France

Les sans cravates, le monarque et le kebab

Temps de lecture : 6 min

Les sans-cravates de l’Assemblée nationale ont trusté Twitter cette semaine. Les twittos se sont aussi enflammés sur la réponse jupitérienne du chef de l’état, entre communication sous contrôle et symboles monarchiques.

Portrait officiel d'Emmanuel Macron, Soazig de la MOISSONNIERE
Portrait officiel d'Emmanuel Macron, Soazig de la MOISSONNIERE

Contenu partenaire - Tout avait pourtant bien commencé. La semaine dernière, l’homme fort de la France Insoumise, Jean-Luc Mélenchon, prêtait sa cravate à Alexis Corbière. Depuis rien ne va plus. Si la cravate est devenue en quelques jours persona non grata dans les rangs des Insoumis, n’oublions pas que «François de Rugy (l’actuel président de l’Assemblée pour lequel les proches de Mélenchon ne se sont pas levés lors de son élection) est le pionnier de la lutte contre la cravate dans l’hémicycle».

Une révolution de chiffon

Mais le «strip-tease» voulu par la France Insoumise s’ancre surtout dans une volonté de ne pas respecter des codes jugés obsolètes ou bourgeois. «Quand les laquais du pouvoir qui sévissent dans la presse enlèveront leur livrée, promis, on dira aux Insoumis de remettre leur cravate». Comme certains twittos le notent, ce n’est pas la première fois qu’un habillement non conventionnel secoue l’hémicycle. «Bleu de travail, col Mao ou sans cravates: ces tenues qui ont secoué l’Assemblée». Mais le débat sur un accessoire tandis que la France vit une situation sociale et économique difficile a plutôt tendance à agacer la Twittosphère. «Quand le sage montre les 8 millions de pauvres, le burn out des infirmières et le quotidien des ouvriers: l’idiot regarde s’il a une cravate».

Certains n’hésitent pas à s’indigner de ce classement bourgeois de la cravate comme Grégory qui se rappelle que son «grand-père était ouvrier. Il mettait pourtant son costume #cravate pour les grandes occasions. Que les députes FI arrêtent leur cirque». Même si l’on constate que le costume sans cravate est souvent l’apanage des dictateurs communistes, «pour son entrée à l’AN, Mélenchon n’a pas voulu mettre de cravate mais il s’est tout simplement déguisé en dictateur communiste».

Le #cravategate montre également la prise de pouvoir de la forme sur le fond, de la communication sur le discours politique. «La 1ere intervention de @JLMelenchon à l’assemblée fut donc sur la tenue! La forme plutôt que le fond! Triste pour ses électeurs». Ou encore «Insoumission! En 1789 les sans-culottes faisaient la révolution. En 2017, les sans-cravates de l’Assemblée prennent la pose sur BFMTV».

Si comme le pense Bernard Pivot «il est aussi ridicule d’ôter la cravate comme signe de libération que de la porter comme signe de soumission ou de distinction», d’autres enfoncent le clou en évoquant «le vrai mépris de classe» qui sous-tend les justifications de FI. Ce mépris serait «précisément de considérer qu’un ouvrier est obligé de s’habiller tous les jours comme s’il allait au bistrot». Outre l’absence de parti pris véritablement révolutionnaire, ce coup de gueule (ou de com) ouvre les vannes à toutes sortes de moqueries comme «aujourd’hui dans @lesinrocks je fais une cravate à Mélenchon, et comme c’est les soldes, y’a même le costard taillé sur mesure qui va avec».

Les cravates et autres signes extérieurs de respect des normes vestimentaires ne finissent donc plus de pourrir la vie politique. Après les costumes hors de prix de Fillon, le costard préconisé par Macron aux chômeurs («merci aux députés insoumis qui, en ne portant pas de cravate, offrent une revanche symbolique aux ouvriers de Lunel #sanscravate» ), c’est autour du placard à archives médiatiques de s’entrouvrir pour laisser apparaître les incohérences des uns et des autres. Ainsi, les Twittos n’oublient pas la réception de Bachar el-Asad par le ministre Mélenchon «quand le port de la cravate ne posait aucun problème de protocole…» ou la visite du même Mélenchon au Venezuela «Mélenchon cravate rouge avec le Grand Chavez sauveur du peuple vénézuélien».

Mais autant de bruit pour une cravate laisse circonspect. «Plutôt consternant, ce système médiatique qui s’est branlé tout l’après-midi sur le #cravategate, non?». Certains préfèrent en rire: «La FI est une honte à la république française, ils osent rentrer à l’AN sans cravate et avec un casier judiciaire vierge. Choquant!» ou «ce qui compte, ce n’est pas tant la #cravate que le nœud qu’on fait avec».

Mais ce que prouve l’ampleur de cette polémique, c’est qu’une cravate, vêtement exclusivement masculin, a occulté près de la moitié de l’Assemblée Nationale, qui n’a cure de ce petit bout de tissu. «Pour une fois, il y a 224 femmes à l’Assemblée, et de cette journée on ne retiendrait que 5 mecs sans cravate..? Les mecs encore une fois!». Pour ceux qui pensaient que les histoires de chiffons n’intéressaient que les femmes…

Le Macronisme est-il un monarchisme?

