France

Au cœur de l'affaire du petit Grégory, deux clans divisés par la jalousie

Sandrine Issartel, mis à jour le 01.07.2017 à 15 h 28

Le meurtre de Grégory Villemin, 4 ans, remonte à 1984. Et les protagonistes de ce drame nourri de jalousies, de tensions et de rancœur sont nombreux dans une affaire qui n'est toujours pas résolue, 32 ans après.

Murielle Bolle, le 7 novembre 1984. Source: Ina

Murielle Bolle, le 7 novembre 1984. Source: Ina

Le 16 octobre 1984, le corps de Grégory, 4 ans, était retrouvé ligoté dans les eaux glacées de la Vologne, dans les Vosges. Tandis que cette vallée, bastion d'une industrie textile à l'agonie, devenue du jour au lendemain le théâtre d'un drame familial surmédiatisé, pensait avoir recouvré la tranquillité –à défaut de connaître un jour la vérité–, la voilà à nouveau au cœur de l’actualité. Quinze jours à peine après la mise en examen du grand oncle et de la grand tante de Grégory, Murielle Bolle, belle-sœur de Bernard Laroche, premier suspect et cousin du père de Grégory, était, à son tour, entendue mercredi et jeudi avant d'être mise en examen pour «enlèvement de mineur de 15 ans suivi de mort». Pour la justice, le meurtre des enfants ne peut être qu'un «acte collectif», et les premières déclarations de Murielle Bolle, 15 ans à l'époque, mettant en cause son beau-frère Bernard Laroche avant de se rétracter en font aujourd'hui une potentielle suspecte. Retour sur les protagonistes de l'affaire, 32 ans après ce drame nourri de jalousies, de tensions et de rancœur, et qui ont tous en commun d'appartenir à la même famille.

 

Murielle Bolle, la «gamine» qui fait tomber son beau-frère

Murielle Bolle, le 30 juin 1986 | Eric Feferberg / AFP

Elle avait 15 ans au moment des faits. Avant-dernière d'une fratrie de dix enfants, celle que l'on appelait «bouboule», ou «la petite», vit à l'époque chez sa grande sœur, Marie-Ange, l'épouse de Bernard Laroche, 29 ans, à Aumontzey, un village de 481 habitants situé à seize kilomètres de Gerardmer, dans les Vosges.

Entendue une première fois le 31 octobre et 1er novembre 1984 par les gendarmes de Bruyères, elle avait d'abord expliqué que, le 16 octobre, elle sortie du CES Jean-Lurçat de Bruyères où elle était scolarisée en classe spécialisée à 17h, avait emprunté un bus scolaire, et était arrivée à Aumontzey à 17h25, chez sa tante Louisette. Au domicile de la tante, une femme «simple d'esprit», se trouvait son beau-frère Bernard lequel serait parti, peu de temps après l’arrivée de la jeune fille chez sa tante, acheter du vin à Laval-sur-Vologne.

La jeune femme est à nouveau entendue le 2 novembre. «J'ai menti», déclare-t-elle avant de livrer une toute autre version aux enquêteurs. Le 16 octobre, tandis qu'elle allait prendre le bus en sortant du collège, dit-elle, elle est finalement montée dans le véhicule de son beau-frère Bernard. À l'arrière, il y a Sébastien, le fils de Bernard et de Marie-Ange, du même âge que Grégory et qui présente un léger handicap. Selon Murielle Bolle, Bernard Laroche se serait arrêté une première fois à Lépanges-sur-Vologne à six kilomètres de Bruyères, là où habitent les parents de Gregory, et serait descendu de voiture. Il serait revenu avec un enfant de l'âge de son fils, portant un bonnet, qu'il aurait fait monter à bord de son véhicule avant de redémarrer. Les versions de Murielle Bolle varient quant au fait qu'elle aurait reconnu le petit Gregory ou non. Nouvel arrêt. Bernard descend de voiture avec l'enfant, s'absente quelques instants, et revient seul. Nous sommes cinq kilomètres plus loin, du côté de Docelles, la commune de 930 habitants traversée par la Vologne, là où sera retrouvé le corps de l'enfant. À 17h25, Murielle, Bernard et Sebastien arrivent chez la tante Louisette. Ensemble, ils regardent la télévision, puis Bernard va chercher du vin à Laval-sur-Vologne.

