Culture

«Avant la fin de l’été», promenade avec trois garçons et le cinéma

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 11.07.2017 à 11 h 24

Balade vacancière et dernier voyage avant une séparation, le premier film de Maryam Goormaghtigh est un road-movie qui ne cesse d'inventer sa route, avec humour et émotion.

Euh… pourquoi? Pourquoi s’intéresserait-on à la chronique de vacances dans le Sud de la France de trois jeunes hommes iraniens vivant à Paris, et dont l’un s’apprête à rentrer ensuite au pays. Ces trois types n’ont rien de spécial, et ce qui va leur arriver non plus.

La réponse à cette question tient en un mot: le cinéma.

Pas le cinéma comme technique, ni le cinéma comme spectacle. Le cinéma comme possibilité de regarder, d’éprouver, de partages des instants, des silences, des gestes. Le cinéma comme une sorte d’herbier poétique et affectueux du quotidien.


La réalisatrice, elle-même d’origine iranienne mais née et élevée en Europe, mise tout sur ce pouvoir, qu’il arrive qu’on appelle «magie».

Il faut, en effet, une croyance puissante pour se lancer dans un projet aussi fragile. Après, il faut, minute après minute, lieu après lieu, situation après situation, juste regarder et écouter. Le cinéma tel que le pratique Maryam Goormaghtigh repose sur ce savoir insuffisamment partagé: le monde est passionnant, émouvant, drôle, effrayant, somptueux –à condition de savoir le filmer.

Et c’est très précisément ce que fait Avant la fin de l’été, en accompagnant Arash, Hossein et Ashkan dans leur voiture, dans une fête de village, au camping, avec deux filles rencontrées à un bal… Arash, Hossein, Ashkan, Charlotte, Michèle: ce sont les prénoms des interprètes comme ceux des personnages, on ne saura pas leur nom de famille.

Le principe de l'incertitude

On saura en revanche que ces trois hommes portent un trouble, ou plutôt un bouquet de troubles: Iraniens exilés pas très sûrs de leur relation ni à leur patrie d’origine, ni au pays où ils vivent. Incertains de l'avenir de leur amitié, quand l'un d'entre eux envisage de rentrer à Téhéran. Mais aussi incertains des manières de manifester leurs relations entre eux, et avec les autres. Les autres dont, bien sûr, les femmes.

Les voilà partis. Instant par instant, ce qui advient dès lors échappera à la fois aux clichés et aux soi-disant exigences du romanesque, s’esquive vers le singulier des personnes, la ressource d’une lumière, d’un geste, d’une voix.

Maryam Goormaghtigh filme avec délicatesse la proximité des corps, la sensualité des présences et des mouvements, loin des canons dominants et des comportements stéréotypés. Burlesque, tendresse et érotisme inventent leur place.  

Lorsque la direction à prendre est incertaine, un livre de poèmes fournit la réponse. Les textes de Hafez jouent en effet fréquemment ce rôle pour les Iraniens.

Mais au-delà de ce facteur véridique, les poèmes deviennent ici une sorte d’aide à l’écriture du scénario, scénario inventé en marchant, en roulant, en filmant, choix de trajectoire à la fois ludiques et rigoureux.

Une véritable aventure

Découvert avec bonheur en ouverture de la section Acid du Festival de Cannes, ce premier long métrage est, à sa manière particulière, une nouvelle et heureuse variante du dépassement de l’opposition entre documentaire et fiction. Ces personnes là existent, ces endroits aussi, et pourtant, l'imaginaire fait bouillir ou mijoter le réel.

Joueur, mélancolique, inquiet des réalités –celle de la France des petites villes et des lieux de vacances comme celle de la République islamique–, le voyage de ces trois personnages sortis de l’adolescence sans être tout à fait entrés dans l’âge adulte est une véritable aventure.

Et y assister est aussi, pour le spectateur, une aventure : celle de découvrir, séquence après séquence, plus d’intérêt, plus d’affection, plus de possibilités d’échanger mentalement, affectivement, avec ces garçons auxquels rien ne semblait le relier.

Ce qui relie, ce qui ouvre un dialogue intérieur, grâce à la sensibilité affectueuse, parfois moqueuse, avec laquelle des moments ordinaires sont cadrés et montés, c’est ce qui mérite ici le nom de cinéma. Un chemin à parcourir, de plus en plus joyeusement.

Avant la fin de l'été

de Maryam Goormaghtigh,

avec Arash, Hossein, Ashkan, Charlotte, Michèle.

Durée: 1h20.

Sortie le 12 juillet 2017

Séances 

Jean-Michel Frodon
Jean-Michel Frodon (454 articles)
Critique
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte