Monde

Le passé tabou de la Roumanie

Amélie Cano, mis à jour le 23.12.2009 à 15 h 42

La Roumanie célèbre en toute discrétion la fin de la dictature communiste. Au pays des époux Ceausescu, il ne fait pas bon réveiller le passé.

Si vous comptez passer les fêtes de Noël en Roumanie, ne vous attendez pas à une explosion de ferveur populaire, célébrant dans un bel ensemble la chute du dictateur honni. Oui, Nicolas Ceausescu est mort il y a tout juste vingt ans, le 25 décembre 1989, emportant - officiellement - avec lui un régime communiste d'un autre âge. Mais non, rien n'est prévu pour commémorer cet épisode majeur de l'histoire contemporaine du pays. D'ailleurs, la révolution roumaine reste un mystère: qui a mis en scène le charnier de Timisoara? Quel a été le rôle des Soviétiques? Des questions toujours sans réponse, car le pays n'a pas encore soldé ses comptes avec l'ancien régime. Dans la justice, les médias, la politique, et surtout l'armée et la police, certains n'ont pas intérêt à voir le passé resurgir. Vingt ans après, les élites restent profondément liées au régime communiste.

«Vous voulez des exemples? Mircea Geoana, le candidat des sociaux démocrates à la présidentielle, est le fils d'un général de la Securitate. Idem pour Sorin Oprescu, le maire de Bucarest. Mais ce ne sont pas les seuls héritiers de la nomenklatura à faire aujourd'hui partie du pouvoir». L'homme qui parle s'appelle Theodor Maries. Il nous reçoit dans son bureau, entouré d'armoires qui débordent de documents: des milliers d'archives datant de décembre 1989 à juin 1990. Theodor Maries n'est pourtant pas un historien. Cet ancien révolutionnaire est aujourd'hui président de l'association du 21 décembre, qui réunit les familles des victimes de la révolution.

Qui a tiré?

En décembre 1989, âgé de 27 ans, il a manifesté aux côtés des centaines de milliers de Roumains qui criaient «à bas Ceausescu». Mais quand s'est mis en place le Front de salut national, commanditaire de l'exécution du «Génie des Carpates» et composé majoritairement de communistes, Maries s'est méfié. Il a alors rejoint le mouvement de la place de l'université, qui réclamait le départ de ces néo-communistes. Après plusieurs semaines de protestations, la manifestation sera réprimée dans le sang en juin 1990 par le nouveau pouvoir. Les historiens estiment aujourd'hui, sans certitude, que la Révolution a fait entre 1.000 et 2.000 morts.

«Ce que nous voulons savoir, c'est qui a tiré sur nous avant et après la mort de Ceausescu» explique-t-il. Une question simple, qui lui a valu vingt ans de recherches et 75 jours de grève de la faim cet automne. Grâce à son acharnement (et l'intervention du président roumain Traian Basescu), l'association de Theodor Maries est désormais en possession d'archives inédites, qui lui permettront peut-être, pour la première fois, de faire la lumière sur ces événements. «On estime qu'il nous en manque encore 3 à 5%» tempère cependant Maries. Le ministère de la Défense n'a en effet toujours pas déclassifié les documents réclamés, malgré un arrêt de la cour européenne des droits de l'homme en ce sens.

Cet événement est largement passé inaperçu dans les médias roumains. Pour certains, le fait que le groupe Intact Media possède plusieurs chaînes de télévision et quelques hebdomadaires n'y est sans doute pas étranger. Cette société est en effet la propriété du politicien Don Voiculescu, homme d'affaires sous Ceausescu et ancien collaborateur de la Securitate (1). Mais il faut également admettre que beaucoup de citoyens roumains ne sont pas très intéressés par leur passé. «Les gens ont été humiliés pendant le communisme et trompés après la Révolution, c'est compréhensible qu'ils ne veuillent plus en entendre parler» estime l'historien Marius Oprea. La crise économique qui frappe actuellement le pays achève de détourner l'attention.

