Monde

Samedi, le Canada célèbrera son 150e anniversaire mais tout le monde s'en fout, surtout les Canadiens

Laurent Sagalovitsch, mis à jour le 28.06.2017 à 16 h 44

[BLOG] Le Canadien n'a pas la fibre nationaliste et c'est tant mieux.

Flickr/Thank you for visiting my page-Canada 150 Calgary

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Samedi, le Canada fêtera le 150e anniversaire de sa création. Depuis des mois, tout le pays est en transe. De l'Atlantique au Pacifique, en passant par les Prairies, partout la même ferveur, la même excitation, la même fébrile impatience, la même folie, un véritable délire collectif qui tend à prouver que contrairement aux apparences, le Canadien est un fêtard invétéré, un gai-luron sans pareil, un boute-en-train jamais rassasié.

Il paraît même que samedi soir, le Canadien moyen ira se coucher bien après minuit; quelques experts en réjouissances nationales vont même jusqu'à parier que pour la première fois depuis l'annonce de la fin de la Seconde Guerre mondiale, certains Canadiens pourraient se mettre au lit à l'heure où d'habitude ils se lèvent.

C'est dire l'enthousiasme populaire qui secoue et ébranle tout le pays.

On ne compte plus les morts par overdose de sirop d'érable, les accidents de drapeaux qui jettent sur la glace des patineurs en folie, les rassemblements matinaux et vespéraux où une population extatique reprend en chœur l'hymne national, les défilés militaires à toute heure qui viennent rappeler les heures les plus glorieuses de nos armées.

Dans une contrée où tout le monde a été un jour ou l'autre immigrant, où dans certaines grandes villes, on peut avoir près de la moitié de la population née à l'étranger, où on a toutes les chances que son voisin soit un Canadien de la première ou de la deuxième génération, il n'est guère étonnant de constater que cette célébration provoque autant d'émoi que si demain on annonçait l'attribution du Nobel de littérature à Céline Dion. - que Dieu-tout puissant nous en préserve.

C'est que le Canadien par essence n'est pas nationaliste.

D'ailleurs, il serait bien en peine de dire ce qu'être canadien peut bien vouloir signifier. Tout juste s'accordera-t-il à penser qu'il n'est point américain –ce qui n'est pas rien par les temps qui courent– et qu'il se montre tout à fait indifférent à la race, la religion ou la couleur de peau des citoyens de son beau pays. Qu'il n'aime pas trop les gens excités de nature, que la tolérance, la gentillesse et la modération demeurent en toute occasion des valeurs cardinales et que la politesse est la mère de toutes les vertus.

Surtout, ne venez pas emmerder le Canadien de base avec des histoires d’identité nationale, de différences entre paysan de souche et nouvel arrivant, de prédominance d'une religion sur une autre, de combat à mener pour préserver des traditions vieilles comme la nuit des temps ou de volonté de mettre en avant des vrais patriotes au regard d'étrangers dont on doute toujours de leur réelle appartenance au récit national.

Le Canadien n'a pas d'histoire. Ni de grande, ni de petite. C'est un nouveau-né encore occupé à s'ébrouer au beau milieu de paysages d'une beauté sauvage et qui pense que l'homme n'a pas été chassé du jardin d’Éden puisque lui-même continue à y habiter.

Le teint rose, les jambes potelées, d'une amabilité contagieuse, le visage joufflu d'aise, le Canadien est ce nourrisson égrillard qui, quand il se met à contempler le vaste monde et sa folie ambiante, se demande ce qui ne tourne pas rond chez tous ces braves gens. Est-il donc si compliqué de comprendre que nous ne sommes de nulle part, que nous n'allons nulle part, que nous sommes tous les citoyens d'un monde dont il nous faut préserver les identités multiples afin de laisser à chacun le droit de vivre sa vie comme il l'entend ?

Visiblement oui.

Le Canada est un pays si peu nationaliste, si peu préoccupé par ses questions de terroirs ou d’identités –sauf le Québec évidemment mais le Québec c'est toujours très compliqué à appréhender– que moi, moi le Juif en cavale, moi l'être sans racines et pas peu fier de l'être, moi l'indécrottable exilé clandestin qui, à l'évocation de frontières et de drapeaux manque de vomir de dégoût, moi le cosmopolite enragé, j'en viens parfois à me sentir fier de vivre et d'appartenir à cette nation de rêve.

C'est pourquoi samedi, canicule ou pas, tempête de neige ou pas, j'irai défiler dans les rues de ma ville, tout de rouge vêtu, une plume de castor dans le cul, un poil d'ours dans la main, en m’époumonant à en crever les tympans des bernaches qui se risqueraient à passer au-dessus de ma tête, vive le Canada et vive les Canadiens!

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Laurent Sagalovitsch
Laurent Sagalovitsch (134 articles)
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