France

Macron rompt avec le cœur de la conception néoconservatrice des relations internationales

Gaël Brustier, mis à jour le 29.06.2017 à 8 h 15

Le président de la République a fait part de sa vision en matière de politique internationale. Il souhaite rompre avec le néoconservatisme d'un Sarkozy ou d'un Hollande, largement inspirés par les États-Unis, loin de l'idéologie portée par sa famille des hauts fonctionnaires.

Vladimir Poutine et Emmanuel Macron, après leur meeting à Versailles, le 29 mai 2017 | François Mori / AFP

Vladimir Poutine et Emmanuel Macron, après leur meeting à Versailles, le 29 mai 2017 | François Mori / AFP

Le macronisme au pouvoir, «jupitérien» et libéral, enfant de la crise et supposée réponse à celle-ci, appelle une analyse complexe, celle d’un phénomène politique original non réductible à l’axe gauche-droite. Le macronisme est fondamentalement lié à la défense du régime de 1958 dans sa version la plus présidentialisée, il est porté par les groupes sociaux les plus favorisés et est dédié à l’adaptation de la France au capitalisme en devenir. Il fait cependant également de la politique étrangère, délivrée, malgré elle, de ses liens avec une Amérique désormais présidée par Donald Trump, l’une des clés de voute de l’édifice présidentiel. Celui-ci sera, le 14 juillet prochain, aux côtés d'Emmanuel Macron pour la fête nationale après l'invitation lancée par le président français.

Dans un entretien fleuve accordé à huit titres de presse européens (Le Figaro, Süddeutsche Zeitung, Le Soir, The Guardian, Corriere della Sera, El País, Gazeta Wyborcza et Le Temps) le 21 juin dernier, Emmanuel Macron précise sa vision du monde et sa pensée en matière de relations internationales. La base électorale d’Emmanuel Macron, dont le cœur est social-libéral ou libéral de centre-droit, c’est-à-dire partie prenante d’une France qui a voté oui à Maastricht le 20 septembre 1992 et oui au projet de «Constitution européenne» le 29 mai 2005, passe pour être la plus atlantiste qui soit. On se dit que, si elle avait pu, elle aurait probablement dit «oui» à la Communauté européenne de défense contre De Gaulle et le Parti communiste et n’aurait jamais quitté le commandement intégré de l’Otan contre l’avis, encore, du général.

Une déclaration d’Emmanuel Macron vient, de façon inattendue et déroutante pour certains, préciser l’analyse que l’on peut faire du macronisme au pouvoir et du sens qu’il prend dans notre histoire politique.

«Avec moi, ce sera la fin d’une forme de néoconservatisme importée en France depuis dix ans. La démocratie ne se fait pas depuis l’extérieur à l’insu des peuples. La France n’a pas participé à la guerre en Irak et elle a eu raison. Et elle a eu tort de faire la guerre de cette manière en Libye.»

Dès le début de son quinquennat, renouant avec la volonté de raréfier la parole présidentielle, le président Macron a en effet investi le champ de la politique étrangère et européenne, pour donner à son mandat un sens politique perceptible par l’ensemble des Français. Berlin, Bruxelles, Taormina, ces hauts lieux d’une construction européenne qui ne s’était jamais vraiment pensée «indépendante» de Washington. Pourtant, «souveraineté de l’État» contre «souveraineté parlementaire», restauration de la fonction présidentielle contre «présidence normale», Jupiter contre Camille Chautemps, Emmanuel Macron construit la singularité de son action au pouvoir. En faisant cette déclaration, c’est un retour aux sources «gaullo-mitterrandiennes» qu’il effectue.

Comment le néoconservatisme s'est imposé aux États-Unis

Entre 2001 et 2003, après le 11-Septembre et l’attentat d’une ampleur inégalée contre les tours new-yorkaises du World Trade Center, symboles du pouvoir des États-Unis, l’école néonservatrice fournit au président américain en place une armature intellectuelle dont il était dépourvu, et une feuille de route qui va consacrer l'occupant mal élu du Bureau ovale de la Maison-Blanche «commandant en chef» des États-Unis. Le pays devient une nation agressée par le «terrorisme» qui décide d’agir unilatéralement contre lui. L’action contre le pouvoir «taliban», refuge, base arrière et de projet du terrorisme djihadiste d’inspiration wahhabite, résonne comme la logique et utile conséquence d’un attentat de masse conçu par Oussama ben Laden. Cette école de pensée –disposant de publications comme Commentary– est le produit d’intellectuels «liberals» que la contestation d’excès du libéralisme des années Johnson, un fervent anticommunisme, puis l’affirmation d’une vocation interventionniste des États-Unis fit se rejoindre les rangs républicains et conservateurs.

D’abord fervents soutiens de la présidence Reagan, ils cherchèrent ensuite constamment une administration à l’oreille de laquelle parler.

Les attentats du 11-Septembre eurent des conséquences quasi cataclysmiques sur l’idéologie dominante de nos sociétés. 2001 fut l’année de cette attaque contre Manhattan mais elle fut aussi, de manière subreptice, du point de vue de l’information des populations, celle de l’entrée dans l’Organisation mondiale du commerce (OMC) de la République populaire de Chine (RPC). Ce dernier fait consacrait l’imminence du basculement du centre de gravité du monde de l’Atlantique au Pacifique. Les attentats de New York fixaient quant à eux, par leur caractère spectaculaire, des images, des écrits, des expériences à la fois individuelles (qui ne se souvient pas du lieu où il se trouvait le 11 septembre 2001, vers 15h?) et collectives. L’impression de fin d’un monde, réelle sur le plan commercial mais non encore expérimentée au coin de sa rue, rencontrait un fait pourvoyeur de sens, les attentats géants du World Trade Center, et trouvaient bientôt, avec la guerre d’Irak, la définition d’un ennemi et une redéfinition des clivages idéologiques dans chacune des sociétés.

Une vision du monde bouleversée

À Washington, l’école «néoconservatrice» fournit à l’administration Bush les clés d’un dessein géopolitique, que rencontrait l’aspiration à donner aux Américains, qui avaient si mal élu leur Président, les éléments d’un discours unificateur et d’une identité politique aux contours à la fois patriotiques et impériaux. Davantage soutiens du sénateur de l’Arizona John McCain, lors de la précédente primaire républicaine, les néoconservateurs trouvaient les circonstances d’une accession rapide et spectaculaire au pouvoir d’État en même temps que leurs capacités d’intervention dans le débat public en étaient décuplées.

Intervention en Irak et vision du monde occidentaliste, c’est-à-dire essentialisant un «Occident» menacé d’un péril imminent, coproduit par l’islamisme, et un ennemi de l’intérieur «dans le déni» ou complice, se nourrirent l’un l’autre. Dans un de ses films, Woody Allen dessine cet univers mental consécutif au 11 septembre 2001. Donnant la réplique à Jason Biggs (connu pour son rôle principal dans American Pie), Woody Allen incarne lui-même David Dobel, auteur de gags, mentor du personnage incarné par Biggs, thuriféraire de la masturbation («Hier soir, j'ai fantasmé sur une partie à trois avec moi, Marilyn Monroe et Sophia Loren. C'était très érotique. Et si je ne me trompe, c'était la première rencontre entre ces deux grandes actrices», déclare-t-il en plein Central Park, non sans susciter la réflexion du spectateur) et manifestant de constants traits paranoïdes révélant une vision du monde unifiant Shoah et 11-Septembre. Si Allen déploie son génie à créer Dobbel dans un film consacré essentiellement au couple, il nous dit cependant quelque chose de chacun de nous, de l'«Occident», de nos sociétés et participe, comme chacun, à la discussion de la vision néoconservatrice du monde[1] depuis lors très répandue.

