Parents & enfants

L’étrange sujet du brevet qui fait écrire aux élèves «l'armée, c'est super»

Louise Tourret, mis à jour le 06.07.2017 à 12 h 41

Le sujet d'éducation morale et civique au brevet était problématique sur la forme et sur le fond. Les professeurs qui ont eu à corriger les copies soulignent une mauvaise formulation qui appelait des réponses dénuées d'esprit critique.

Des élèves, le 15 juin 2017 à Paris | 
Martin BUREAU / AFP

Des élèves, le 15 juin 2017 à Paris | Martin BUREAU / AFP

Les copies du brevet –pardon du DNB pour «Diplôme national du brevet»– viennent d’être corrigées par les professeurs d’histoire-géo… Ou plutôt par les professeurs d'histoire, de géographie ET EMC, comme éducation morale et civique. Avec une petite complication. Avec les nouveaux programmes de 2016, c'est la première fois que l'EMC est enseignée de manière cyclique, comprenez avec un programme qui s'étale sur trois ans (de la cinquième à la troisième), les enseignants choisissant, dans cette logique de cycle, ce qui est enseigné pendant telle ou telle année. Cette année, les enseignants avaient eu la consigne de travailler sur certains chapitres des manuels, et en particulier sur la défense nationale. Et c’est bien un sujet concernant la défense nationale qui est tombé à l'épreuve d'histoire-géographie-EMC. Voici l’énoncé du troisième exercice:

Exercice 3 : Mobiliser des compétences relevant de l’enseignement moral et civique (10 points)

Les grands principes de la Défense nationale

Document : La mobilisation des militaires auprès des populations

(trouver le document)

Questions

1. Expliquez quelle est la mission confiée aux forces de l’armée de terre dans le document.

2. Citez une autre mission confiée aux forces armées sur le territoire national ou à l’extérieur.

3. Vous avez été choisi(e) pour représenter la France au prochain sommet de l’Union européenne. Vous êtes chargé(e) de réaliser une note pour présenter une mission des militaires français sur le territoire national ou à l’étranger. Montrez en quelques lignes que l’armée française est au service des valeurs de la République et de l’Union européenne.

La première chose qui me saute aux yeux, c’est le coté un peu militariste du sujet. J'étais encore toute petite quand mon frère écoutait Renaud chantait «j'aime pas le travail, la justice et l'armée», mon père m'avait appris «Le Déserteur» de Boris Vian. Je n'ai rien contre les militaires mais ça forge une petite sensibilité. J'ai donc touché un mot de ce sujet à plusieurs enseignants. Oui, le sujet semble bien orienté. Un tel intitulé appelle des réponses du type «l’armée, c’est super». Mais en fait, cette sensibilisation des élèves au rôle des forces militaires fait partie du programme d'EMC depuis longtemps! Comme me le précise Laurent Fillion, enseignant: «nous parlons de la Défense nationale car la notion est au programme d’EMC. Il existe aussi un “parcours citoyen” qui implique que nous parlions aux élèves de “la journée défense et citoyenneté” qui est l’ultime étape de ce parcours».

Pour cet enseignant, qui a corrigé des copies du brevet, le sujet n’a donc rien de choquant au regard des programmes que tout le monde connaît (ou devrait connaître). Le professeur affirme en effet n'avoir lu ni d’apologie de l’armée ni de phrase spécialement critique. Les élèves cherchent rarement à exprimer un point de vue personnel mais plutôt à décrocher des points. 

C'est quoi une «note»?

Hormis ce débat sur les valeurs, plusieurs enseignants m'ont confié leur désarroi sur la manière dont la question était amenée, à l'instar de Laurent Fillion qui été surpris par la formulation de la consigne: 

«Les élèves de troisième ne savent pas forcément ce qu’est une “note” et encore moins une note pour présenter une mission dans un sommet de l’Union européenne.» 

Pour Alexandre: «à moins d’avoir préparé un concours administratif, difficile de savoir à quoi doit ressembler une note».

Arrêtons-nous deux secondes sur cette idée de note... Qui sait à quoi peut ressembler un tel document? S’il existe dans la vraie vie? Vous peut-être. Moi je n’en ai pas la moindre idée, je ne sais pas ce que j’aurais écrit à 15 ans. 

