France

Nous avons déjà le discours de politique générale d’Edouard Philippe

Jean-Marc Proust, mis à jour le 04.07.2017 à 7 h 54

Facile, il était déjà écrit: il suffisait de lire les deux romans qu'il a écrits avec son complice et désormais conseiller à Matignon, Gilles Boyer, publiés en 2007 et en 2011. Et également le livre qu'il publiera le 5 juillet.

Edouard Philippe à Matignon, à Paris, le 29 juin 2017 | GEOFFROY VAN DER HASSELT / AFP

Edouard Philippe à Matignon, à Paris, le 29 juin 2017 | GEOFFROY VAN DER HASSELT / AFP

Tout était déjà sous nos yeux. Dans L’Heure de vérité (Flammarion, 2007) et Dans l’Ombre (JC Lattès, 2011). Il suffisait de les lire. De découvrir aussi, dans Des hommes qui lisent (à paraître, coïncidence, le 5 juillet chez JC Lattès), qu'à ses yeux «la littérature est parfois plus fine à expliquer la politique que les meilleurs stratèges.» Alors, comme lui, nous avons cherché dans les livres sa politique.  Son discours politique. «On peut débattre à l’infini sur la question de savoir s’il y a une littérature de droite et une littérature de gauche», écrit-il.

Nous n'en débattrons pas ici. Il nous suffit d'avoir déniché par ci par là, des bribes de son grand discours du 4 juillet. Son entrée en littérature politique. Comme tout romancier, il sait qu'il faut soigner le début. Il s'est demandé «comment il allait commencer son discours». Car il faut «toujours soigner la première phrase».

«Je suis un apparatchik. Je l’ai toujours été.»

Applaudissements spontanés des députés En Marche. Dans les rédactions, les journalistes hurlent: «Apparatchik, y’a 2 p?»

Merci! Merci ! «On fait tellement de trucs qu’on n’a pas envie de faire dans ce métier qu’un beau discours et des applaudissements chaleureux, ça fait du bien.» Autant vous le dire, je suis assez content d’être là aujourd’hui. Car «un politique ne vit que lorsqu’il est regardé, lorsqu’il est écouté et lorsqu’il doit convaincre.»

Edouard Philippe est posément installé face aux micros. Tout sourire, il mange une banane, en savourant le tonnerre d’applaudissements des députés En Marche et de leurs alliés. Il regarde autour de lui et, d’un geste des bras, embrasse largement la salle.

«Au début, j’ai été surpris par la taille de la salle, beaucoup plus petite que ce que j’avais imaginé. Une fosse aux lions. J’ai eu la chair de poule. J’ai pensé aux discours que j’avais lus étudiant et que d’autres que moi, mes prédécesseurs, avaient prononcés ici: Ferry, Hugo, Clemenceau, Mendès, et tant d’autres. Saurais-je être à la hauteur?»


«Oui!» «Bravo!» crient les parlementaires En Marche. «Bis!»

Marine Le Pen fait l'avion avec ses bras.

Conseils aux nouveaux parlementaires

Edouard Philippe les remercie d'un geste. Et s'adresse à eux:

Pour commencer, je veux vous parler, à vous, vous qui entrez ici pour la première fois et composez cette nouvelle majorité. Dans cette assemblée, «on trouve beaucoup de gens qui sont là pour des raisons qui n’ont pas grand chose à voir avec leur talent politique: des femmes parce qu’il en faut, des veules parce qu’il y en a, des flatteurs parce qu’ils ne représentent rien, et que rien, en politique, c’est souvent moins dangereux que quelque chose». Enfin, tout le monde vous le dira, «un jour, vous comprendrez qu’en politique, pour réussir, il faut coucher, être bête ou être méchant.»

Applaudissements hésitants. Des rangs de l’opposition fusent des: «C’est vrai!» «Bravo!» «Parfois, on choisit pas, on fait les trois à la fois!»

Je me dois de vous mettre en garde. «J’en ai vu d’autres, des jeunes hussards armés d’un cure-dents face à des panzers.» Il vous faudra travailler, résister aux tentations. Croyez-moi (il pose la main sur son ventre), le plus difficile est de refuser les invitations au resto.  «En politique, on devient rarement riche, mais il est difficile de ne pas finir gros.»

