France

Roissy CDG, le «Guantanamo» des taxis

Alexandre Lévy, mis à jour le 23.12.2009 à 8 h 47

À l’aéroport de Roissy, taxis officiels excédés et «clandés» se disputent le privilège d’être le premier contact avec la France du voyageur.

A l'énoncé d'une localité du «9-4», le conducteur ne peut réprimer une grimace. Trop près, pas assez bien payé. Après avoir poireauté des heures dans la «base arrière» du terminal 3 de l'Aéroport Charles De Gaulle à Roissy, il rêvait d'une course dans les Hauts-de-Seine, au pire le 17e arrondissement parisien. Une course à 80 euros au minimum, beaucoup plus s'il y a des bagages, un embouteillage voire un gros pourboire. Là, il doit se contenter d'un peu plus de 40 euros, une misère après l'enfer qu'il vient de vivre. Le trajet se passe alors, au mieux, dans un silence pesant; au pire, le chauffeur parle ostensiblement avec ses collègues au téléphone souvent dans une langue que le passager comprend juste assez pour réaliser que ce jour-là il est profondément haï pour habiter aussi près de l'aéroport.

Le chauffeur de taxi cordial et de bonne humeur à Roissy est presque aussi rare qu'un RER qui arrive sans encombre à l'aéroport. «Que voulez-vous monsieur, on a attendu des heures parqués comme des animaux. Et en bas, c'est Guantanamo», confie l'un d'entre-eux. Le mot est lâché: Guantanamo. C'est comme ça que les chauffeurs de taxi ont rapidement surnommé la base arrière où ils doivent patienter avant de monter les rampes vers les queues de clients à la sortie des terminaux.

Tribus

A cause des grillages qui entourent cet immense parking flanqué d'un hangar près du terminal 3 mais aussi de toutes les mesures de sécurité qui l'entourent (présence policière, traçage électronique...). A cause d'une certaine ambiance, aussi. Ici, les jeux de hasard des Asiatiques côtoient les tapis de prière des musulmans. Globalement, même si une certaine solidarité existe quand il s'agit de faire face aux policiers ou de chasser le «clandé», le taxi clandestin, on reste entre soi. On se regroupe sur une base ethnique, on forme des tribus: les «Asiats», les Gaulois, les Africains et les Maghrébins. On parle sa langue, on s'échange des tuyaux, on se méfie des autres...

Et puis, il y a l'attente - interminable certains jours. «Parfois j'ai attendu jusqu'à quatre heures», se plaint un autre chauffeur de taxi. La moyenne se situe entre une heure et trois. Une attente que les taxis espèrent donc rentabiliser avec une «grosse course». De toute façon, disent-ils, c'est mieux que d'errer à Paris pour une course d'une dizaine d'euros.

Bagarre

La liste des doléances des taxis de Roissy est longue comme les queues d'attente devant les terminaux. Il y a tout d'abord cette logistique qu'ils qualifient d' «infernale» mise en place par les Aéroports de Paris (ADP) pour les canaliser. Un dispositif qui malgré - ou à cause - de sa sophistication technique laisse des brèches géantes dans lesquelles s'engouffre la concurrence déloyale des taxis clandestins et des conducteurs de sociétés de grande remise (qui font des transports de personnes à la demande). Ils en veulent aussi aux policiers qui «plutôt que de s'en prendre aux clandés leur cherchent des noises», à eux, qui ont choisi de travailler dans les règles de l'art. Contrôles tatillons, surveillance... En septembre 2009, une grosse bagarre a éclaté entre représentants des forces de l'ordre et conducteurs de taxis à Charles De Gaulle. Il y a eu des interpellations, un tir de flash-ball... Depuis, la tension est là, palpable.

Il faut dire que le phénomène des taxis clandestins fait désormais partie du paysage de la capitale, que cela soit dans Paris intra-muros ou aux abords des aéroports. À Paris, c'est une brigade d'une douzaine de policiers, les «Boers», qui sont chargés de les traquer, à Charles De Gaulle, c'est une section de la Police des airs et des frontières, la «PAF», qui tente de les dissuader d'exercer. En tout, il s'agirait de quelque 200 clandestins. Mais c'est un jeu permanent du chat et de la souris à l'issue souvent incertaine pour les policiers. «Pour que l'on puisse interpeller en flag, il faut que le passager joue le jeu, qu'il reconnaisse qu'il a embarqué dans un taxi illégal. Or, le plus souvent, il se déclare cousin du conducteur...», témoigne l'un d'entre-eux. Oui, car les clandés chassent le plus souvent sur un terrain «ethnique», ils jouent la solidarité, la confiance avec des compatriotes - des «pays».

«Bizness»

Ainsi des Africains font le pied de grue à la sortie des vols en provenance du continent Noir, des Slaves attendent les vols de Moscou, etc. Et de plus en plus de personnes parlant hébreu sont postées aux vols en provenance de Tel-Aviv agitant des pancartes improvisées. A eux se mélangent des chauffeurs en costume trois-pièces qui font tinter leurs clefs: ils conduisent des limousines de grande remise et trafiquent leur ordre de mission pour ne pas revenir à vide. Leur point commun: ils ne font pas la queue comme les taxis officiels et leurs tarifs sont toujours supérieurs. Une cinquantaine d'euros à Paris, le double de l'aéroport, une arnaque qu'ils ont le talent de présenter comme une aubaine au client. Outre des compatriotes un peu paumés, ils ciblent aussi l'Américain, par définition «riche et naïf». Un «bizness» qui rapporte, certains allant même louer des voitures pour le pratiquer, racontent les policiers. La loi prévoit une grosse amende et au pire une peine de prison avec sursis. Mais c'est uniquement la menace de la saisie du véhicule, leur «instrument de travail», qui peut vraiment faire peur à ces hors-la-loi du macadam, disent encore les flics.

Jusqu'à l'affaire Bruno Cholet, du nom de cet ancien chauffeur de taxi accusé du meurtre d'une étudiante suédoise qu'il avait embarqué à la sortie d'un boite de nuit à Paris fin septembre 2009, le phénomène des taxis clandestins restait dans le domaine des arnaques et autres «délinquances astucieuses». Mais cette histoire dramatique a jeté une lumière plus inquiétante sur le phénomène, peut-être à tort vu le profil «très chargé» de l'ex-chauffeur de taxi.

Dans l'immense majorité des cas, la piqûre du taxi clandestin se limite à une note salée. Et s'ils existent et prospèrent, c'est que la demande est toujours là. Pour preuve, le manège des «clandés» n'a jamais vraiment cessé à Roissy, au grand dam des taxis officiels. La meilleure façon d'identifier un faux taxi d'un vrai reste le racolage: le vrai n'a pas le droit de sortir de son véhicule pour accrocher le client, c'est le client qui vient vers lui. Toujours est-il que, vu le quotidien des taxis officiels à l'aéroport de Roissy, c'est le «clandé» qui a des chances d'être plus sympathique... Plus cher et moins sûr aussi.

Venir en France est, pour beaucoup, le rêve d'une vie. Il faut juste espérer que ce voyage pas comme les autres ne commence mal, dès l'aéroport de Charles De Gaulle.

Alexandre Lévy

SI VOUS AVEZ AIMÉ CET ARTICLE, VOUS APPRÉCIEREZ PEUT-ÊTRE: «Roissy CDG: le pire aéroport du monde?» par Jacques Attali

Image de Une: Chauffeurs de taxi en grève près de l'aéroport Charles de Gaulle, REUTERS/Antoine Gyori

Alexandre Lévy
Alexandre Lévy (50 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte