Culture

Préparez-vous à vivre à l’autel: les dieux sont de retour dans les séries

Vincent Cocquebert et Stylist, mis à jour le 09.07.2017 à 15 h 19

Barbu, sportif, caractériel, égocentrique… Vous allez aimer Zeus (et ses potes).

Affiche promo d'«American Gods»

Affiche promo d'«American Gods»

Après votre période Athéna –quand vous rêviez d’être un chevalier du Zodiaque–, Ganesh –pour l’encens qui masquait les effluves de votre chambre d’ado–, Thor –parce que vous avez bien grandi–, vous cherchez encore vers quel dieu pop vous tourner pour donner un sens à votre vie? Dès sa campagne présidentielle, Emmanuel Macron a choisi le sien en annonçant sa volonté d’exercer un pouvoir «jupitérien». Un créneau spirituel à la modestie toute relative –Jupiter n’étant pas n’importe quelle divinité de seconde zone mais bien le dieu des dieux– pourtant en parfaite résonance avec les fictions actuelles dans lesquelles on assiste à un déluge d’incarnations christiques sur fond de thématiques religieuses.

Du récit néobiblique de The Leftovers aux croyances païennes de Vikings en passant par les dieux nordiques un brin revanchards d’American Gods, le sacré opère un retour plus impressionnant que celui de Lazare dans les séries télé. Et ce come-back n’est pas vraiment angélique. «La religion n’est plus prise au premier degré, comme une évidence de la bonté des personnages, analyse la chercheuse Shannon Wells-Lassagne, auteure de Television and Serial Adaptation (éd. Routledge). C’est avant tout devenu un moyen détourné de parler de la politique et de la recherche de sens dans nos sociétés.» Stylist vous explique pourquoi vous allez retrouver la foi.

1.Parce qu'on espère un miracle

Planète à bout de souffle, montée des inégalités et des populismes… De loin, le monde n’a pas l’air d’aller très fort. Un sentiment partagé par la population française qui, selon un sondage OpinionWay paru en mars dernier, envisage à 66% l’avenir comme un vaste chaos. D’où, dans cette vague ambiance de fin du monde, un retour au récit néo-biblique pour injecter du sens au grand flou qui nous étreint. À l’instar de The Leftovers et de son shérif, Kevin Garvey (Justin Théroux), intronisé dans la saison 3 nouveau christ censé sauver la planète d’une apocalypse imminente. Ou encore de The OA où Prairie va révéler in fine son rôle de martyre afin d’éviter un massacre façon Columbine.

«Ces séries disent l’inquiétude d’un monde qui court à sa perte, explique la chercheuse en cultural-studies Emmanuelle Delanoë-Brun. Elles révèlent cette anxiété de l’excès matériel en même temps que celle de l’insuffisance de sens qui s’y associe.» En gros, plus le monde nous semble tourner en roue libre, plus on rêve d’un contrôle total.

Un peu comme dans Westworld où Anthony Hopkins, qui n’attend plus grand-chose de ses contemporains, décide de reprendre à zéro les bases de la création en s’entourant d’ouailles robotisées. Ou dans Transferts (à l’automne sur Arte), où des âmes à l’approche de la mort sont délocalisées dans un autre corps tout neuf. Un futur pas follement réjouissant, mais qui semble radieux face à celui que nous promettent The Handmaid’s Tale et ses extrémistes chrétiens. Après avoir pris le pouvoir aux États-Unis, ceux-ci en profitent au passage pour le soustraire totalement aux femmes, désormais reléguées dans ce monde en grave crise de natalité au rang de vulgaires pondeuses. Pas tout à fait la définition d’un «heureux événement».

2.Parce qu'ils ont changé

Lancée en grande pompe en avril dernier, American Gods nous raconte le retour à notre époque du dieu nordique, Odin. Sa mission: recruter des ex-divinités oubliées pour lutter contre les nouveaux cultes des États-Unis, aka la télé, les médias et internet. Le message: nos idoles d’aujourd’hui sont encore plus aliénantes que celles d’hier et ce n’est qu’en s’en débarrassant que le monde pourra retrouver un semblant d’harmonie.

Mais, si les dieux ont changé (peu de Jésus, Allah ou Yahvé à l’horizon), leur rôle reste à peu près le même : vous faire comprendre que vous êtes dans un sacré merdier. « American Gods, comme de nombreuses autres séries, met en scène ce trend anthropologique que l’on nomme la théophanie. Il s’agit de l’intervention transcendante qui va permettre à l’homme de se rendre compte de la situation dans laquelle il est coincé et de tenter de s’en extraire », analyse l’historienne des religions, Maureen Attali. 


