Culture

«Fort Boyard» à l'épreuve de la psychophobie

Clément Guillet, mis à jour le 11.07.2017 à 16 h 19

Une séquence du jeu fait réagir et pose la question de la stigmatisation de la maladie mentale.

Plainte, pétition... Mais comment «Fort Boyard», émission habituellement aussi polémique que «Des Chiffres et des lettres», peut-elle se retrouver  au centre d'un débat comme celui-là? Le 5 juillet  plusieurs associations portent plainte contre France 2 pour «délit d'injures publiques», «délit de discrimination» et adresse une lettre au CSA. En cause, une séquence de l'émission «Fort Boyard», intitulée «l'Asile», diffusée le 24 juin sur France 2. Dans cette épreuve, Passe-Muraille est renommé Dr Muraille et  on y voit les candidats de l'émission, enserrés dans une camisole de force qui se débattent dans une chambre capitonnée entourés de cris de déments.

La mise en scène psychiatrique n'est pas du goût de tout le monde. Le collectif SOS Psychophobie est le premier à s'insurger et sa pétition pour le retrait de l'épreuve a recueilli plus de 2.000 signatures. «Ce jeu est une représentation dévalorisante et stigmatisante des personnes psychiatrisées et hospitalisées en psychiatrie», affirme-t-il.

Puis les associations de familles de patients s'indignent à leur tour.

«Je sais qu'il faut avoir de l'humour, explique Bénédicte Chenu, cofondatrice de Promesses, l'une des association plaignante. Mais la chambre d'isolement, c'est une réalité aujourd'hui. Je n'ai pas envie d'en rire.»

Elle donne l'exemple de son fils de 24 ans qui a été sanglé à un lit et en garde un souvenir traumatisant.

La production réagit en gommant les références à la psychiatrie et en se justifiant par la voix de Guillaume Ramain, producteur artistique du jeu: «Les épreuves sont inspirées par des imaginaires forts de la fiction. C'est comme ça qu'on avait eu l'idée d'un vieil asile abandonné, qui rappelle un peu l'univers des grands classiques du cinéma. Un imaginaire qui ne reflète en rien la réalité d'aujourd'hui.»

À quand une épreuve sur le sida ou le cancer? 

 

Cette polémique sur la stigmatisation de la maladie mentale n'est pas la première. À la rentrée 2016, un clip de l'émission «Touche pas à mon poste» avait déjà fait réagir

Dans un édito de Télé 7 jours, Thierry Moreau, directeur de la rédaction et ancien chroniqueur de «TPMP» –ceci explique peut-être cela– ironise sur l'indignation provoquée par la séquence. À propos d'autres personnages de «Fort Boyard», il propose de lancer un mouvement «contre les harengs marinés de Willy Rovelli, qui sont dégradants pour la gastronomie du peuple danois qui en raffole» ou encore contre la caricature du Père Fouras qui serait «désobligeante pour les personnes âgées»

À l'inverse, l'Union nationale de familles et amis de personnes malades et/ou handicapées psychiques (Unafam) pose la question dans une lettre ouverte adressée à la présidente de France Télévision: «Oserait-on monter une attraction sur le thème d’une autre maladie (sida, cancer, sclérose en plaques...)?» Quelle serait alors la prochaine étape? Une  course en fauteuil roulant dans les escaliers de «Fort Boyard»? Un «Kho-Lanta» sous chimiothérapie? On imagine déjà les réactions et l'autocensure légitime de la production.

Mais sur le sujet de la psychiatrie, le discours est plus libre. Même si dans les services, la camisole de force n'existe plus, la contention reste une réalité et un soin souvent vécu de manière traumatisante par les patients. Que «Fort Boyard», qui reverse le profit de ses épreuves à des associations, fasse un jeu de cette réalité médicale en toute innocence est symptomatique: la stigmatisation de la maladie mentale semble être l'un des angles morts du discours médiatique. 

Croyances populaires et caricatures médiatiques

 

Joan Sidawy, 29 ans, est l'auteur du blog Comme des fous. Ayant lui-même été hospitalisé en psychiatrie, il partage son expérience de la maladie et aborde les représentations médiatiques qui y sont associées.

«L'épreuve de “Fort Boyard” a le mérite de cristalliser toutes les représentations négatives de la folie véhiculées par le cinéma et les médias depuis plus de cinquante ans», écrit-il.

Alors que les autres domaines de la médecine sont décrits de façon réaliste (comme c'était le cas dans Urgences par exemple), quand il s'agit de psychiatrie, le cinéma reste un miroir  déformant avec des caricatures qui en sont restées à Vol au-dessus d'un nid de coucou. La question de la violence donne une bon exemple de cette déformation.

Une étude analysait les personnages diffusés à la télé américaine: 72,1% des personnages atteints de maladies mentales en blessaient ou en tuaient d'autres. Ils étaient dépeints comme 10 fois plus violents que la population générale. Même chose dans la presse locale et nationale: 62% des articles parlent de maladies mentales pour parler de violences. Et pourtant, 97% des actes violents commis aux États-Unis le sont par des personnes sans maladie mentale.  

Si de manière générale la représentation médiatique influence notre perception de la réalité, c'est particulièrement vrai en ce qui concerne les pathologies de l'esprit. Moins objectivables que les maladies physiques, elles charrient naturellement leur lot de croyances et de fantasmes que viennent renforcées les caricatures médiatiques. Au-delà du cas particulier de «Fort Boyard», cette polémique soulève la question de la psychophobie –peur des malades psychiques– et de ses conséquences.

«Mad pride»

 

«La stigmatisation est l’une des raisons principales du déni qui fait que bon nombre de jeunes malades ne vont pas se soigner. Or, on sait que, pour la plupart des maladies mentales qui commencent à l’adolescence, il est important d’intervenir à temps»explique Béatrice Borrel, présidente de l'UNAFAM.

«Les médecins se battent pour que les jeunes soient pris en charge le plus précocement possible pour éviter des retards de diagnostic de cinq à dix ans en moyenne actuellement. Comment convaincre un jeune de consulter avec une telle image de la psychiatrie?»s'interroge l'association dans sa lettre ouverte à la présidente de France Télévision.

De façon plus générale, des études ont montré que la stigmatisation et la discrimination dont souffrent les personnes atteintes de troubles psychiques ont de nombreuses conséquences sur leur qualité de vie: baisse d'estime de soi, stress, problème de logement exclusion du monde professionnel, difficulté de recours aux soins... Ainsi, en plus de devoir faire face à leur maladie, les personnes souffrant de troubles mentaux sont victimes de stigmatisation et de discriminations qui réduisent leurs chances de guérison. 

De plus, la stigmatisation impacte aussi leur entourage: c'est le «stigmate par association» défini par le sociologue Erwin Goffman. Les familles, les professionnels de santé et les soins psychiatriques en tant que tels sont aussi touchés

Pour lutter contre la stigmatisation, des actions sont entreprises prenant modèle sur la lutte contre le racisme et l'homophobie. Des campagnes de communication sont mises en place, une «Mad pride» où défilent quelques centaines de malades, est organisée tous les ans. Mais les résultats sont mitigés: les études évaluatives montrent que les actions visant à réduire la stigmatisation restent peu efficaces et que les clichés ont la vie dure. La psychophobie a encore de beaux jours devant elles. 

Clément Guillet
Clément Guillet (18 articles)
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