Face à cette déferlante de tweets sur le port ou non de la cravate, le camp présidentiel a lui aussi communiqué et fait réagir Twitter, mais dans un registre bien différent. D'abord, la diffusion jeudi 29 juin du portrait d’Emmanuel Macron n’est pas passée inaperçue. Si certains y voient un clin d’œil au personnage de Frank Underwood dans la série House of Cardsça ne vous rappelle rien ? #portraitofficiel») ou une inspiration de la photographie officielle de Barack Obama («comme une petite ressemblance dans la composition #Macron#Obama#portrait»), les choix esthétiques de ce portrait n’ont pas manqué de susciter de nombreux détournements.

On a pu voir fleurir le nom de grandes entreprises françaises («désolé, on avait oublié les sponsors#PortraitOfficiel»), le visage de Zinedine Zidane ou d’autres («Valls, Zidane, la CGT… et Charles Michel: le portrait officiel d’Emmanuel Macron déjà détourné»), voire un président sans cravate pour s’amuser de la bronca déchaînée par FI («sympa cette nouvelle appli. #PortraitOfficiel»).

Outre les décryptages autour des éléments constitutifs de la photographie (statue, livre, téléphones, drapeaux…) et les lectures très personnelles («notre analyse exclusive#PortraitOfficiel»), les Twittos ont noté la stratégie de communication de Macron, optant pour le silence médiatique au profit d’une omniprésence visuelle («Macron: le choix des mots, le chic des photos»).

Cette rareté de la parole a encore été illustrée par la suppression de l’incontournable interview télévisée du 14 juillet. La disette de mots présidentiels renforce l’idée d’une communication verrouillée, éloignée du bouillonnement de l’information en temps réel. La justification de cette prise de hauteur du président jupitérien n’a évidemment pas laissé les réseaux sociaux sans réactions. Face à «@EmmanuelMacron ne donnera pas d’interview car sa «pensée complexe» ne s’y prête pas», on découvre des «nous pas comprendre le président Macron», «si je comprends bien, nous Français sommes un peu trop bas de plafond pour avoir accès à la #penséecomplexe de @EmmanuelMacron», ou encore «cher jury de thèse, je ne participerai pas à ma soutenance, car ma pensée complexe ne peut souffrir vos questions simplistes. Cordialement».

Cette différence volontairement marquée avec ses prédécesseurs, cette revendication d’une sorte de supériorité intellectuelle vis-à-vis des journalistes se heurtent à une promesse passée («quand Emmanuel Macron s’engageait à répondre à des questions d’actualité le 14 juillet») et alimentent inévitablement les ricanements. Pas d’interview avec des journalistes politiques mais un entretien avec Hanouna («image d’un des rares intervieweurs capable de recueillir une pensée complexe»).

On l’aura compris les éléments de langage pour justifier le silence du président le 14 juillet ont déplu sur Twitter et l’annonce d’un congrès exceptionnel organisé à Versailles le 3 juillet a fini de mettre le feu aux poudres. Décidément fan du château, il y a reçu Vladimir Poutine début juin et affirmait l'an dernier qu’«il y a dans le processus démocratique et dans son fonctionnement un absent. Cet absent est la figure du roi» («nostalgie de l’Ancien Régime? Citation @EmmanuelMacron dans @Le1hebdo il y a un an. Pas de Jupiter en démocratie»).

«Nous n’irons pas au #Congrès de #Versailles pour dénoncer la dérive pharaonique de la monarchie présidentielle» s’enflamme Mélenchon. «Macron s’exprimera au congrès à Versailles. Décidément, il adore ce coin», caricature un dessinateur. Certains s’amusent à coup de photomontage où les députés sont remplacés par des moutons («le 3 juillet prochain, Macron s’exprimera devant le congrès à Versailles. Photo d’ambiance»), d’autres blaguent sur les symboles révolutionnaires décidément très tendances cette semaine («lundi à Versailles, @JLMelenchon et @Francois_Ruffin seront coiffés d’un bonnet phrygien et chanteront la Carmagnole»).

Mais certains twittos n’oublient pas que la Cour des comptes vient de publier un audit catastrophique des finances publiques et que ce Congrès pourrait bien être une très mauvaise mise en scène du pouvoir («Il a raison Edouard. Comment j’explique à mon fils un couronnement royal en ces temps difficiles… Démago pour démago»).

Mais entre la trivialité des cravates de la France Insoumise et le silence éthéré du chef de l'Etat, il y a la petite voix d’un ancien petit candidat qui se fraye un passage. Benoit Hamon tweete une photo de son kebab et à «23h20, le portrait officiel battu par le kebab». 28.000 RT en deux heures pour le sandwich contre 26.000 en dix heures pour le portrait du Président . Comme quoi, Twitter n’est pas dupe des communications trop bien huilées et des polémiques téléguidées, leur préférant un message plus naturel. Mais le kebab est-il si innocent que cela?

Slate.fr

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