Huées de quelques gros parlementaires: «Discrimination!» «Grossophobie!» Chez Les Républicains: «C'est une crise de régime!» La France insoumise: «On va tous maigrir!»

La solution, c’est manger sain. «Les fruits, à Matignon, sont délicieux. Et toute saison, l'intendant est capable de dénicher les meilleurs fruits de la terre. Chaque petit déjeuner, chaque déjeuner est l’occasion, pour ceux qui n’en sont pas encore blasés, de se jeter sur des fruits parfaits tout en prenant un air entendu sur l’importance des dossiers traités.»

Edouard Philippe mange un abricot. Dans les rangs des députés En Marche, on prend des notes soigneusement. L'opposition manifeste des signes d'impatience: «Baratin!» «Aux faits!» «On se moque de nous!» «C'est honteux!» Les députés insoumis: «Mangez des fruits rouges, ça aide à digérer les couleuvres!»

Le programme de la législature

Ah oui, le programme. Bon, le problème, c’est que le Patron a tout dit hier

«Son discours était exceptionnel», vous l’avez entendu. «Le Patron flottait sur scène. Il s’adressait à chacun d’entre nous. Il créait un lien magique, uniquement fondé sur la raison, sur l'intelligence, sur une argumentation qui conciliait la part de rêve et celle de la contrainte…»

Edouard Philippe fait un signe à la régie et des nuées de petits coeurs s’élèvent dans la salle. Puis, sur le ton de la confidence, il glisse:

Le Patron m’a dit: «Ce n’est pas parce qu’on est le chef d’un parti charnière qu’il faut me prendre pour un gond.»

Rires. Applaudissements. À présent, tout le monde est très détendu. Des administrateurs passent dans les travées, portant une panière d'ouvreuse, proposant des pin's Macron et toutes sortes de fruits. 

Edouard Philippe sort un bout de papier de la poche de sa veste.

«Dire que les gens pensaient encore qu’une élection se gagnait sur des idées ou un projet...» Bon, j’ai noté quelques trucs quand même, comme «la création d’une mission interministérielle de lutte contre le blanchiment et l’évasion fiscale, dotée de vrais moyens, humains et financiers, et confiée à des personnalités indiscutables.» 

Bon, ça OK. Et puis tout le reste.

Tout le monde est redevenu très sérieux, beaucoup prennent des notes. «Pas si vite!» «T'as un stylo?»

«Cela va de la Croix-Rouge à SOS Racisme, de la défense des pères divorcés à l’intégration plus harmonieuse des handicapés dans le monde culturel, en passant par la protection des églises en briques de l’Artois, la promotion des véhicules à propulsion musculaire, la condamnation des conditions d’exploitation des travailleurs sans papiers dans la restauration rapide, le soutien à l’association de préfiguration du festival de flûte à bec baroque de Machecoul (...), les déjections canines en milieu urbain et j’en passe.»

Les élus de l'Artois et du canton de Machecoul lancent des «bravo» tonitruants.

Je n’ignore pas «l’impérieuse nécessité d’une réforme de la fiscalité viticole pour sauver les vignerons du Languedoc». Y’a plein de trucs sympa pour vous occuper. «En politique, beaucoup de choses ne servent à rien mais il faut les faire correctement.» Je compte sur vous!

Standing ovation des députés En Marche et des constructifs de toutes obédiences. Certains brandissent fièrement des cubis de vins du Languedoc.

Discours de la méthode
 

A présent, je souhaite vous donner quelques conseils. Henri Queuille «disait que la politique n’est pas de l’art de résoudre les problèmes, mais de faire taire ceux qui les posent».

Dans les rédactions, les journalistes cherchent frénétiquement Queul?, Couille, il a dit couille?, Cueille?, Coeil? sur Wikipédia.

