France

«Le poids de la communication politique est largement à relativiser»

Damien Augias et Nonfiction, mis à jour le 08.07.2017 à 11 h 01

L'enseignant-chercheur Pierre-Emmanuel Guigo tente de démystifier un sujet propice à tous les fantasmes.

Macron et Hollande, le 14 mai 2017 I Eric FEFERBERG / AFP

Macron et Hollande, le 14 mai 2017 I Eric FEFERBERG / AFP

Auteur d’un essai remarqué intitulé Com et politique. Les liaisons dangereuses? (éd. Arkhê, 2017), Pierre-Emmanuel Guigo est agrégé d’histoire, enseignant-chercheur en communication politique à l’université Paris-Est Créteil et à Sciences Po Paris et chercheur associé au CNRS. Il a remporté le prix de l’Institut François Mitterrand, le prix de l’INA et le prix de la Fondation Jean Jaurès pour son travail sur la communication de Michel Rocard. Il s’entretien ici à propos de son dernier ouvrage avec Damien Augias, responsable du pôle politique de Nonfiction.

Nonfiction: Pourquoi un ouvrage sur la communication et la politique?

Pierre-Emmanuel Guigo: C’est un sujet qui suscite beaucoup de passions et de fantasmes. On ne compte plus les films et les séries télévisées qui portent sur ce sujet. Pour autant, les recherches et les analyses claires sont assez peu connues. Ce qui domine, ce sont les analyses truculentes, les scandales, les anecdotes… Ce livre vise donc à faire comprendre quels sont véritablement les rapports entre la communication et la politique.

Quel est le message principal et le public visé?

L’ouvrage se veut didactique et pédagogique et s’adresse au grand public, mêlant des aspects scientifiques et des éléments historiques ou d’actualité politique, qui viennent pimenter le récit. Le message central est de comprendre la communication politique au-delà des fantasmes et de relativiser son pouvoir et son rôle, alors qu’on nous explique très souvent dans les médias et dans les livres des communicants surtout, que cette communication peut être manipulatrice et qu’elle détient un pouvoir quasi-magique…

Le dessin de couverture du livre s’amuse d’ailleurs de cette croyance selon laquelle les communicants tireraient toutes les ficelles des responsables politiques. Mon idée était justement de contredire tout cela et de montrer que les choses sont plus compliquées et que le poids de la communication politique est largement à relativiser.

Pensez-vous que les politiques communiquent trop ou pas assez?

Cela dépend desquels on parle! En fait, ni l’un ni l’autre… À vrai dire, nous vivons une époque dans laquelle les politiques aiment se précipiter pour parler aux médias –y compris pour du simple commentaire. Cela est d’autant plus vrai avec la nouvelle génération, représentée aujourd’hui au gouvernement. Dès que survient une crise en particulier, leur premier réflexe n’est souvent pas de prendre du recul, d’analyser froidement et de se concentrer sur les événements, mais de proposer tout de suite un discours aux médias.

C’est vrai que cela peut changer du gouvernement pendant le quinquennat d'Hollande, qui avait plutôt tendance à laisser venir la crise et la laisser pourrir jusqu’à ce que la situation explose et devienne ingérable. Comme souvent, la solution se situe sans doute dans un entre-deux.

La communication fait-elle une élection?

Concernant les dernières élections législatives, on a pu voir que, malgré la communication importante des différents candidats, l’abstention a été finalement énorme et cela n’a pas permis de mobiliser les électeurs. Sur les résultats des élections en tant que tels, j’essaie de montrer dans l’ouvrage que si la communication ou les sondages ont des effets importants sur les campagnes (sur les thématiques, sur la visibilité différentielle des candidats, etc.), ces effets ne sont pour autant pas massifs, qu'ils ne déterminent pas à eux seuls la campagne et encore moins les résultats.

On a beaucoup dit dernièrement qu’Emmanuel Macron était le candidat des médias, en tout cas cela a beaucoup été dit par la droite et l’extrême droite. Mais si on regarde en détail comment s’est passée la campagne présidentielle, on s’aperçoit que la médiatisation de la campagne est surtout intervenue durant les débats. Ce sont en réalité les débats qui ont permis une médiatisation de la campagne. Or ceux-ci, à l’exception de celui de l’entre-deux-tours, n’ont pas forcément été très favorables à Emmanuel Macron. Les choses sont sans doute, là encore, plus complexes qu’il n’y paraît.

