France

«La tradition, ça sert à ce que rien ne bouge»

Antoine Piel, mis à jour le 07.07.2017 à 14 h 25

Asmine, 21 ans, est tombée très amoureuse de Sydia, un jeune Sénégalais. Elle espère pouvoir s’affranchir de la tradition du grand mariage que ses parents ont prévu pour elle aux Comores. En partenariat avec France Inter.

©  Lily la Fronde

© Lily la Fronde

Tout l’été, Slate noue un partenariat avec «À ton âge», sur France Inter. Comment, à différents moments d’une vie, appréhende-t-on le rapport aux parents, à l’amour, au corps, aux origines ou à la liberté? C’est ce qu’explore l’émission de Caroline Gillet tous les dimanches, sur France Inter. Episode 1/ Asmine a 21 ans et elle apprend à se libérer de ses contraintes pour tracer sa route.  Elle a déjà passé une bonne partie de sa vie alitée à l’hôpital. Alors qu’elle en sort, le poids de la tradition comorienne du Grand mariage vient s’imposer à elle.

C’est l’anniversaire de Sidya. Asmine, 21 ans, est toute excitée. Elle lui a préparé une surprise: un pique-nique poulet, il est au four, mais elle n’est pas prête: «Faut que je me maquille, je suis archi moche, j’ai même pas lissé mes cheveux, je pue, j’ai pas pris de douche… Non mais c’est la catastrophe totale là!»  Devant le miroir, elle utilise pour faire ses sourcils une technique «américaine» repérée sur Youtube. Elle est en retard. Quelque instants après, elle s’élance déjà dans les escaliers, manquant d’oublier d’emporter son poulet. On lui demande ce qu’elle lui trouve. «Non franchement même de dos. De dos il est beau! Il me plaît. On a trop de sentiments. Si en plus pleins de jeunes écoutent ça, ils comprennent c’est quoi. On est trop love to love quoi!».

Comment est-ce qu’on aime quand on a 20 ans? Comment est-ce qu’on se construit? Pour Asmine, c’est une histoire de douleurs, de combat, contre sa famille et contre son corps. A son âge, alors que la vie n’est pas encore dessinée, Asmine doit choisir entre ses désirs et la tradition qui lui vient de ses racines, elle doit être l’exemple d’une famille, aînée de 7 frères et soeurs et elle doit retrouver la force de reprendre des études alors qu’une insuffisance rénale l’a longtemps condamnée au lit.

Quelques mois avant l’anniversaire, Asmine et Sidya sont assis côte-à-côte sur un banc à République. Ils discutent équilibre du couple mais surtout tradition. Lorsqu’on lui demande s’il fera la vaisselle quand ils vivront ensemble, Sidya répond «de temps en temps». La jeune fille ajoute: «Oui il va faire la vaisselle et le ménage avec moi. Mais il y a des trucs que je pourrais pas lui laisser faire, parce que quand même c’est dans nos traditions aussi. Faut pas trop lui laisser faire le ménage, on n’a pas grandi comme ça!». Pour la jeune Parisienne, la question revient souvent dans les conversations: quelle place donner à la culture de ses parents dans sa vie à elle?

A 21 ans,  Asmine Abou Ali a déjà vécu plusieurs vies. Née de deux parents comoriens, elle a vécu à Marseille jusqu’à ses 11 ans quand ses parents se sont séparés. Depuis 5 ans, elle vit à Paris, République, dans une résidence sociale Adoma. Aînée de 7 frères et soeurs, elle doit aider sa mère avec les papiers (Assedic, problèmes de nationalité…). Jusqu’à il y a deux ans, Asmine n’avait jamais connu l’amour. Après une discussion sur Facebook, Florian vient la voir un soir à l’hôpital. Elle lui dit cash: «Si tu viens pour ma pitié, j’en ai rien à foutre.» Il passe lui rendre visite tous les soirs, parfois jusqu’à deux heures du matin. Aujourd’hui, un an après sa greffe, elle a repris un bac pro qui devrait la mener vers les concours des écoles d’infirmière. Adepte de la gym et du R’n’b qu’elle pratique, elle écoute tout le temps Beyoncé.