Nous ne pourrons pas tout faire. «Peut-être qu’un jour il n’y aura plus ni déficit budgétaire, ni dette publique, ni chômage, ni pauvreté. Je ne dis pas que ça n’arrivera pas, mais bon, si j’étais vous et que je voulais parier, je limiterais ma mise, parce que vu comme vont les choses, il fera sans doute beaucoup plus chaud qu’aujourd’hui le jour où tout cela arrivera.»

Sourires entendus de parlementaires chenus: «C’est vrai!» «Bien dit!»

«Vous savez (...), il est important de savoir que ce que vous faites n’a pas de réelle utilité (...). La politique est une école de la déception, de l’espoir déçu, et la durée en politique exige que vous soyez à même de surmonter les tonnes de déceptions qui s’écraseront sur vous.» Il vous faudra assumer ces déceptions devant vos électeurs. Mais n’ayez crainte: «les députés restent élus par des gens dont la capacité à avaler des bobards me laisse toujours pantois.»

Eclat de rire général. Savourant son effet, Edouard Philippe mange une pomme puis:

«Reconnaissez avec moi qu’il est compliqué de parler du chômage en cinq minutes!»

Les rires redoublent. Jean-Luc Mélenchon fait signe à un caméraman pour être filmé en train de bouder. Alors, d’un ample geste de la main, le Premier ministre se tourne vers les groupes de l’opposition.

Une salve exceptionnelle de platitude

Je ne vous oublie pas et je veux m’adresser à vous, la «gauche de notables, pas très différente de la droite conservatrice et réactionnaire.» Honnêtement, on le sait tous: «La gauche était aux affaires depuis trop longtemps. Le président sortant, un vieux socialiste rusé, ne se représentait pas.» Y avait un putain d’espace. Pendant que vous jouiez à la veille politique, moi, «j'attendais le Patron.» Et, maintenant, on va réparer toutes les conneries que vous avez accumulées depuis des décennies. A ce stade, «tout est urgent: la réduction de la dette, la baisse des impôts, la réforme fiscale…»

Protestations du groupe socialiste qui ne s'appelle plus socialiste afin de rénover le socialisme. Marine Le Pen fait le planeur.

«Je crois que trop d’impôt tue l’impôt, qu’il faut cesser de se demander comment trouver de nouvelles recettes et plutôt vérifier que toutes nos dépenses sont effectivement nécessaires. (...) Les Français ont envie de pouvoir vivre paisiblement. De ne pas avoir peur pour leurs enfants, pour leur voiture. Ils en ont assez du laxisme que vous incarnez (...). Vous êtes tout de même doués pour justifier les solutions les plus aberrantes.»

Huées de l’opposition, applaudissements du groupe En Marche et de ses alliés. François Ruffin hurle qu'il faut voter immédiatement une taxation des cravates pour sauver les ouvriers du textile.

«Vous êtes tout de même doués pour justifier les solutions les plus aberrantes.»

En guise de protestation, les députés insoumis piétinent des noeuds papillon.

Pour conclure, je souhaite m’adresser aux Français. «Nous nous mettrons au travail, et nous n’en manquons pas, pour entreprendre les réformes pour lesquelles vous nous avez  élus. Vous pouvez comptez sur notre écoute, et sur notre volontarisme, pour conduire la France vers son avenir, un avenir radieux, en Europe et dans le monde. Je vous remercie.»

Dans les rangs de l’opposition, on «apprécie en connaisseur. Le Premier ministre vient de tirer une salve exceptionnelle de platitude.» Standing ovation des députés En Marche et de leurs récents amis. Dans le brouhaha, Edouard Philippe constate qu’il a oublié la phrase: «Le reste, c’est du pipi de chat». Il se demande pourquoi son scribe la lui avait indiquée comme élément de langage.

Les réactions de l'Assemblée ne sont pas toujours inventées. Les phrases entre guillemets sont issues des deux polars politiques d’Edouard Philippe et Gilles Boyer avec, parfois, quelques mini-adaptations (changement de temps ou de personnes). Nos ciseaux ont fait le reste. Et, comme on dit, seul le prononcé fait mauvaise foi.

Jean-Marc Proust
Jean-Marc Proust (172 articles)
Journaliste
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