 Lepanges-sur-Vologne, le 15 juin 2017 | PATRICK HERTZOG / AFP

Le 2 novembre 1984, Murielle Bolle est placée en garde à vue. Elle maintient sa version au fil des auditions, qu'elle enrichit de nouveaux détails. Le 5 novembre, Bernard Laroche est arrêté, inculpé d’assassinat. Il est incarcéré à Nancy après sa garde à vue.

Le lendemain, alors qu'elle a passé la nuit dans sa famille, la jeune fille se rend à nouveau à la gendarmerie. Elle se rétracte. «J'ai jamais été sur Lépanges, tout ça. Je connais pas Lépanges, ni Docelles. Bernard est innocent, mon beau-frère il est innocent», déclare-t-elle expliquant qu'elle avait livré une  version accablant Bernard Laroche sous la pression des gendarmes qui l'auraient menacée de l'envoyer en maison de correction.

Murielle Bolle, aujourd'hui âgée de 48 ans et mère de deux enfants, aurait pu continuer à couler des jours tranquilles murée dans son silence et dans sa maison de Granges-sur-Vologne mais les derniers retentissements de l'affaire, avec la mise en examen de Marcel et de Jacqueline Jacob, le 16 juin dernier,  en ont décidé autrement. «On a des témoignages laissant penser qu'elle a pu faire l'objet de pression et de violence pour se rétracter», a expliqué le procureur général du parquet de Dijon, Jean-Marc Bosc. La nouvelle médiatisation de l'affaire a conduit un cousin éloigné de Murielle Bolle à témoigner il y a une dizaine de jours. Selon lui, de retour de garde à vue après avoir livré un témoignage mettant en cause Bernard Laroche, Murielle Bolle aurait été molestée par des membres de sa famille la poussant à revenir surses déclarations.

L'Est Républicain fait également état d'une conversation entre Jean-Marie-Villemin et l'infirmière qui venait faire une piqure d'insuline quotidiennement à la mère de Murielle Bolle, diabétique. Selon elle, le soir du 5 novembre, Murielle Bolle aurait été victime de violences physiques. Si la première version était la bonne, et si Murielle Bolle s'était rétractée sous la pression familiale, alors l'étau se resserrait autour de Bernard Laroche et la présence, si ce n'est la participation, de Murielle Bolle serait avérée.

Mercredi, tandis que des journalistes planquaient devant son domicile depuis plusieurs jours, Murielle Bolle a été interpellée. Entendue dans les locaux de la gendarmerie de Saint-Étienne-Les-Remiremont avant d'être conduite à Dijon pour son audition par le juge d'instruction. Jeudi 29 juin, vers 21h, Murielle Bolle a été mise en examen des chefs d'«enlèvement de mineur de 15 ans suivi de mort». Incarcérée jusque mardi, la justice se prononcera alors sur son placement en détention provisoire ou sa remise en liberté.

Bernard Laroche, l'éternel rival de Jean-Marie Villemin

Bernard Laroche est le mari de Marie-Ange Laroche, la grande sœur de Murielle Bolle. À Aumontzey, tout le monde appelle ce solide gaillard moustachu, «Popov». Il travaille aux ateliers de tissage Ancel, à Granges-sur-Vologne. Délégué syndical CGT, il a mis six ans à obtenir son poste de contremaitre, en septembre 1984. Il est le cousin germain de Jean-Marie Villemin. Avec Marie-Ange, ils ont un fils, Sébastien, légèrement handicapé. Il est né dix jours après Grégory Villemin.