L’amour contre la tradition

Ça fait un an qu’Asmine est avec Sidya, et ses parents ne sont toujours pas au courant. Comoriens, ils aimeraient qu’elle observe la tradition du Grand mariage. Pendant 9 jours, dans des célébrations grandioses, l’aînée de la famille comorienne épouse un homme, de préférence du même village. Asmine n’est pas prête à l’accepter: «Une fois mon frère a dit à ma mère “Tu verras Asmine, elle va se marier avec un Malais, un Sénégalais ou un Français”, ma mère a répondu “Soubhanallah, oh mon dieu!”, elle n’était pas prête», raconte Asmine.

«Ils ont trop de règles, poursuit-elle. Avec mon frère on dit qu’on est des nouveaux Comoriens. On s’en fout de toutes ces règles mais on peut pas dire ça à nos parents parce que c’est une révolte!»

En mars, Asmine se rend à une soirée organisée par l’association Singa qui s’occupe de l’insertion des réfugiés. Hafosa Ali y est invitée à prononcer un discours. Comorienne elle aussi, elle se définit comme «femme, noire, maman, française et entrepreneure». Dans l’ordre. Elle raconte d’une voix douce comment, par un regard lancé à quelqu’un qui la harcelait dans le métro, elle a commencé à s’affirmer et comment elle s’est affranchie seule de la place que sa famille avait choisie pour elle. Asmine, d’habitude si allante, est impressionnée et n’ose pas lui parler ce soir-là. Mais elle tend l’oreille. Et se fait inviter chez elle plus tard pour la questionner.

Jeune, Hafosa avait accepté de retourner aux Comores épouser un homme dans un mariage arrangé. Une fois le mariage passé, on l’avait laissée revenir en France. Au bout de quelques mois, elle fait en sorte que le mariage se délite et divorce. Asmine prend conscience que refuser le grand mariage, ce n’est pas être coupable d’égoïsme: «La vie elle est assez dure, je veux pouvoir décider avec qui je m’engueule le matin!». «La tradition ça sert à ce que rien ne bouge!» lui lance plus tard Hafosa. Les deux femmes échangent autour de chips et sodas et se trouvent de nombreux points communs. Ce n’était pas encore l’heure de la rupture du jeûne, mais Hafosa ne fait le Ramadan que le week-end et Asmine ne le fait pas parce qu’elle est malade.

Une ado avec 3 reins

Asmine est une miraculée. Avant de se battre pour le droit de choisir, elle a dû mener un combat pour survivre. À cause d’une insuffisance rénale, Asmine a subi 20 opérations et a passé des mois à l’hôpital sous dialyse. Un soir à une heure du matin, alors qu’elle a 17 ans, elle reçoit un appel en numéro masqué. Elle croit à un ami, ne veut pas répondre, et cédant après une énième tentative, décroche. C’est la voix d’un interne, il lui apprend qu’elle peut être greffée d’un rein. Asmine est convoquée tôt le lendemain à l’hôpital: «On était contents, on était les seuls à avoir le smile dans le métro le matin, c’est comme si j’avais gagné plus de 100.000€, j’étais riche!»

Cet optimisme, elle le porte pour ses sept petits frères et soeurs. L’une d’elles est consciente de ce qui pèse sur l'aînée: «Personne ne va se marier avec un Comorien! Mais pour nous ça va être plus facile parce qu’Asmine c’est la première», continue-t-elle. Asmine passe justement par là: «Mais vous êtes tous des tafioles dans cette maison, c’est moi qui dois toujours tout faire!».

Pourtant, la propre mère d’Asmine a refusé en son temps la tradition.

Elle était elle-même l’aînée d’une fratrie aux Comores. À 20 ans, alors qu’on lui avait confié la mission d’apporter une grosse somme d’argent chez son oncle, elle avait fui, avait utilisé l’argent pour acheter un billet d’avion et était partie. Vite, très vite pour la France, sans rien dire à personne. La mère d’Asmine avait alors épousé son père à Marseille. Quand elle avait appris qu’il menait une double vie, elle avait une nouvelle fois fui avec valises et enfants, «comme si on était des colis quoi», dit Asmine. Il y a plusieurs décennies, la mère d’Asmine avait donc osé fuir les Comores et une vie qu’on allait lui imposer. Finalement, sa famille ne lui en avait pas voulu et avait fini par montrer en exemple son culot. Aujourd’hui, Asmine parle toujours de l’histoire de sa mère comme d’une légende familiale, avec admiration. En espérant qu’un jour elle lui laisse, elle aussi, faire ses propres choix.  

 

 
Antoine Piel
Antoine Piel (6 articles)
Étudiant à l'Ecole de Journalisme de Sciences Po
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