Monde

L'intrigue de palais qatarie au cœur de la crise du Golfe

Simon Henderson, traduit par Peggy Sastre, mis à jour le 06.07.2017 à 6 h 02

Les Saoudiens ne croient pas que le Qatar est réellement dirigé par son jeune émir –et veulent un changement de régime.

Tamim ben Hamad Al Thani et son père Hamad ben Khalifa Al Thani en 2013 I BERTRAND LANGLOIS / AFP

Tamim ben Hamad Al Thani et son père Hamad ben Khalifa Al Thani en 2013 I BERTRAND LANGLOIS / AFP

Qui est réellement à la tête du Qatar? Officiellement, le pays est dirigé par l’Émir Tamim ben Hamad Al Thani. À 37 ans, il est le fils du Cheikh Hamad ben Khalifa Al Thani, qui avait abdiqué en sa faveur en 2013. Sauf que les dirigeants d'Arabie saoudite et des Émirats arabes unis, aujourd'hui impliqués dans un vilain conflit diplomatique avec le Qatar, sont persuadés qu'Hamad, le «cheikh père», tire toujours les ficelles. La vérité pourrait décider de l'issue de la crise du Golfe, à l'heure où les États-Unis cherchent à jouer les médiateurs tandis que l'Iran surveille les événements d'un œil perfide.

Sur le véritable patron de Doha, les opinions sont nombreuses, mais aucune ne flatte la famille princière Al Thani, cette ancienne tribu du désert rassemblant un petit millier de membres et aujourd'hui à la tête de la troisième réserve mondiale en gaz naturel.

«Si Hamad n'aime pas les Émiriens et les Bahreïniens, il exècre les Saoudiens», explique un ancien diplomate en poste à Doha pendant des années. Selon lui, le père est bien le chef de la diplomatie qatarie. À 65 ans, Hamad semble adopter une perspective «historique» et «profondément personnelle». Au milieu d'une pièce tapissée de cartes anciennes, il lui est arrivé de passer cinq jours avec un ministre de la Défense britannique pour lui détailler les liens rattachant les Al Thani et diverses régions du Golfe, aujourd'hui pour la plupart en Arabie saoudite. Selon un ancien proche du palais princier, Hamad est «déterminé» et «dangereux».

Al Jazeera pour tête de pont 

 

Plus on s'éloigne de la famille princière, plus l'indulgence est de mise. «Tamim est une forte tête et son père le canalise», estime un membre européen du comité organisateur de la Coupe du Monde 2022. Un événement qui a d'ores et déjà coûté des milliards en infrastructure, en plus des présumés pots-de-vin payés à la Fifa pour qu'elle élise le Qatar, et qui s'élèveraient à près de 160 millions d'euros selon un agence de renseignement européenne.

Une somme qui, pour Doha, tient quasiment de l'argent de poche. Grâce à son gaz, le Qatar peut se targuer du PIB par habitant en parité de pouvoir d'achat le plus élevé au monde. Au cours de son règne, Hamad aura puisé dans cette richesse pour créer Al Jazeera, le premier réseau de télévision satellite de la région. Al Jazeera a considérablement renforcé l'influence du Qatar, tout en exaspérant ses voisins –ses chaînes offrent une tribune à des opposants et autres prédicateurs séditieux, à l'instar du théologien islamiste Youssef al-Qardaoui. Hamad a toujours ignoré l'indignation diplomatique suscitée par la station. Comme unique et hypocrite ligne de défense, il n'a cessé d'affirmer l'indépendance de la chaîne ou son droit à la liberté d'expression.

Manifestement, Hamad ne laisse passer aucune occasion d'agacer ses voisins, même s'il met ainsi en péril le Conseil de coopération du Golfe, grâce auquel les monarchies et les principautés conservatrices arabes ont largement été préservées des turbulences qu'aura connues la région depuis la guerre Iran-Irak de 1980.

Une rivalité vieille de plus de vingt ans

 

Les exemples d'un Hamad titillant les nerfs de ses voisins sont légion. Au début de la guerre civile syrienne, le Qatar s'est tiré la bourre avec l’Arabie saoudite pour savoir qui allait financer les djihadistes les plus redoutables. Doha a aussi apporté son soutien aux Frères musulmans, représentant à ses yeux l'avenir du monde islamique. Une position cocasse vu que l'organisation désavoue les régimes héréditaires comme, hum, le Qatar.