En France, au sein de la majorité soutenant Jacques Chirac, un ministre, Nicolas Sarkozy, revenu des «mines de sel» où l’avaient expédié en 1995 Chirac et les siens, considéra la position française avec une distance qui évoquait la défiance, confiant sur un mode privé une désapprobation qui dessinait son futur agenda international. Pour l’homme d’État, 2003 devait se jouer au regard de 2020. Pour le politicien, 2003 ne devançait 2007 et l’élection présidentielle suivante que de quatre courtes années. Nicolas Sarkozy prépara, durant ces années, une action politique fondée sur la révision des fondamentaux idéologiques d’une droite française en pleine crise existentielle et la délesta de ses derniers éléments hérités du gaullisme. Il la pensait alignée géopolitiquement sur la vision néoconservatrice en vogue à Washington et voulait faire de Paris la meilleure et inattendue élève de Washington. Sous les fenêtres des salons du Quai d’Orsay coulerait ainsi le Potomac.

La guerre en Irak: Chirac contre les élites

La France, depuis 2003, connaît une âpre et sourde lutte idéologique relative à la définition de sa vision du monde, à sa conception de la géopolitique, de ses buts et impératifs stratégiques. Se mêlent crise de l’identité politique de la gauche, crise des banlieues et clivages territoriaux, rapport à l’islam, impératif de lutte contre le terrorisme djihadiste… Les débats sur «l’identité nationale» et la prolongation infinie de l’état d’urgence sont aussi liés à ce contexte idéologique.

Si, en France, dans un sursaut gaullien, animé d’une des rares visions politiques qu’il manifesta auprès des Français, Jacques Chirac entraîna leur adhésion, une forme d’idéologie «néoconservatrice» s’empara en contrepoint d’intellectuels reconnus ou de talentueux diplomates du Quai d’Orsay. Se réorganisait, à partir de l'hiver 2003, une vie intellectuelle, et bientôt politique, sur les lignes de front que définissait l’approbation ou non de la guerre en Irak. À partir des défilés «pacifistes» de l’hiver 2003, tout prenait sens aux yeux d’une poignée d’intellectuels virulents, bientôt rassemblés par la revue Le Meilleur des mondes. Les manifestants étaient complices de Saddam Hussein, il existait, aux yeux de cette élite, une collusion entre une partie de la gauche et l’islamisme : l’«islamo-gauchisme» était né. Hybride évidemment dédié à la schématisation à grands traits du débat public, il empruntait à la fois à la matrice du «judéo-bolchévique» et du «gaullo-communiste», dénoncé comme cause de nombre de maux frappant la France. «L’islamo-gauchiste» cumule deux qualités qui le rapprochent du yéti: son omniprésence malgré la rareté des occasions de le rencontrer et son caractère obsédant. In fine, cette logique pousse à faire de Jeremy Corbyn, comme le dit Alain Finkielkraut, un complice du terrorisme islamiste. La démarche chiraquienne avait moins à voir avec le pacifisme munichois qu’avec les précautions qu’une conscience aiguisée des enjeux de la région et de leurs risques inhérents pouvait susciter. C’est pourtant Munich qui fut invoqué.

La vision de Jacques Chirac pécha sans doute en prétendant parler au nom de «l’Europe», alors que les dirigeants de ses pays étaient massivement acquis à la stratégie de Washington DC. Au sommet des Açores, on vit poindre, autour du président des États-Unis et du Premier ministre britannique Tony Blair, les contours d’une puissante évolution idéologique que José Maria Aznar, le chef du gouvernement espagnol passé par les mouvements de jeunesse du franquisme, et José Manuel Barroso, le chef du gouvernement portugais, passé du maoïsme à la droite libérale, semblaient dessiner.

En 2007, Nicolas Sarkozy nomma Bernard Kouchner ministre des Affaires étrangères. Ce dernier, acquis aux idées néoconservatrices, promu par Le Meilleur des mondes, incarna l’arrivée aux responsabilités de diplomates et de responsables politiques acquis à la vision néoconservatrice du monde. La politique étrangère de François Hollande, Laurent Fabius, Jean-Marc Ayrault et Manuel Valls peut aussi s’analyser au prisme d’une victoire, au sein de notre appareil diplomatique, d’une vision stratégique grandement alignée sur les conceptions des néoconservateurs américains. Une phrase attribuée à François Hollande, au cours des derniers jours de la campagne présidentielle, définit Jean-Luc Mélenchon comme un «dictateur», qui serait «contre l’Occident». Elle permet de dessiner les contours d’une vision du monde claire.

