France

La longue marche de Simone Veil

Laurent Sagalovitsch, mis à jour le 01.07.2017 à 9 h 55

[BLOG] Si Simone Veil fut aussi entêtée à vivre, c'est parce qu'elle avait eu à affronter le pire de la condition humaine, Auschwitz et les Marches de la mort.

Auschwitz | Roberto De la Parra via Flickr CC License by

Auschwitz | Roberto De la Parra via Flickr CC License by

Pour comprendre la femme exceptionnelle que fut Simone Veil, pour saisir l'essence même de son être, la force de son caractère, son courage, son opiniâtreté, sa rectitude morale jamais prise en défaut, son abnégation, il faut remonter à cette époque de sa vie où elle fut confrontée à la pire des tragédies.

Simone Veil fut en quelque sorte une triple rescapée: en premier lieu, elle réussit à échapper à la sélection impitoyable effectuée à la descente des trains quand on envoyait, à peine arrivés, des milliers et des milliers de Juifs en direction des chambres à gaz d'Auschwitz-Birkenau.

Par la suite, elle résista à l'enfer concentrationnaire, à cette condition de rebut de l'humanité quand les nazis se servaient de leurs prisonniers pour effectuer des tâches qui dépassaient bien souvent ce qu'un simple mortel pouvait endurer.  Enfin, elle triompha de cette entreprise insensée nommée après coup «Marches de la mort», lorsque devant l'avancée des armées soviétiques, il fut décidé de rapatrier vers l'Allemagne ces martyrs qui avaient eu la force mentale et physique de résister jusque là à l'enfer des camps.

Quand l'Armée Rouge finit par libérer Auschwitz en janvier 1945, elle ne trouve qu'un camp pratiquement désert. Seuls demeurent des déportés à bout de forces dont l'état de santé n'autorisait pas le transfert vers l'Allemagne.

Le reste, tout le reste, des milliers et des milliers d'hommes et de femmes, d'enfants et de vieillards, errent quelque part entre la Pologne et l'Allemagne, qui dans des wagons à bestiaux, qui sur les routes, ombres parmi les ombres, squelettes parmi les squelettes, si épuisés, si terrassés de fatigue que certains mouraient debout, sans force, sans rien, corps s'affaissant sur eux-mêmes frappés d'agonie et d'épuisement.

Il faut se souvenir de ces marches-là, de cette masse grise d'êtres humains, à peine vêtus, affamés, ivres de fatigue, accablés par le froid sanglant de l'hiver –un hiver impitoyable de rudesse– allant de jour comme de nuit, selon le risque d'être repérés par l'aviation alliée, allant d'un pas puis d'un autre puis encore d'un autre, lors de cette interminable traversée de la Pologne puis de l'Allemagne, sous les aboiements des gardiens SS, dans le cœur de ténèbres dont la plupart ne verraient jamais la fin.

On mourait par dizaines, par centaines, par milliers, on mourait exécutés d'une balle dans la tête, on mourait parce qu'on ne pouvait plus avancer, on mourait sans cris, en silence, en s'arrêtant, en s’effaçant, en se retirant parce qu'on était arrivé au bout de soi-même, au bout de ses maigres forces, dans le désespoir glaçant de vies qui n'en pouvaient plus de se déliter.

On mourait de terreur, de fatigue, d'accablement quand le corps vidé de toutes forces suppliait l'esprit d'abandonner la partie, suppliait le cœur d'arrêter de battre, suppliait le ciel de cesser de les regarder.

On mourait avec l'espoir insensé que son compagnon d'infortune, son fils, son père, sa mère, sa sœur, son ami de toujours ou un simple inconnu à côté de qui on avait cheminé, parvienne à continuer encore un peu cette marche absurde, parvienne à arriver on ne sait où, en un endroit indéterminé où le corps pourrait se reposer, récupérer et triompher de cette infinie tragédie.

Simone Veil fut l'une de ceux-là.

À force de ténacité, de courage, de refus d'abdiquer, de chance aussi, d'une extraordinaire capacité de l'esprit à résister à l'inéluctable, à endurer des souffrances dont on ne saura jamais restituer l'effroyable joug, elle parvint à rejoindre le camp de Bergen-Belsen avant d'être libérée par les armées britanniques.

C'est assurément durant cette bataille engagée contre la mort, contre le froid, contre l'arbitraire, contre la barbarie nazie, contre l'ignominie faite homme que se forgea son indomptable caractère, cet esprit de résistance et de conquête, cette intransigeance morale, cette aptitude à affronter l'ordre établi, quand, magnifique de ténacité et de courage, elle défendit le droit à l'avortement.

Si Simone Veil ne renonça jamais à être elle-même, si elle fut aussi entêtée à vivre, c'est parce qu'elle savait dans sa chair que l'existence est mouvement, avancée, et finalement, et surtout, marche en avant.

Qu'elle nous serve à tous d'exemple.

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Laurent Sagalovitsch
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