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32 ans après, une espionne du «Rainbow Warrior» parle

Repéré par Jean-Marie Pottier, mis à jour le 09.07.2017 à 16 h 30

Repéré sur La République des Pyrénées, The Sunday Star Times

Chargée d'infiltrer Greenpeace au printemps 1985 à Auckland, Christine Cabon ne s'était jusqu'ici jamais exprimée sur l'opération qui a coûté la vie à un photographe portugais. Deux quotidiens néo-zélandais et français l'ont retrouvée.

Le Rainbow Warrior dans le port d'Auckland, le 10 juillet 1985. NEW ZEALAND HERALD / AFP.

Le Rainbow Warrior dans le port d'Auckland, le 10 juillet 1985. NEW ZEALAND HERALD / AFP.

Dans la nuit du 9 au 10 juillet 1985, deux bombes posées par une équipe des services secrets français coulaient dans le port d'Auckland le Rainbow Warrior, un navire de Greenpeace, provoquant la mort de Fernando Pereira, un photographe portugais venu récupérer ses appareils à l'intérieur. Trente-deux ans plus tard, un quotidien néo-zélandais, le Sunday Star Times, et la République des Pyrénées ont retrouvé dans un village du Haut-Béarn une des participantes à l'opération, qui se livre pour la première fois.

Aujourd'hui adjointe au maire de sa commune, Christine Cabon, 66 ans, se présente à l'époque sous le nom de Frédérique Bonlieu. En avril 1985, se faisant passer pour une militante, elle infiltre pour le compte du «service action» de la DGSE l'organisation écologiste, qui fait alors campagne contre les essais nucléaires français dans le Pacifique: «J’ai même participé à la rédaction d’un courrier adressé par Greenpeace au président de la République, lui demandant de surseoir aux essais nucléaires.» Elle se livre au journaliste de la République des Pyrénées avec une méfiance et une prudence relatives, par exemple sur sa connaissance exacte du but de l'opération, ce qui n'exclut pas une certaine sincérité, par exemple quand on l'interroge sur le souvenir de l'épisode en Nouvelle-Zélande:

«Pour les Néo-Zélandais, c’est nous les terroristes. Quel que soit le commanditaire, quelles que soient les raisons, bonnes ou mauvaises, en d’autres lieux et en d’autres termes, ce qu’on a fait, ça s’appelle un attentat. [...] Un pays ami les a agressés. Pour eux, c’est un traumatisme.»

Le Sunday Star Times a interviewé Judy Seaboyer, une militante de Greenpeace de l'époque, qui se souvient de la prudence, inutile selon elle, dont «Frédérique Bonlieu» faisait preuve pour obtenir des renseignements: «Elle traînait pas mal dans le coin, ce qui lui permettait d'être seule au bureau parfois. Après coup, cela nous a semblé vraiment étrange. Rien n'était caché à personne. Elle aurait pu être beaucoup plus directe.» Allan Galbraith, le superintendant de la police néo-zélandaise qui dirigeait l'enquête, a aussi réagi à l'interview de Christine Cabon: «À l'époque, nous aurions beaucoup aimé mettre la main sur elle mais au fur et à mesure que le temps a passé, le sujet a perdu en importance pour nous, même si cela est devenu frustrant. Au final, nous l'avons accepté.»

Partie de Nouvelle-Zélande avant le terme de l'opération, Christine Cabon avait échappé aux autorités néo-zélandaises qui l'avaient traquée jusqu'en Israël, où elle s'était rendue dans un premier temps. Sa couverture avait cependant rapidement été «grillée», comme en témoignent ces quelques lignes d'un article du Monde du 17 septembre 1985, resté célèbre pour avoir révélé l'existence d'une «troisième équipe» de militaires français responsables de la pose des bombes sur le bateau:

«Un membre de la DGSE, le lieutenant Christine Cabon, alias “Frédérique Bonlieu”, prépare le terrain en infiltrant le mouvement écologiste à Auckland, de fin avril à fin mai, et accumule les renseignements techniques (hôtels, locations de véhicules, date d'arrivée du Rainbow-Warrior, etc.).»

Arrêtés par les autorités néo-zélandaises sous la fausse identité des «époux Turenge», deux participants à l'opération, le commandant Alain Mafart et le capitaine Dominique Prieur, avaient été condamnés à dix ans d'emprisonnement avant d'être livrés à la France et d'être remis en liberté bien avant le terme de leur peine. L'affaire avait également coûté son poste au ministre de la Défense Charles Hernu, proche de François Mitterrand.

En 2015, le colonel Jean-Luc Kister, responsable de l'unité de nageurs de combat chargée de la pose des bombes, avait présenté dans un entretien à Médiapart des excuses à la famille de Fernando Pereira, à Greenpeace et à la Nouvelle-Zélande. «À sa place, je ne l’aurais pas fait. Même si je comprends ses raisons», a réagi Christine Cabon.

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