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À Raqqa, les tribus arabes accepteront-elles un pouvoir kurde?

Antoine Hasday, mis à jour le 11.07.2017 à 11 h 52

Certains cheikhs de Raqqa redoutent l’arrivée des YPG kurdes, qui mènent l’offensive contre l’État islamique. Seront-ils accueillis en libérateurs ou comme de nouveaux occupants?

Une combattante kurde des YPG I DELIL SOULEIMAN / AFP

Une combattante kurde des YPG I DELIL SOULEIMAN / AFP

«Dans toute l’histoire des Kurdes, on n’a jamais vu un tel soutien, une telle coordination avec une puissance étrangère!» C’est ainsi qu’un enthousiaste officier kurde des YPG, cité par Le Monde, commente l’opération Colère de l’Euphrate, lancée en novembre 2016 pour reconquérir Raqqa. Prise par l’État islamique en juin 2013, cette ville du nord de la Syrie fût un temps considérée comme la «capitale» de l’organisation djihadiste.

Comme ils l'ont été à Mossoul, les civils sont pris au piège de cette bataille. La commission d’enquête des Nations Unies sur la Syrie a évoqué un nombre de victimes civiles «sidérant», que l’ONG Airwars évalue à au moins 600 morts depuis le mois de mars. L’utilisation de phosphore blanc par les Forces démocratiques syriennes (FDS) et la coalition a été rapportée, alors qu’en vertu du droit de la guerre, l’utilisation de ce composé incendiaire est prohibée dans les zones densément peuplées de civils.

Soutien américain

 

Aujourd’hui, les Forces démocratiques syriennes, appuyées par la coalition internationale anti-EI, sont en route vers le cœur de Raqqa. Les FDS sont une coalition formée en octobre 2015 comprenant les YPG –milice du parti kurde PYD, considéré comme la branche syrienne du PKK– et d’autres groupes armés, notamment des milices tribales sunnites, chrétiennes, et des rebelles issus de l'Armée Syrienne Libre. À la différence des rebelles, les FDS combattent l’EI, mais pas le régime syrien. Les États-Unis leur apportent un soutien matériel et militaire, afin de faire reculer l’organisation djihadiste.

La coalition qui semble sur le point de s’emparer de la ville est donc dominée par une formation kurde. Or, la majorité des habitants du gouvernorat de Raqqa sont des arabes sunnites, appartenant à de nombreuses tribus et sous-tribus. Pami celles-ci se trouvent Al-Bayattrah (environ 10.000 membres, majoritaire dans la ville), Al-Ajeel (50.000 membres à l’ouest de Raqqa), Al-Breij (40.000 personnes à l’est de la ville) et Al-Naïm (15.000 membres entre Raqqa et la frontière turque).

Comment celles-ci ont-elles réagi face à l’arrivée de l’EI, et quelle pourrait être leur attitude face à une prise de pouvoir des YPG ou à un retour du régime syrien? Un rapport du chercheur Andrew J. Tabler pour le Washington Institute se penche sur la question.

Des tribus divisées face à l’EI et son idéologie

 

Selon le rapport, un conflit de générations existe au sein des tribus. Les membres les plus âgés ont bénéficié du clientélisme de l’État syrien, tandis que les jeunes lui sont plus hostiles, donc plus réceptifs à un discours contestataire et religieux. À partir de 2013, des Bayattrah ont rejoint la rébellion, mais peu d’entre eux se sont ralliés à l’EI ou au front Al-Nosra. Ce qui en fait le groupe le moins réceptif au radicalisme religieux.

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Dans Mossoul libérée

Les Ajeel, plutôt favorables au régime et redoutant ses services secrets, ont longtemps découragé les jeunes de participer aux manifestations. Certains se sont toutefois radicalisés à Alep durant leurs études, au contact de leaders islamistes. D’autres se sont rendus en Irak après 2003 pour affronter l’armée américaine, puis les milices chiites irakiennes, qui se battent aujourd’hui en Syrie aux côtés de Bachar el-Assad. C’est le cas d’Ali Moussa al-Shawakh, dit Abou Luqman, l’actuel «gouverneur» de l’EI à Raqqa. Passé par la tristement célèbre prison militaire de Saidnaya, il est libéré lors de l’amnistie de 2011 et rejoint la rébellion.

Les membres d’Al-Breij se sont montrés encore plus réceptifs au discours de l’EI. Une partie d’entre eux ont été influencés par le cheikh salafiste Mohammed Al-Kadir, basé à Raqqa. D’autres familles, parties travailler en Arabie saoudite, ont adopté les codes d’un islam très conservateur. En 2003, des jeunes se rendent en Irak pour combattre les forces américaines. Lors de la guerre civile syrienne, les leaders de la tribus s’opposent initialement aux djihadistes, mais lorsque le front al-Nosra s’empare de la ville, des centaines de jeunes rejoignent l’EI. Les membres de la tribu Al-Breij ayant une réputation d’«hommes forts», ils sont ensuite été envoyés sur des fronts difficiles, par exemple lors de la bataille de Kobané. Les combattants du YPG qui y ont pris part ne l’ont pas oublié.

Entre rejet du régime syrien…

 

Quant aux Naïm, ils sont initialement peu sensibles au radicalisme religieux. Le prosélytisme des membres rentrés d’Arabie saoudite fonctionne moins bien que chez les Al-Bayattrah. Mais ils sont nombreux à s’être ralliés à l’EI de façon opportuniste, accueillant ses leaders et l’aidant à faire entrer des combattants étrangers via la frontière turque. Une centaine de leaders tribaux d’Al-Naïm occuperaient des postes à responsabilités au sein de l’administration de l’EI. En novembre 2014, des dizaines de ses membres ont été tués à Kobané dans des combats face aux YPG.

«Les tribus agissent autant par opportunisme que par convictions politiques. Certaines d’entre elles sont dans une relation clientéliste avec le régime syrien (et ses services de sécurité), qui a cherché à “acheter” leur soutien pour consolider sa base. À l’inverse, certaines confédérations de tribus comme les Aneza, liés à la famille royale saoudienne, penchent plutôt du côté de l’opposition», explique Dawn Chatty, anthropologue spécialiste des tribus au Moyen-Orient.

Le retour du régime syrien à Raqqa, suite à une conquête de la ville par les Forces démocratiques syriennes, est une possibilité, même si ce n'est pas la plus probable. Les Bayattrah sont franchement hostiles à cette option, ainsi qu’aux alliés du régime (Hezbollah, Iran, milices chiites irakiennes et afghanes). Ils rejettent le parti Baath syrien au même titre que l’EI.

Traditionnellement, les Ajeel soutiennent le régime baathiste. Mais la répression brutale opérée par Bachar el-Assad, avec l’aide d’alliés chiites, a changé la donne: Assad est désormais perçu comme un ennemi des Syriens sunnites. En juin 2016, quand les forces pro-Assad se sont approchées de Raqqa, les trois-quarts des Al-Ajeel ont fui, redoutant d’être arrêtés, torturés ou tués. Les membres plus âgés de la tribu sont moins hostiles au régime, estimant qu’il pourrait ramener l’ordre et la sécurité.

… et nostalgie

Les Breij se montrent très hostiles au régime syrien et à ses alliés chiites, qu’ils tiennent responsables de la mort de Saddam Hussein (lui même issu d’une tribu arabe sunnite, Al-Bu Nasir) et qu’ils se disent prêts à combattre en Irak. Certains communistes de la tribu voient le régime comme un moindre mal face à l’EI, mais redoutent d’être accusés de collaboration avec l’EI et arrêtés s’il reprend la ville. Enfin, les plus radicaux redoutent l’arrivée des milices chiites irakiennes à Raqqa après la bataille de Mossoul, et se sont donc rendus en Irak pour les affronter.

Enfin, une certaine nostalgie du régime syrien pré-2011 est présente chez les Naïm, historiquement liés au parti Baath. Certains remercient Hafez el-Assad, le père et le prédécesseur de Bachar el-Assad, d’avoir aidé les agriculteurs syriens à développer leur activité. Par ailleurs, ils n’ont pas tellement souffert des exactions du gouvernement: les zones rurales où ils habitent ont été relativement épargnées par les manifestations et les bombardements du régime. En revanche, les Al-Naïm sont majoritairement hostiles aux alliés du régime, notamment aux milices chiites étrangères, dont ils redoutent les exactions et qu’ils ont pour certains combattues en Irak.

«Il ne faut pas oublier que les YPG sont liés au régime syrien. Le parti Baath autorise le parti kurde PYD et sa branche armée à opérer, car ils se battent pour la reconnaissance de leur langue, l’autonomie, mais pas pour la sécession. Après 2011, le régime syrien a vu la possibilité de les utiliser comme “tampon” entre lui et les groupes rebelles», précise l’anthropologue.