Un culte entre deux chaises que l’on retrouve du côté des représentants de la foi, qui se caractérisent désormais par leurs conflits intérieurs permanents. Après Paolo Sorrentino qui a dynamisé l’image d’Épinal du pape avec un Jude Law aussi tabagique que torturé dans The Young Pope, c’est au tour de la série britannique Broken (actuellement diffusée sur la BBC) de mettre en scène un prêtre catholique «moderne et anticonformiste» en opposition frontale avec l’hypocrisie de sa paroisse. 

«Ces personnages tendent un miroir dans lequel examiner nos travers, mais un miroir qui gagne en proximité, qui se fait plus intime», analyse Emmanuelle Delanoë-Brun. Illustration de cette dynamique d’horizontalité avec le prochain film de Wim Wenders sur le pape François Un homme de confiance, première co-production entre le Vatican et un cinéaste. Même si, avouons-le, on n’espère plus vraiment du réalisateur de Paris, Texas qu’il accomplisse un miracle.

3.Parce qu'il nous faut une cred'

Dans Silence, le dernier film de Martin Scorsese, le cinéaste met en scène l’effroyable doute qui s’abat sur les missionnaires jésuites lorsqu’ils découvrent que Dieu est bien silencieux face au massacre des Japonais convertis au christianisme. Cette recherche perdue d’avance de certitude, c’est aussi tout le propos de la nouvelle série du scénariste de Borgen, intitulée Ride Upon The Storm où les deux fils et un père, d’une famille de pasteurs danois, vont se perdre à tour de rôle dans l’adultère, la trahison ou la perte de foi.

«C’est à la fois une mise en scène du discrédit général des institutions dans nos sociétés et une image du retour sur nos individualités et de cette impossible quête de soi», analyse l’historienne Maureen Attali. Une quête métaphorisée dans la série Grantchester via le personnage de Sidney. Vicaire de profession, l’homme se mue entre deux sermons en détective pour résoudre les mystères qui viennent perturber la tranquillité de sa ville.

Il faut dire que les croyants sont de parfaits protagonistes de fiction. Selon une étude publiée l’an dernier par Plos One, ils sont moins portés sur la pensée analytique (à laquelle ils préfèrent l’empathie) et, selon une étude publiée en 2015 par Psychological Science, plus à même de prendre des risques inconsidérés. Un ressort dramatique efficace au point de ne plus bien comprendre les motivations des personnages quand ces derniers n’ont pas de moteur spirituel à dégainer. Exemple avec la série policière Numbers et son agent du FBI épaulé par son frère mathématicien pour résoudre les crimes dont il a la charge.

«Les personnages étaient jugés par le public peu crédibles car ils n’avaient pas de religion, explique Maureen Attali. Les scénaristes ont donc entendu les critiques du public et ont développé le judaïsme des personnages en les faisant, dans les deux dernières saisons, aller à la synagogue et porter des kippas. Miracle: les audiences sont remontées.» 

4.Parce qu'on ne croit plus en rien

Si les séries sur fond de religions n’ont jamais semblé aussi nombreuses, les croyances elles, ont paradoxalement de moins en moins le vent en poupe. Malgré les docu-fictions prosélytes d’Oprah Winfrey (Belief) ou de Morgan Freeman (The Story of God) pour convertir les jeunes aux charmes de la foi quelle qu’elle soit, ils ne sont plus, d’après une étude Pew Research, que 41% (contre 59% pour leurs parents) à affirmer se sentir concernés par la chose religieuse.

Comment comprendre alors cet attrait du public pour la spiritualité à la télé? Si l’on en croit la chercheuse Sarah Hatchuel, le champ des croyances lui-même se serait déplacé vers ces nouveaux objets spirituels que sont devenues les séries télé (de la Bible des scénaristes au visionnage ritualisé du show). «La nouveauté, c’est que le showrunner, qui est dans une posture de dieu, place désormais le spectateur dans une position d’acte de foi, analyse l’auteure de Rêves et Séries américaines (éd. Rouge Profond). À lui, comme dans la dernière saison de The Leftovers, de croire ou non aux histoires que lui racontent les protagonistes: Nora est-elle vraiment allée de l’autre côté où se trouveraient les 2% de disparus? Kevin est-il le sauveur? Aucune vérité n’est établie mais, paradoxalement, les spectateurs ont été beaucoup plus satisfaits que lors du final de Lost où toutes les réponses leur étaient données.» Ou quand l’expression «il faut le voir pour le croire» prend désormais tout son sens.

Vincent Cocquebert
Vincent Cocquebert (4 articles)
Journaliste
Stylist
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Mode, culture, beauté, société.
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