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«La loi Veil m'a sauvé et changé la vie»

Slate.fr, mis à jour le 05.07.2017 à 15 h 40

À l'occasion des obsèques de Simone Veil, décédée le 30 juin dernier, des Françaises racontent comment, aujourd'hui encore, la loi de 1975 demeure essentielle à la libre disposition de son corps.

Simone Veil, alors ministre de la Santé, donnant un discours sur sa campagne anti-tabac le 16 septembre 1976, à Paris. AFP.

Simone Veil, alors ministre de la Santé, donnant un discours sur sa campagne anti-tabac le 16 septembre 1976, à Paris. AFP.

Avant le 17 janvier 1975, les Françaises n'avaient d'autre choix que de se rendre à l'étranger ou de recourir à des pratiques dangereuses et illégales pour remédier à une grossesse non désirée. La détermination sans faille de Simone Veil a permis de légaliser l'interruption volontaire de grossesse, et marque une avancée considérable pour les droits des femmes.

L'hommage national qui lui a été rendu mercredi 5 juillet s'est d'ailleurs conclu par l'annonce de son entrée au Panthéon. Elle sera la cinquième femme à y reposer et la première pour son combat politique. Une reconnaissance méritée. Huit femmes témoignent de l'impact de la loi Veil dans leur vie.

Sarah, 26 ans, Vienne (86), photographe

Qu'a changé la loi Veil pour vous?

«J'ai pu avoir recours à une IVG il y a deux ans de manière légale et sans danger.»

Dans quelles circonstances avez-vous avorté?

«Au CHU, sous anesthésie générale. J'avais 24 ans et c'était ma première grossesse.»

Comment cela a-t-il transformé votre vie?

«L'IVG a été la meilleure décision de toute ma vie. Même si elle a été douloureuse sur le plan émotionnel (et évidemment physique), j'ai pu par la suite reprendre ma vie en main et avoir une aide psychologique. Ça m'a permis de grandir, de me poser des questions importantes quant à la parentalité. J'avais auparavant toujours souhaité avoir des enfants. Mais lorsque je suis tombée enceinte par accident, j'ai tout remis en question. J'étais à l’époque très dépressive, je buvais et consommais beaucoup de cannabis. Le “père” n'est pas quelqu'un de construit et mature, je ne l'aimais pas. Ne pas mettre au monde un enfant dans une pareille situation, qui aurait forcément influé sur son développement, a été la meilleure et la moins égoïste des solutions. Je ne la regrette pas du tout. Aujourd'hui, après bientôt deux ans, je vais beaucoup mieux, je n'ai jamais été aussi heureuse. L'avortement n'a pas détruit ma vie, bien au contraire. J'ai évité d'infliger une existence chaotique à un être humain qui n'a rien demandé.»

Que se serait-il passé selon vous si vous n'aviez pas avorté?

«Je ne peux pas dire si j'aurais pris la décision d'avorter illégalement, ou dans un autre pays… Si je l'avais fait, j'aurais certainement mis ma vie en danger. Et si j'avais gardé cet enfant, je ne peux pas le dire. Il/elle aurait certainement deux parents merdiques, qui font de leur mieux. Je n'aurais pas pu voyager comme je le fais depuis un an et améliorer mon anglais, je n'aurais pas pu rencontrer la personne avec qui je vis un amour profond et sincère, je n'aurais pas ces nouveaux amis aux quatre coins du monde, je ne m'apprêterais pas à m'installer au Canada. Je ne serais pas devenue moi, une personne entière et construite. Aujourd’hui, j'aurais un enfant de dix-huit mois ayant pour mère une personne qui n'a pas appris à être heureuse par elle-même avant d'avoir un enfant.»

***

Sabrina*, 38 ans, Val-de-Marne (94), technicienne informatique

Qu'a changé la loi Veil pour vous?

«La liberté de concevoir ma vie comme je l’entends.»

Avez-vous déjà avorté?

«Oui.»

Dans quelles circonstances avez-vous avorté?

«Pendant une séparation.»

Comment cela a-t-il transformé votre vie?

«Je n'ai pas accouché d'un malheureux de plus qui vivrait aujourd'hui sans papa.»

Que se serait-il passé selon vous si vous n'aviez pas avorté?

«J’aurais aujourd’hui trois enfants à élever seule.»

***

Marie, 36 ans, Paris (75), cadre administratif

Qu'a changé la loi Veil pour vous?