Pour Laurent Fillion, cela a abouti à ce que les élèves ne réussissent pas malgré leurs connaissances. Il y a eu des contresens. Des élèves ont écrit des discours de remerciements à l’armée pour l’opération Vigipirate (cela m'a été rapporté plusieurs fois). L'enseignant ajoute:

«Dans beaucoup de copies, moi-même et mes collègues avons trouvé des récits de fiction dans lesquels l’armée était mise en scène. Par exemple, un élève a inventé une histoire d’inondations dans notre région. Histoire dans laquelle l’armée venait sauver des gens.» 

Le sujet d'EMC est ainsi devenu un sujet d'invention, comme en français. Pourtant, le processus de validation des sujets, qui est toujours le même pour le DNB, a bien dû être respecté. Cela nous a été confirmé par le ministère de l’Éducation nationale qui précise la fabrication d'un énoncé: des sujets, conformes au programme sont proposés par des enseignants dans des académies chargées de les élaborer. Il y a des sujets différents pour la métropole, l’étranger, l’outre-mer. Ils font ensuite l’objet d’une «validation pédagogique» par les inspecteurs généraux, par un recteur puis par une commission nationale et, attention, «la composition de cette commission est confidentielle». Ensuite, les sujets sont testés, c’est toujours le cas pour tous les sujets d’examen par des enseignants avec des classes. Il est donc étonnant que le sujet ait finalement été proposé aux élèves, étant données les difficultés de compréhension évoquées plus haut.

«Vive l'armée»

Enfin, il y a encore autre chose qui chiffonne certains enseignants. Alex, également professeur dans l’académie d’Amiens souligne que, dans les «compétences» que l'élève doit acquérir à travers l’EMC, il y a aussi le fait de travailler son esprit critique. Point d'esprit critique à l'horizon dans ce sujet, si j’en crois Laura Mougel, la prof d’histoire-géographie dans le XVIIIe arrondissement de Paris avec qui j'échange régulièrement:

«Personnellement, le sujet me pose problème: trois consignes en une, des impératifs contradictoires avec tout sens critique –“montrez que”, plutôt “analysez si” ou “expliquez si”.» 

Selon Alex, l’originalité problématique du sujet réside également dans le fait que les élèves aient eu à parler de l’armée et convoquer les valeurs de la République dans le même mouvement. Pour le dire autrement,  amener l’élève à dire: «l’armée respecte les valeurs de la République». Et de l'avis d'Alex (et du mien), c'est un point de vue qu'on devrait pouvoir interoger.

C'est aussi la réaction du principal syndicat du second degré qui a publié un communiqué lundi 3 juillet:

«Après avoir amené les candidat.e.s au DNB quelques années auparavant à vanter l’intervention française au Mali, il s’agit encore une fois de glorifier notre armée, sans demander aux élèves de faire preuve de recul ni du moindre esprit critique, contrairement aux objectifs affichés de l’EMC au cycle 4 et à ce que construisent les enseignants au cours de l’année. Il s’agit bien de propagande, qui entretient la confusion entre l’UE et ses institutions, la République française et « ses valeurs » et qui oblige les candidat.e.s à défendre une opinion partisane. L’affirmation ne correspond à aucune référence constitutionnelle quant à la place et fonction de l’armée par rapport au pouvoir politique et à la nation.»

Sur la partie blog de Mediapart, Laurence de Cock souligne que les profs redoutaient cette épreuve:

«Ici l’enseignement moral et civique devient le service-après-vente du Ministère de la Défense. Ainsi, après l’intervention héroïque de l’armée française au Mali proposée à l’examen il y a quelques années, les concepteurs.trices du sujet du jour, ont, dans un instant de clairvoyance aiguë, préféré à l’étude exhaustive de l’exemplarité de notre armée lors du génocide des Tutsi du Rwanda, celle de l’intervention de gentils militaires auprès de population civiles victimes des intempéries. Trêve d’ironie. Tout dans ce sujet d’EMC est catastrophique, grotesque et choquant.»

Les enseignants se trouvent ainsi pris dans un jeu d'injonctions contradictoires: travailler l'esprit critique et orienter les sujets de manière à faire affirmer certaines choses aux élèves, comme le souligne Laura Mougel:

«Dans le pire des cas on se retrouve avec des copies finissant par “vive l'armée”, ou démontrant que Vigipirate préserve nos libertés mais, dans la plupart des cas, on a des textes bateau sur l'armée qui protège tout le monde, c'est bien ce qui semble attendu. C'est désolant, je trouve, quand tu passes du temps avec les élèves à confronter les idéaux de la république avec la réalité, leur réalité.»

 

Des réactions à l'énoncé du sujet du brevet ont été ajoutées après publication.

 

Louise Tourret
Louise Tourret (167 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte