Science & santé

«Parfois, il m'exaspère tellement que je suis très directe et cassante avec lui. Ensuite, je culpabilise»

Lucile Bellan, mis à jour le 04.07.2017 à 14 h 16

Cette semaine, Lucile conseille Mathilde, une jeune femme insatisfaite d'une vieille amitié retrouvée des années après qui se demande si elle doit la poursuivre.

The Martyr of Solway | par John Everett Millais via Wikimedia CC License by

The Martyr of Solway | par John Everett Millais via Wikimedia CC License by

«C’est compliqué» est une sorte de courrier du cœur moderne dans lequel vous racontez vos histoires –dans toute leur complexité– et où une chroniqueuse vous répond. Cette chroniqueuse, c’est Lucile Bellan. Elle est journaliste: ni psy, ni médecin, ni gourou. Elle avait simplement envie de parler de vos problèmes. Si vous voulez lui envoyer vos histoires, vous pouvez écrire à cette adresse: [email protected]

Pour retrouver les chroniques précédentes, c’est ici.

Depuis dix ans, j'ai un meilleur ami, appelons-le Pierre. Il a été l'un de mes amis les plus proches pendant mes études, on se voyait presque tous les jours et nous avons découvert Paris, les musées et les cinémas ensemble. Je garde d'excellents souvenirs de cette période. Bien que l'on n'en ait jamais parlé, il est homosexuel et l'absence complète d'attirance physique entre nous contribuait, selon moi, à renforcer encore notre amitié, nous préservant de toute ambiguïté.

Après nos années d'étude, j'ai vécu plusieurs années à l'étranger et lui n'a pas bougé. Je vis de nouveau dans la même ville que lui, on s'est d'abord retrouvé comme on s'était quitté: on s'est vu régulièrement pour des cinés, des sorties avec nos amis communs. Mais il y a quelques mois, cette amitié a commencé à devenir un peu pesante pour moi et aujourd'hui, la présence de Pierre m'insupporte parfois même physiquement. Mes goûts ont changé alors que lui vit encore comme il y a dix ans. J'éprouve maintenant davantage le besoin de me confier que celui de simplement courir les expos et les salles de cinéma.

C'est pratiquement impossible de parler de ma vie sentimentale avec lui et j'en sais encore moins sur la sienne. À chaque fois que j'y fais allusion, il ne comprend pas: soit il se montre ironique, soit il s'efface. Parfois, il m'exaspère tellement que je suis très directe et cassante avec lui. Ensuite, je culpabilise en pensant à notre vieille amitié et je fais des efforts pour être sympa et patiente, mais ce n'est pas vraiment sincère.

D'un côté, j'ai de moins en moins envie de le voir mais de l'autre, en souvenir de notre amitié, je culpabilise et je me dis que cette phase de rejet va finir par passer. J'ai plusieurs fois essayé d'aborder le sujet avec lui, mais il ne comprend pas et j'ai peur de le blesser. J'en ai déjà parlé avec des amis communs, qui ont aussi remarqué sa difficulté à sortir de sa zone de confort (et son côté «plan-plan»), mais que faire? Je n'ai pas envie de le perdre comme ami, mais je ne sais pas comment faire évoluer notre amitié.

Mathilde

Chère Mathilde,

Imaginez cette amitié comme une relation. Parce que c’est une relation, vieille de dix ans. Avec ce Pierre vous avez partagé beaucoup, vous avez des souvenirs en commun et vous avez même le sentiment que vous lui devez quelque chose. Est-ce que vous resteriez en couple avec quelqu’un avec qui ne partagez plus rien, avec qui vous n’avez plus les mêmes désirs et envies, plus le même projet d’avenir? Je ne crois pas. Et  je ne vous le souhaite pas.

Il n’est pas rare que les amitiés longues qui ont trouvé leur terreau dans les années lycéennes et étudiantes explosent à l’âge adulte. On grandit juste différemment et les chemins s’éloignent jusqu’à ne plus avoir rien en commun. Et si il est facile de se trouver des points communs dans la légèreté des années de fête, il est plus compliqué de trouver un compagnon, une épaule sur laquelle se lamenter ou pleurer une oreille attentive quand le quotidien se fait plus lourd.

En acceptant de mettre derrière vous cette relation qui ne vous apporte rien de plus que de la frustration et de la contrariété, vous acceptez de mettre derrière vous ces années d’insouciance. Il est là, le problème. Ce n’est pas tant ce que vous pensez devoir à Pierre qui vous gêne que le fait de tourner une page de votre vie.

Mais vous pouvez d’abord avoir cette discussion avec Pierre. Dans un moment solennel, partager avec lui vos doutes et vos envies, ce qui vous manque quand vous le voyez. S’il refuse de comprendre que votre relation est importante pour vous mais qu’elle ne vous convient plus telle qu’elle est et qu’il refuse de la faire évoluer, alors vous ne devez plus hésiter. Ne vous forcez pas à porter à bout de bras le souvenir d’une époque déchue. Tournez-vous vers l’avenir avec ou sans lui.

Votre évolution et la façon dont elle s’exprime ne sont pas la preuve d’un cœur froid et sec, mais plutôt d’une envie de partager plus. Seulement, vous ne pouvez pas le faire seule. J’espère de tout coeur que Pierre acceptera de passer cette étape dans votre amitié avec vous. Ou que vous retrouverez vite quelqu’un qui corresponde à ce que vous êtes aujourd’hui. 

Lucile Bellan
Lucile Bellan (168 articles)
Journaliste
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