«Simone Veil a été une femme qui portait la voix de toutes les femmes. Je suis née en 1981 et je n'ai connu aucune autre femme représentant autant qu'elle le courage, la bonté, l'intelligence. Il fallait porter ce projet et combattre. La seule qui depuis a été aussi courageuse à l'Assemblée est sans nulle doute Christiane Taubira lors de son passage en tribune pour le mariage pour tous. À jamais, grâce à elles, je serai fière d'être une femme.»

Avez-vous déjà avorté?

«Oui, une fois.»

Dans quelles circonstances avez-vous avorté?

«J’avais 25 ans, j’étais en couple depuis un an. Pas prête à avoir un enfant, lui non plus. Je me suis rendu compte à quel point les mentalités n'avaient pas encore assez évolué, on se sent toujours énormément jugée. Y compris à l'hôpital public, où j'ai pratiqué mon IVG.»

Comment cela a-t-il transformé votre vie?

«Je n'oublierai jamais ni la date de mon avortement, ni l'âge qu'aurait eu mon enfant. Le traumatisme et le vide demeurent à vie. La culpabilité aussi. Mais je sais qu'à l'époque c'était le meilleur choix. Merci à Simone Veil de m'avoir permis de pouvoir choisir...»

Que se serait-il passé selon vous si vous n'aviez pas avorté?

«J’aurais été mère à 25 ans avec un tout petit salaire. Je n'aurais pas donné cher de mon couple, en pleine construction à ce moment-là. Je serais retournée vivre chez ma mère, très certainement.»

***

Zyneb*, 19 ans, Paris (75), étudiante

Qu'a changé la loi Veil pour vous?

«Sans elle, ma vie aurait été bouleversée puisqu’à partir du moment où on a un enfant, il devient une priorité. Je trouve que Simone Veil est un modèle d'intégrité et de force qui inspire. Un avortement clandestin m'aurait mise en danger. Le faire à l'étranger aurait coûté beaucoup d'argent. Je pense qu'il y a une fracture sociale dans les pays où il n'est pas autorisé, car les jeunes qui ne peuvent se permettre le voyage doivent abandonner leurs études pour la famille.»

Avez-vous déjà avorté?

«Oui.»

Dans quelles circonstances avez-vous avorté?

«Dans des circonstances horribles puisque le “père” n'a pas assumé, que j'étais lycéenne, et que mon groupe d'amis principal s'est soudainement retrouvé bien moins fiable que ce que je pensais. J'étais soudain celle qui avait “fauté”, et je me suis retrouvée à l'écart car le “père”, après avoir raconté à tous que j'étais enceinte, a dit des mensonges à mon propos pour masquer son comportement odieux à mon égard. Des mensonges découverts longtemps après, lorsqu'il a fait quelque chose dans le même style à l'encontre d'une autre fille du groupe.»

Comment cela a-t-il transformé votre vie?

«J'ai traversé une phase de dépression. Cependant, je ne regrette certainement pas mon choix. À la rentrée suivante, j'ai pu commencer les études supérieures dont je rêvais dans la ville de mon choix et réaliser mes projets personnels. Je n'aurais voulu pour rien au monde être liée toute ma vie au “père”, qui est une personne lâche que je méprise profondément. Peu de gens savent que j'ai avorté, d'une part car c'est intime, d’autre part car il y a quelque chose d'humiliant à ne pas avoir géré sa contraception. Enceinte à 17 ans, ça sonne sûrement “cas social” pour certains.»

Que se serait-il passé selon vous si vous n'aviez pas avorté?

«Il aurait fallu faire passer cet enfant en priorité, et donc abandonner ma réalisation professionnelle. Ou alors mes parents s'en seraient occupés, mais il n'aurait pas forcément été heureux loin de sa mère. De plus, j'aurais ressenti de la culpabilité. J'aurais été liée pour toujours à une personne horrible, non fiable, menteuse, égoïste, lâche, avec qui je ne souhaitais pas être en couple... L'enfant aurait eu des parents séparés dès la naissance qui ne s'entendent pas, aurait peut-être culpabilisé de l'abandon de mes études en se voyant comme un fardeau, aurait ressenti un manque si j'avais essayé de continuer les études. De plus, nous étions nous-mêmes deux enfants, donc nous n'aurions pas été assez matures (surtout le père). Sans même parler de la stigmatisation dont j'aurais été victime et dont l’enfant aurait subi les conséquences. Ceux qui pensent qu'il est égoïste d'avorter ne considèrent pas le fait que l'enfant à naître ne sera probablement pas heureux dans ce contexte.»

***

Mallory*, 23 ans, Marseille (13), infirmière

Qu'a changé la loi Veil pour vous?