La rivalité entre Hamad et ses voisins arabes remonte aux tous premiers jours de son règne. Après avoir évincé son propre père en 1995, Hamad allait devoir repousser un contre-coup fomenté par les Saoudiens et les Émiriens, avec un peu d'huile de coude bahreïnienne. Des centaines de bédouins furent recrutés et au moins une cache d'armes sera découverte dans le désert. La machination échouera grâce à la dénonciation d'un soldat rebelle. Sauf qu'au grand désarroi de Hamad, les États-Unis seront plus que discrets dans leur condamnation. Il ne fallait pas contrarier les Saoudiens, leurs alliés primordiaux dans la région.

Mais Riyad n'eut pas la reconnaissance du ventre. En 2003, les Saoudiens retirèrent aux Américains l'autorisation d'utiliser la base aérienne du Prince Sultan. L'U.S. Air Force prendra ses quartiers dans la gigantesque base aérienne Al Oudeid, que le Qatar avait justement construite pour une telle occasion. Pour leurs opérations en Afghanistan et en Irak, mais aussi contre l’État islamique, c'est de là qu'ont décollé les appareils américains.

Rejet des doléances

 

Avec l'aide de l’Égypte, l'Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et le Bahreïn tentent aujourd'hui d'isoler le Qatar en suspendant les vols de ses compagnies aériennes, en restreignant son approvisionnement et en fermant la route terrestre reliant le pays à l'Arabie saoudite. Ils ont ensuite listé treize exigences et donné au Qatar jusqu'au 2 juillet pour les accepter.

Doha les a toutes refusées. Des doléances allant du plus farfelu, comme l'expulsion des membres des Corps des Gardiens de la révolution islamique iranienne –en y-a-t-il un seul au Qatar?–, au plus évident, comme le retour des opposants politiques saoudiens, émiriens, bahreïniens et égyptiens dans leur pays d'origine. Et puis il y a l'impossible, comme la fermeture d'Al Jazeera, une marque de réputation internationale dont les chaînes sont distribuées dans le monde entier et générant plusieurs milliards d'euros de chiffre d'affaires.

Visiblement, le Qatar n'a pas envie de jouer selon les règles édictées par ses adversaires, Riyad et Abou Dhabi ayant été plus que chagrinés par la révélation d'un ultimatum qui devait rester confidentiel. La question qui se pose désormais est la suivante: que va-t-il se passer maintenant?

Un héritier contesté

 

À relatif long terme, les réactions de Hamad et de Tamim dépendent de la pression que le clan Al Thani pourra faire peser sur eux. Le leadership de Hamad n'est pas parfaitement respecté, et celui de Tamim encore moins. En 1995, l'accession au trône du père n'a pas été vue d'un très bon œil au sein de la famille élargie, une opinion qui a toujours cours aujourd'hui. Les liens du sang sont essentiels pour les Al Thani, et le fait que la mère de Hamad soit issue de la tribu des Al-Attiyah ne joue pas en sa faveur.

Pour beaucoup, Hamad est donc considéré comme un demi Al Thani, un «coucou dans le nid» pour reprendre la formule d'un observateur aguerri. Deux des trois épouses de Hamad sont des Al Thani, mais la sculpturale Mozah, sa favorite –et mère de Tamim– vient de la tribu al-Missned. La position de Tamim au sein de la famille Al Thani est donc plus que précaire, encore plus que celle de son père. Riyad et Abou Dhabi cherchent sans doute à le remplacer par un héritier plus légitime, et plus discipliné.

Dans son ensemble, la société qatarie n'a probablement pas envie d'être en bisbille avec l'Arabie saoudite. Ni de dépendre de l'Iran, qui achemine désormais les denrées alimentaires qui n'ont plus le droit de passer par l'Arabie saoudite.

Une carte à jouer?

 

Reste que les pressions domestiques ne seront pas forcément suffisantes pour faire plier Hamad, du moins pour le moment. Sa santé, par contre, pourrait être un facteur décisif. Autrefois obèse, Hamad a perdu beaucoup de poids, sans pour autant paraître en bonne santé. Il souffre des reins et, selon des diplomates, a dû subir au moins une greffe.

Dans la diplomatie actuelle, ni Hamad ni Tamim ne jouissent d'une image très réjouissante. Sauf qu'au final, Hamad pourrait très bien tirer parti de la crise du Golfe. Voici plusieurs années, Hamad ben Ali, un jeune représentant du clan Al Thani réputé pour son habileté, avait été chargé d'un projet de sécurité alimentaire. À l'époque, les diplomates y avaient vu un moyen de faire face aux risques de fermeture du Détroit d’Ormuz. Aujourd'hui, les talents stratégiques du «cheikh père» ne sont plus à prouver. Quelles autres cartes a-t-il dans sa manche?

Simon Henderson
Simon Henderson (3 articles)
Washington Institute for Near East Policy
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