Méfiance relative vis-à-vis des YPG et des FDS

Les quatre tribus s’inquiètent d’une prise de Raqqa par les Kurdes du YPG. Les Bayattrah redoutent la saisie de leurs terres et de leurs actifs immobiliers. Les leaders de la tribu s’inquiètent aussi de la proximité entre les YPG et les forces pro-Assad, redoutant notamment que Raqqa soit remise au régime syrien après la défaite de l’EI.

Les Ajeel, qui vivent à l’ouest de Raqqa, loin des zones kurdes, acceptent l’idée d’une prise de la ville par les YPG, en l’absence d’autres solution. Comme les autres tribus, ils redoutent la saisie de leurs biens, des mauvais traitements liés aux accusations de collaboration avec l’EI (le «gouverneur» de l’EI à Raqqa, Abou Luqman, est un Al-Ajeel) et la conscription des femmes au sein des YPJ, la branche féminine de la milice kurde.

Les Breij sont préoccupés par l’arrivée des YPG, car de nombreux membres de la tribu ont rejoint l’EI. Ils craignent de voir confisqués leurs terres, maisons et véhicules. Selon le rapport, certains YPG affirment vouloir se venger des Al-Breij ralliés à l’EI qu’ils ont combattu lors de la bataille de Kobané.

Un sentiment anti-kurde est présent chez les Naïm, sur fond de conflit au sujet de l’acquisition des terres agricoles. Ces derniers refusent notamment de vendre des terrains aux Kurdes. Selon le rapport, les YPG se sont récemment emparés de terres fertiles autour de Raqqa, majoritairement exploitées par des fermiers arabes, ce qui ravive la crainte de nouveaux conflits.

«Il existe effectivement des conflits entre les propriétaires kurdes et arabes pour l’acquisition de terres, notamment agricoles, mais pas de haine réciproque qui pourrait dégénérer en violence à grande échelle. De plus, la majorité des Kurdes sont aussi des musulmans sunnites, les tensions interreligieuses restent donc limitées», nuance Dawn Chatty.

Des raisons d’espérer

 

Les FDS se sont imposés sont la seule force «locale» capable de chasser l’EI, la Turquie ayant mis fin à l’opération «Bouclier de l’Euphrate». Par ailleurs, les Forces démocratiques syriennes comptent aujourd’hui 60% de combattants arabes, soit environ 30.000 hommes, dont des milices tribales de la région de Raqqa. Parmi eux, les miliciens Shammar d’Al-Sanadid, le groupe rebelle Liwa Thuwar al-Raqqa et les «Forces d’élite» d’Ahmad Jarba. Cela devrait permettre aux FDS d’être mieux acceptées par la population. Les YPG restent toutefois la colonne vertébrale de cette coalition.

«Beaucoup de combattants s’engagent pour des raisons plus pragmatiques qu’idéologiques: parfois, la seule opportunité économique disponible pour nourrir sa famille consiste à rejoindre un groupe armé. Dans l’histoire de la Syrie, on trouve plusieurs exemples où, à la fin d’un conflit, les combattants retirent leur uniforme et rentrent chez eux. Par ailleurs, il est peu probable d’assister à une insurrection armée des tribus contre les nouvelles autorités: elles n’y auraient pas intérêt. Même si le contrôle de Raqqa est transféré au régime, elles chercheront plutôt à négocier une autonomie renforcée», précise la chercheuse.

Selon des spécialistes du conflit syrien, comme le chercheur et journaliste Hassan Hassan, les FDS ont une chance raisonnable de ramener la stabilité à Raqqa, bien que les défis soient nombreux, notamment la résurgence des djihadistes. À Manbij, repris par les Forces démocratiques syriennes, les habitants déplorent certaines vexations mais rapportent une amélioration de leurs conditions de vie, y compris par rapport à la période où l’Armée Syrienne Libre contrôlait la ville. À Raqqa, une majorité des habitants, épuisés par les années de guerre et de règne brutal de l’EI, semblent accepter l’idée d’une prise de pouvoir des FDS. Dans l'espoir de retrouver, peut-être, un semblant de vie normale.

Antoine Hasday
Antoine Hasday (30 articles)
Journaliste
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