France

Deux ou trois choses que l’on sait maintenant sur Emmanuel Macron

Jean-Marie Colombani, mis à jour le 05.07.2017 à 14 h 15

La séquence qui vient de s’achever a vu la pure et simple application de nos institutions. Il reste désormais au nouveau chef de l'État à trier avec lucidité l'héritage de ses prédécesseurs et à apprendre à construire des majorités, au-delà de celle que lui a attribué le «fait majoritaire».

Emmanuel Macron arrive au Congrès à Versailles, le 3 juillet 2017. ÉTIENNE LAURENT / POOL / AFP

Emmanuel Macron arrive au Congrès à Versailles, le 3 juillet 2017. ÉTIENNE LAURENT / POOL / AFP

Deux ou trois choses que l’on sait maintenant sur Emmanuel Macron… Il est bien trop tôt pour instruire contre lui un procès en dérive autoritaire. La séquence qui vient de s’achever est la pure et simple application des institutions et de leur loi d’airain: le fait majoritaire. Le président préside, le Premier ministre met en forme et sert de bouclier, les députés de la majorité (écrasante) approuvent. Mais il sera bien temps de relever les fautes éventuelles ou les erreurs de parcours.

Même si les circonstances sont d’apparence bonapartistes puisque le Consulat a succédé à un Directoire réputé impuissant, la comparaison s’arrêtera là. Quitte à invoquer l’Histoire, pourquoi pas Jules César: je suis venu, j’ai vu, j’ai vaincu!

Commençons plutôt par dire ce que nous lui devons, du moins à mes yeux. Le retour de l’optimisme bien sûr, la victoire contre le déclinisme ambiant, qui nous a étouffés pendant tant d’années, source de toutes les peurs. Le retour donc de l’ambition d’une France ouverte et accueillante. Mais surtout un mérite politique: nous vivions en fait, depuis 2002 et l’apparition du Front national au second tour de l’élection présidentielle, dans une course poursuite à qui s’alignerait le mieux sans trop de dégâts sur la pensée d’extrême droite, fondée sur une vision étroite et univoque de l’identité.

La droite, sous la houlette de Nicolas Sarkozy, a fini par s’y perdre et la gauche, à ce jeu, s’est aussi fracassée. Emmanuel Macron a choisi au contraire d’affronter Marine Le Pen face à face, idée contre idée, projet contre projet, en prenant systématiquement le contre-pied des idées lepénistes qui avaient fini par devenir l’idéologie dominante. C’est cette bataille-là qu’il a gagnée pour le bénéfice des deux Français sur trois qui l’ont soutenu au second tour. À Emmanuel Macron, la patrie reconnaissante!

La chance de partir d'un socle

Pourtant, il y a déjà, dans la phase actuelle, des choses qui me gênent. À commencer par l’insistance, tout au long de sa prestation quasi-liturgique devant le Congrès de Versailles, à anathémiser ses prédécesseurs. La campagne électorale est terminée et l’on ne se préoccupe guère de savoir si Sarkozy ou Hollande ont été ceci ou cela… Il est en outre peu élégant, pour quelqu’un qui s’attribue le monopole de l’élégance, de dénoncer ainsi un «esprit», celui de son prédécesseur, qui se serait «abîmé» et qui aurait conduit à la fois au «renoncement» et aux «mauvaises habitudes»; pour ne rien dire des «demi-mesures» ou autre «immobilisme».

On voit bien que tous les faits et gestes d‘Emmanuel Macron sont construits en regard opposé de ceux de François Hollande. C’est efficace lorsqu’il s’agit, pour le nouveau président, d’incarner sa fonction. D’où l’usage des symboles (la pyramide du Louvre, Versailles pour Poutine et lui-même, Versailles encore pour lui-même de nouveau, seul cette fois). Mais cet usage abusif d’arguments de campagne est contraire aux fondements mêmes de son élection. Laquelle a eu pour moteur –en plus du renouvellement bien sûr, lequel a été brillamment accompli– son refus de la culture de l’affrontement, de cette guerre civile froide qui a conduit la gauche et la droite à se détruire l’une l’autre au seul profit, jusqu'à lui, du Front national. Il nous a promis de dépasser le traditionnel partage droite/gauche. Et surtout de ne pas être celui qui, une fois de plus, arrivant au pouvoir, assurant qu’il va enfin relever un pays à genoux, va faire comme si tout lui appartenait, tout était à reconstruire.

Emmanuel Macron a pour avantage et pour chance de pouvoir agir à partir d’un socle, lequel a été notamment conforté par son prédécesseur. La croissance qui s’accélère ne date pas du 7 mai dernier; la courbe du chômage qui a commencé de s’inverser, pas davantage; ni le niveau des investissements; ni la qualité préservée du système de protection sociale, etc.