En octobre 1984, Bernard Laroche, 29 ans, travaille de nuit. Il se lève à 13h. Le 16 octobre 1984, il se rend chez Michel Villemin, l'un des frères de Jean-Marie, vers 15h30 avant de rejoindre le domicile de sa tante Louisette vers 16h30 où doit le retrouver un ami avec lequel il a prévu d'aller acheter du vin. L'ami n'arrive pas. Bernard Laroche se rend à son domicile où il ne se trouve pas non plus. Il est 17h15, l'heure à laquelle Grégory Villemin disparaît. De retour chez Louisette, c'est en compagnie de son fils qu'il va acheter du vin. Divers témoignages mettent sévèrement en cause cet alibi.

Par ailleurs, la jalousie maladive que Bernard Laroche éprouve à l'encontre de son cousin Jean-Marie, à qui tout réussit, en fait immédiatement un suspect idéal. Les déclarations de Murielle Bolle en garde à vue le 2 novembre le font tomber. Le 5 novembre 1984, il est interpellé sur son lieu de travail, inculpé du meurtre de l'enfant. Il est incarcéré à Nancy. Murielle Bolle s'étant rétractée et faute d'autre élément à charge, Bernard Laroche est remis en liberté le 4 février 1985 après 91 jours de détention. Les parents de Grégory sont en état de choc. Face aux caméras, Jean-Marie Villemin annonce son intention de tuer Bernard Laroche. Il finit par joindre le geste à la parole. Le 29 mars 1985, Jean-Marie Villemin se rend chez Bernard Laroche. Il est 13h. Il l'abat  d'une balle de chevrotine en pleine poitrine sous les yeux de Marie-Ange Laroche et de Sébastien. Sa veuve obtiendra plus tard la condamnation de l’État pour ne pas avoir protégé son époux d'une mort annoncée.

Christine et Jean-Marie Villemin, enviés détruits et calomniés

Christine et Jean-Marie Villemin dans «La Marche du siècle» en avril 1994.

Dans la vallée ouvrière de la Vologne, la réussite de Jean-Marie Villemin est éclatante. De la fratrie, c'est lui qui s'en est le mieux tiré. Entré sans diplômes chez Auto Coussin, une usine de pièces et de sièges de voitures, il a été promu contremaître en 1981. À 26 ans, le «chef» dirige une vingtaine d'hommes. Avec son épouse, Christine, et leur fils, Grégory, né le 20 août 1980, ils ont quitté le village d'Aumontzey où vit le reste de famille et se sont installé dans le pavillon qu'ils ont fait construire à Lépanges, onze kilomètres plus loin. Même si les Villemin se retrouvent chaque dimanche, l’ascension sociale de Jean-Marie fait grincer des dents. En famille, on l'appelle «chef» avec dédain. On n'apprécie pas plus son épouse, Christine, une ouvrière au physique d’héroïne de film d'art et essai, que l'on traite de «pimbêche».

Quatre ans avant l'assassinat de leur fils, le couple Villemin fait l'objet de harcèlement téléphonique. Tout comme les parents de Jean-Marie. Silence, musique, propos inaudibles. L'interlocuteur menace Jean-Marie Villemin de s'en prendre à sa maison, à son épouse, à son fils. Près d'un milliers d'appels anonymes ont été recensés jusqu'à ce qu'une plainte soit déposée. Le corbeau professe dès lors ses menaces par écrit et va jusqu'à revendiquer le meurtre de l'enfant le lendemain de sa mort.

«J'espère que tu mourras de chagrin le chef. Ce n'est pas ton argent qui pourra te redonner ton fils. Voilà ma vengeance pauvre con.» 

Pour les enquêteurs, c'est certain, le corbeau et le meurtrier de l'enfant ne sont qu'une seule et même personne.

Enceinte, Christine Villemin apprend par la radio, le 25 mars 1985, qu'elle est soupçonnée d'être le corbeau d'après les conclusions des rapports des experts en écriture. Des cordelettes identiques à celles qui entravaient les pieds et les mains de Grégory ont été retrouvées dans son garage, et des témoins l'ont vue poster une lettre à Lépanges le 16 octobre 1984 dans l'après-midi. Christine Villemin est inculpée de l'assassinat de son fils et renvoyée devant la cour d'assises des Vosges, mais compte tenu de l'absence totale de charges à son encontre, Christine Villemin est définitivement blanchie en 1993.