«Un sentiment de liberté. Même si j'ai toujours voulu des enfants, c'est important pour moi de savoir que c'est un choix: si les circonstances ne sont pas idéales, alors la maternité ne me sera pas imposée, ni à moi ni à un potentiel enfant. Si les moyens de contraception étaient fiables à 100%, la question se poserait peu. Mais il y a toujours un risque, même infime, même en étant rigoureux. Et ce risque serait comme une épée de Damoclès qui signerait la fin d'une vie, celle du choix volontaire. Alors je suis heureuse d'avoir grandi avec ce droit acquis, d'avoir toujours su que je pourrai choisir le moment idéal pour accueillir un enfant, et pas seulement le moment imposé par la nature et par la société, tel que c'est le cas dans les pays où l'avortement est illégal. Merci à cette grande dame qu'est Simone Veil.»

Avez-vous déjà avorté?

«Non.»

***

Marinette, 45 ans, Paris (75), cadre supérieure

Qu'a changé la loi Veil pour vous?

«La liberté de pouvoir choisir en sécurité.»

Avez-vous déjà avorté?

«Oui.»

Dans quelles circonstances avez-vous avorté?

«Une grossesse imprévue à la fin d’un mariage et au début d'une autre relation, à 30 ans.»

Comment cela a-t-il transformé votre vie?

«Cela ne l'a pas transformée. Ne pas avorter l'aurait fait.»

Que se serait-il passé selon vous si vous n'aviez pas avorté?

«Je ne sais pas, il ne sert à rien de refaire l'histoire. Factuellement, j’aurais eu un enfant sans savoir qui en était le père, en étant au chômage.»

***

Florence*, 26 ans, Paris (75), étudiante

Qu'a changé la loi Veil pour vous?

«C’est une loi qui promeut la liberté de soi, de conscience, de son corps.»

Avez-vous déjà avorté?

«Oui.»

Dans quelles circonstances avez-vous avorté?

«Dans de très bonnes circonstances. Je félicite la prise en charge des plannings familiaux, présents pour aider et conseiller.»

Comment cela a-t-il transformé votre vie?

«Cela ne m’a pas transformée. C’est un accident quand il est considéré comme tel, qui n’arrive pas de cœur. Néanmoins, le fait de reconnaître l’avortement comme un droit légal représente quelque chose de colossal. Le suivi de celui-ci fait que chaque femme qui doit subir ce type d’intervention peut se déculpabiliser. Avoir un enfant est une énorme responsabilité, c’est être négligeant que de l’envisager dans certaines circonstances.»

Que se serait-il passé selon vous si vous n'aviez pas avorté?

«J'aurais assumé puisque je n'aurais pas eu le choix. Mais j’aurais dû stopper mes études et travailler afin que nous puissions économiquement assumer la venue. Dans ma tête, je n'étais pas assez mûre et stable.»

***

Anaïs, 27 ans, Bordeaux (33), ostéopathe

Qu'a changé la loi Veil pour vous?

«J'ai pu avorter sans entrave, sans jugement (même si ce n'est pas toujours le cas), de façon sécurisée. J'ai été accueillie, écoutée, conseillée, accompagnée. Je n'ai rien payé et j'avais la possibilité de rester anonyme. Cette loi m'a permis de continuer ma vie comme je le souhaitais, m'a évité de vivre une grossesse non désirée. En parallèle, cette grossesse et cet avortement m'ont aidée à ressentir mon corps différemment et à mieux vivre avec lui. En fait, la loi Veil m'a sauvé et changé la vie.»

Dans quelles circonstances avez-vous avorté?

«Un manque de vigilance lors de rapports non protégés. Une grossesse non voulue. Un avortement chirurgical à l'hôpital via le planning familial. Un suivi post-opératoire par ma gynécologue de ville.»

Comment cela a-t-il transformé votre vie?

«L'IVG en elle-même ne m'a pas gênée. C'est plutôt la grossesse. Je me suis rendu compte à quel point je ne voulais pas d'enfant à ce moment de ma vie. Et ça a changé ma vision de celle-ci. Après l'IVG, j'ai perdu du poids, et je suis plus en phase avec mon corps.»

Que se serait-il passé selon vous si vous n'aviez pas avorté?

«J'aurais (très) mal vécu la grossesse physiquement et mentalement. D’ailleurs, j'ai été malade du jour de l'échographie de datation jusqu’au matin de mon avortement. Ça aurait créé des tensions dans mon couple. Ça m'aurait limitée dans mes projets de vie. Sur le long terme, ça m'aurait poussée dans la dépression.»

 

* — Les prénoms ont été changés

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