La communication doit-elle être différente pendant la campagne et pendant l’exercice du pouvoir, comme l’illustre la pratique actuelle du président de la République Emmanuel Macron, qui raréfie sa parole?

Il est assez français de considérer qu’une fois arrivé au pouvoir, la communication ne doit plus être la même que pendant la campagne, comme me l’avait fait remarquer un conseiller de François Hollande après 2012. Dans l’inconscient du président Hollande, l’exercice du pouvoir signifiait qu’il n’y avait désormais plus autant besoin de communiquer, voire qu'il y avait un besoin de ne plus communiquer du tout (on se souvient qu’il n’avait pas de conseiller en communication officiel au début de son quinquennat et qu’il avait fermé son compte Twitter après son élection, alors qu’il était recordman du nombre de followers en France en mai 2012).

Cette tentative de non-communication était aussi une réaction à la pratique de son prédécesseur Nicolas Sarkozy, car François Hollande considérait sans doute que l’exercice du pouvoir souhaité par les Français rimait avec une sobriété totale qui ne pouvait plus se réduire à une communication trop visible. Il y a donc en France une distinction assez traditionnelle –beaucoup moins visible outre-Atlantique en particulier– entre la communication électorale, très partisane et mobilisatrice, et la communication du pouvoir –celle de l’exercice du pouvoir, beaucoup plus intentionnelle, officielle et au final assez absente. On retrouve d’une certaine manière ce tropisme dans la situation actuelle.

Vous dédicacez ironiquement votre livre à Michel Rocard («qui aurait détesté ce livre») et à François Hollande («à qui il aurait été utile»)…

Oui, je me suis fait ce petit plaisir… Bien entendu, concernant Michel Rocard, c’est une référence personnelle à la thèse que j’ai menée sur sa communication politique et une forme d’hommage à cette personnalité récemment disparue qui, si elle avait décelé très tôt l’importance de la communication, ne la considérait pas avec beaucoup d’égards.

S’agissant de François Hollande, il s’agit plutôt d’un clin d’œil à sa campagne présidentielle de 2017, qui n’a jamais eu lieu, et à ses conseillers en communication. D’ailleurs, l’Élysée avait un projet intéressant de constituer un groupe de communication constitué essentiellement de chercheurs et d’universitaires spécialistes du sujet et non de communicants «professionnels»…

On a d’ailleurs dit que François Hollande n’aimait pas ses communicants des agences professionnelles, et qu’il s’en méfiait beaucoup. Est-ce vrai?

Oui, et cela date d’il y a quinze ans, comme me l’a expliqué Nicolas Bordas, le patron de l’agence TBWA. François Hollande a été semble-t-il traumatisé par la défaite de Lionel Jospin le 21 avril 2002, et notamment par l’échec de sa communication de campagne, alors contrôlée par l’agence Havas (qui s’appelait à l’époque Euro RSCG), en particulier par Jacques Séguéla et Stéphane Fouks. Cela explique qu’il confie sa campagne présidentielle de 2012 à TBWA –et non à Havas, comme le lui conseille alors Manuel Valls, très proche de Stéphane Fouks–, agence qui n’était qu’assez marginale à l’époque dans la communication politique.

Mais le rôle de TBWA a été en définitive assez faible dans la campagne de 2012. Elle s'est essentiellement concentrée sur la forme et les affiches, car son travail était véritablement contrôlé sur le fond, notamment par Olivier Faure, le conseiller (devenu ensuite député) de François Hollande qui verrouillait l’accès au candidat.

François Hollande se méfie donc en effet beaucoup des communicants des agences, et il n’est à cet égard pas anodin qu’il ait choisi comme responsable de sa communication, au cours de son quinquennat, un militant politique et par ailleurs un énarque (Aquilino Morelle puis Gaspard Gantzer)... un autre tropisme très français!

Damien Augias
Damien Augias (24 articles)
Maître de conférences à Sciences Po Paris
Nonfiction
Nonfiction (384 articles)
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