Jean-Marie Villemin, qui s'est constitué prisonnier après avoir tué Bernard Laroche, est condamné le 16 décembre 1993 à 5 ans de prison dont un avec sursis. A sa sortie, le couple Villemin est parti s'installer dans l'Essonne. Ils ont aujourd'hui trois enfants.

Les époux Jacob: le nid du corbeau?

À l'annonce de leur interpellation le 14 juin dernier, la surprise prédomine. Marcel Jacob, 71 ans, est l'oncle maternel de Jean-Marie Villemin, le grand oncle de Grégory. Avec sa femme, Jacqueline, ils vivent sur les hauteurs d'Aumontzey, dans un chalet recrépi en mauve. «Un couple sans histoire», qui «participe aux activités de la commune», de l'avis de tous pourtant mis en examen le 16 juin pour «enlèvement et séquestration suivie de mort».

Marcel Jacob fait partie du «clan Laroche». Ils sont voisins et amis. La justice reproche à Marcel Jacob d'avoir «dissimulé les antagonismes parfois violents avec les parents de Grégory». L'ancien ouvrier n'a jamais accepté l'ascension sociale de son neveu. Le procureur général de Dijon, Jean-Marie Bosc, a rappelé l'existence d'une dispute ayant éclaté entre Marcel Jacob et les membres de la famille Villemin en 1982. «Je ne sers pas la main d'un chef», aurait lancé Marcel Jacob à l'encontre de Jean-Marie Villemin. «Chef», c'est précisément le terme récurrent dans les appels et les courriers du corbeau.

Son épouse, Jacqueline, 72 ans, avait été relativement tenue à l'écart de l'enquête depuis la mort de Grégory. Elle avait été convoquée pour la première fois en décembre 1989 par le juge d'instruction, pour n'être entendue que deux ans plus tard. Elle est aujourd'hui soupçonnée d'être l'auteur d'une lettre anonyme envoyée aux époux Villemin en 1983.

Les époux Jacob ont été remis en liberté et placés sous contrôle judiciaire avec l'obligation de vivre séparément et en dehors du département des Vosges.

Monique Villemin, l'octogénaire au rôle ambigu

Monique Villemin, 85 ans, et la grand-mère de Grégory, la mère de Jean-Marie, mais également, la sœur de Marcel Jacob. Elle a été entendue deux jours avant l'interpellation des Jacob et a fini par reconnaître être l'auteure d'une lettre anonyme adressée au juge d'instruction en 1989.

Au domicile de Albert and Monique Villemin à Aumontzey, le 16 juin 2017 | PATRICK HERTZOG / AFP

L'octogénaire occupe une place ambiguë dans cette affaire. Déjà, c'est elle qui a élevé Bernard Laroche, dont la mère est morte en couche. Ensuite, bien que les parents de Grégory se soient réfugiés chez elle un moment après la mort de leur fils, Monique Villemin a toujours soutenu la thèse de la culpabilité de sa belle-fille. D'où la lettre anonyme adressée au juge Simon en 1989 lorsque celui-ci cherche à disculper sa belle-fille, Christine Villemin. «Cette lettre de 1989 met en cause les parents de l'enfant comme étant auteurs du crime», a expliqué Jean-Marie Bosc, «ce courrier avait pour objet d'influer sur le cours de l'enquête, qui s'orientait vers la thèse de l'innocence de Christine Villemin». Jusqu'à son audition le 14 juin, Monique Villemin avait toujours fait le choix du silence. Voulait-elle protéger l'un de ses fils dont la proximité avec Bernard Laroche et la mésentente avec son frère Jean-Marie pouvait envoyer en première dans la liste des suspects? A-t-elle cherché à maintenir, coûte que coûte, une cohésion de façade entre les membres de cette famille intrinsèquement divisée? Pourquoi a-t-elle fini par parler 32 ans après la mort de son petit-fils?

Sandrine Issartel
Sandrine Issartel (19 articles)
Journaliste
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