Emmanuel Macron pas là où on l'attendait

Pourquoi Emmanuel Macron a-t-il, de manière aussi fracassante, rompu avec la doxa dominante en matière de relations extérieures depuis une décennie? Tout prédestinait le président de la République à adopter la vision du monde qui, dans sa génération de hauts fonctionnaires, détermine le sens de l’engagement et de l’action publique. Sophistiquée ou dégradée, la pensée néoconservatrice a imprégné les esprits. En faisant retour à une forme de «Realpolitik», en refusant l’enfermement d’une vision stratégique faisant de la Russie une puissance a priori hostile ou en ne faisant plus du départ d’El Assad un préalable à tout en Syrie, aidé par un Donald Trump brisant les ressorts de l’atlantisme et du néoconservatisme, Emmanuel Macron rompt avec le cœur de la conception néoconservatrice des relations internationales.

La politique étrangère d’un pays est sans doute d’abord le fruit d’un rapport de forces sociales, politiques et idéologiques, qui lui préexiste et en fixe les contours. L’action internationale d’Emmanuel Macron a une fonction : assurer la cohésion de groupes sociaux dont non seulement les intérêts matériels divergent mais dont les visions du monde sont quasiment opposées. Emmanuel Macron tente, pour durer, un syncrétisme plus qu’une synthèse, une stratégie discursive faisant de lui le représentant le plus accompli d’un césarisme français, aux contours aussi originaux que logiques, capable de rassembler des Français qui aiment Daniel Cohn-Bendit, Alain Madelin et… Jean-Pierre Chevènement. Intellectuellement, tout cela ne tient pas en apparence. Certes. Mais, dans la période de décomposition que nous connaissons, au rythme des informations, les réponses à la crise supportent bien, un temps au moins, leurs propres contradictions.

À certains égards, Emmanuel Macron s’émancipe et, même, innove.

On ne saurait classer, de ce point de vue, la présidence Macron comme le succédané de la présidence Hollande, augmentée de la restauration de la fonction présidentielle. À certains égards, Emmanuel Macron s’émancipe et, même, innove. Le macronisme n’est réductible à aucune de ses composantes, aucun de ses soutiens. Il ne se conçoit que comme une idéologie répondant aux troubles et incertitudes liés à une décennie d’une crise qui s’est déployée de la finance à la vision du monde et qui a, fondamentalement, bousculant toutes les certitudes, atteint jusqu’au régime politique installé en France en 1958. Les premiers pas de «Jupiter», propulsé sur la scène internationale, ont été observés, analysés. Ils ont vocation à «restaurer» la fonction présidentielle qui, de joggings sarkozyens en pasodobles entre François Hollande et sa compagne d’alors, avait souffert d’une dévaluation nourrissant une crise de régime rampante mais aux symptômes endémiques. Jusque-là, de poignée de main avec Trump en déclaration en anglais du type «Make our planet great again», Emmanuel Macron avait parlé aux téléspectateurs du "Droit de savoir" et d’"Ushuaïa", ce qui est peut-être utile électoralement (et donc politiquement) mais ne faisait pas totalement office de viatique géopolitique. En proclamant la fin du néoconservatisme, il parle à une France moins libérale, moins favorable à l’intégration européenne, donc moins acquise à son dessein politique, mais néanmoins nécessaire à la stabilité de son pouvoir. Il unifie ainsi des éléments contradictoires et affirme la vocation «césariste» de sa présidence.

1 — Bien d’autres productions culturelles révèlent une vision du monde s’intégrant au sens commun. C’est ainsi que L’Avocat de la terreur, de Barbet Schroeder, magistral documentaire consacré à Jacques Vergès, revèle en fait le retour sur ses supposés égarements d’une génération passionnément éprise des mouvements anti-impérialistes. Plus grand public, les sommaires considérations infligées à Liam Neeson dans Taken II résument la version la plus dégradée du néoconservatisme en vogue au cours des années 2000. Retourner à l'article

Gaël Brustier
Gaël Brustier (101 articles)
Chercheur en science politique
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