Pas une crise d'autorité, mais de représentativité

Mais je prendrai simplement deux exemples. La réforme du code du travail: Emmanuel Macron va avancer sur ce terrain, mais il n’aura pratiquement plus aucune bataille de principe à conduire, car cette bataille-là a été précisément l’objet de la loi El Khomri. Emmanuel Macron pourra donc prolonger, améliorer, perfectionner. Mais il ne part pas de rien. Idem pour la transparence et la moralisation de la vie publique. On peut dire dans ce domaine que l’essentiel a été fait et qu’il s’agira simplement, en supprimant la Cour de justice de la République, d’accentuer une évolution qui est déjà inscrite dans la loi.

Donc il n’aura pas à détricoter la France mais à la consolider et à la faire progresser à partir de ce qui est aussi l’héritage de ses prédécesseurs, pourtant décrits par lui comme soit «agité», soit «immobile».

En fait, Emmanuel Macron continue d’exploiter un argument de campagne, à savoir le défaut d’autorité prêté à François Hollande. Or, il doit avant tout faire face à une crise de la représentativité. La restauration de la fonction présidentielle ne saurait y répondre. C’est sans doute pourquoi le président a évoqué une batterie de réformes telle que celle du Conseil économique, social et environnemental (CESE), une meilleure prise en compte des pétitions, l’introduction de la proportionnelle…

L'Europe fonctionne dans son périmètre

Mais ce qui me gêne surtout, paradoxalement, c’est son discours sur l’Europe. Voilà quelqu’un qui a eu l’extraordinaire courage de se lancer en politique il y a un peu plus d’un an à partir d’une profession de foi européenne. Et voilà qu’il s’est mis à nous expliquer, chemin faisant et plus encore depuis sa victoire, qu’il faudrait maintenant «refonder l’Europe». C’est l’argument par définition des souverainistes qui prétendent toujours être «pour» l’Europe, mais bien sûr pour une autre Europe, celle qui n’existe pas et qui n’existera pas.

L’Europe telle qu’elle existe fonctionne dans le périmètre qui lui est attribué. C’est elle, à travers sa Banque centrale, qui nous a permis de sortir de la crise financière mondiale, laquelle a failli tout emporter. Et c’est elle qui, contre vents et marées, essaie d’ordonner la démarche des Européens face à l’afflux des réfugiés (au reste, quand l’Italie appelle au secours, la France d’Emmanuel Macron se met aux abonnés absents!). Qu’il faille l’amender, la moderniser, faire le tri de ses compétences, structurer la zone euro, se donner les moyens d’une défense commune, tout cela est juste et nécessaire. Mais point n’est besoin pour avancer et convaincre de commencer par délégitimer ce qui existe en prétendant qu’il faudrait «refonder» l’Union.

En revanche, il est pour moi un passage du discours du Congrès qui est parfaitement rassurant. Car avec le retour en force de la haute fonction publique autour d’Emmanuel Macron, on pouvait craindre une resucée de ce que cette haute fonction publique maîtrise le mieux: le jacobinisme. Or, le président a proposé un «pacte girondin» avec les territoires. Bravo!

Les majorités sont à construire

Chemin faisant, commence à prendre forme ce qu’il est. S’il s’agit de sa volonté de rester fidèle aux idéaux des Lumières, alors il est progressiste. Sur les questions de société, sans doute est-il d’instinct plutôt libéral-libertaire, mais il le sera sans doute avec beaucoup de nuances. En économie, aucun doute, il est libéral, en ce qu’il attribue le niveau toujours écrasant du chômage en France à la rigidité du marché du travail et à la fiscalité sur le capital. Enfin, sur un plan strictement politique, il a incarné et fait gagner le rêve centriste, ni gauche ni droite; puis il a constitué un gouvernement de centre-droit; et, in fine, lui-même et son Premier ministre parlent à la droite. Sa conception de l’égalité est plus proche de l’équité et surtout il manque à tout son programme un seul marqueur de gauche. Ce sera bien sûr un problème à terme car le noyau dur de son électorat de premier tour est venu en ligne directe de la gauche réformiste, celle qui avait voté Hollande.

Par ailleurs, la véritable difficulté tient dans le mécanisme même de l’élection présidentielle. Le vote d’adhésion est celui du premier tour. Au second, on élimine. Certes, aux législatives, on veut lui «donner sa chance»; le mécanisme amplificateur du mode de scrutin fait le reste. Puis on se présente devant le pays et, sous la pression des médias qui en tiennent la comptabilité, on dit: je vais appliquer mon programme! C’est alors que l’impopularité commence. Car ce programme ne convient guère qu’aux électeurs du premier tour de la présidentielle (24% pour Emmanuel Macron). Il faut donc accepter l’idée que les majorités, comme le disait si bien Michel Rocard, sont alors à construire. Projet par projet.

Une fois rappelé le programme, il faut convaincre le pays. De ce point de vue, la méthode Macron, telle qu’on la perçoit à l’occasion de la réforme du travail, peut l’aider: contextualiser, puis relever les points d’accord et de désaccord, enfin trancher. C’est au prix de cet humble travail d’explication et de conviction, qui est devant lui, qu’Emmanuel Macron pourra avancer. Et faire mentir ceux qui n’ont d’autres arguments à lui opposer que la tentation d’une quelconque «dérive» ou d’un «coup de force», pour parler comme l’extrême gauche.

Jean-Marie Colombani
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