L'historien et le juge

Marius Oprea, lui, fait partie de ceux qui n'abandonnent jamais leur objectif. Il dirige depuis quatre ans l'Institut d'investigation sur les crimes communistes (IICCR). Cet organisme public, largement financé par les ambassades allemande et américaine, fonctionne sur le même modèle que l'Institut de la mémoire polonais ou le centre Wiesenthal, les effectifs en moins. Avec seulement une trentaine de chercheurs, il a néanmoins réussi à constituer près de 500 dossiers d'accusation. Mais aucun, pour l'instant, n'a abouti à une condamnation. Et Marius Oprea, membre du parti libéral, n'est pas sûr de survivre au nouveau gouvernement. «Le président Basescu m'a toléré jusqu'ici, mais des rumeurs circulent sur mon départ. Certains souhaitent sans doute que l'IICCR se cantonne à l'aspect historique de son travail, et abandonne les investigations» estime-t-il.

Jusqu'à présent, aucun ancien dignitaire du régime n'a été condamné pour des crimes commis avant 1989 (2). Le système judiciaire roumain offre en effet une double protection aux anciens membres de la Securitate: un code pénal quasi identique depuis l'époque communiste, et de nombreux magistrats déjà en poste avant 1989. Mais le problème dépasse le seul cadre du monde judiciaire. L'origine de cette omerta est en réalité à chercher dans la nature même de la révolution de 1989, récupérée dès le 22 décembre par des membres du parti communiste.

Le réseau Iliescu

«La moitié des membres du premier gouvernement post-révolutionnaire appartenaient au parti communiste. Ion Iliescu lui-même, le président, a dirigé les Jeunesses communistes sous Ceausescu» rappelle Alexandru Gussi, politologue et conseiller du président Basescu. «Une fois au pouvoir, ce réseau a tout fait pour protéger les siens. En exécutant Nicolae Ceausescu, ils l'ont fait passer pour l'unique responsable. Ils ont ensuite fait disparaître le parti et les symboles du communisme, mais ils n'ont pas changé les structures de l'Etat». Au cœur de ce réseau d'influence, le président Ion Iliescu a bloqué, pendant 15 ans, tout travail sur le passé.

Une mainmise qui diminue désormais, depuis l'élection en 2004 du président libéral Traian Basescu, même si les choses n'évoluent que lentement. «Il serait faux de dire que rien n'a été fait depuis cette date pour réparer les crimes du passé» se défend le conseiller du président, avant de pointer la récente loi sur les réparations financières aux anciens prisonniers politiques, la condamnation du communisme en 2007, et l'ouverture au public, cette même année, de deux millions de dossiers extraits des archives de la Securitate.

«Nous sommes dans la même situation aujourd'hui face au communisme que la France l'était en 1960 face à la Seconde guerre mondiale» estime pour sa part le jeune historien Andrei Muraru, chercheur à l'IICCR. «Pendant vingt ans, nous avons élaboré des lois, bataillé pour l'ouverture des archives, bâti des instituts. Aujourd'hui, je pense que nous commençons à nous poser les vraies questions. Bien sûr, par rapport aux historiens allemands ou polonais, nous ne sommes que des étudiants qui apprennent l'alphabet. Mais je suis persuadé que durant les dix prochaines années, nous publierons les premiers véritables ouvrages de référence sur l'histoire de la Roumanie pendant le communisme.»

Amélie Cano/Youpress

(1) Homme très controversé, Don Voiculescu a été plusieurs fois convoqué par la justice pour des soupçons de malversation et ses activités sous le communisme. Il n'a cependant jamais été condamné. Son groupe médiatique est aujourd'hui dirigé par sa fille.

(2) Hormis les généraux Chitac et Stanculescu, condamnés en 2000 à quinze ans de prison pour leur rôle dans la répression des manifestations de 1989, mais qui n'ont jamais effectué leur peine.

Image de Une: L'anniversaire de la révolte de Timisoara, REUTERS/Bogdan Cristel

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