Monde

Au Pérou, meurtres et trafic de graisse humaine

Daniel Engber, mis à jour le 27.12.2009 à 12 h 56

Au Pérou, un crime mystérieux ravive une légende de vampire vieille de plus de 400 ans.

La première bouteille, celle avec l'étiquette Inca Kola encore collée dessus, était remplie d'une épaisse substance jaune brun. L'autre contenait un liquide sombre et granuleux. Les preuves avaient été soigneusement étalées sur une table pour les caméras par la police nationale péruvienne: deux vieilles bouteilles de sodas d'un litre, une demi-douzaine de petites boîtes métalliques, quelques bobines de mèche lente et quelques bâtons de dynamite, chacun comportant une étiquette en caractères d'imprimerie. Le poing serré, le général Eusebio Félix Burga, directeur de la division criminelle de la police du Pérou, s'est adressé à la foule: «Nous venons de démanteler un réseau criminel responsable d'un trafic de graisse humaine

Trois suspects étaient en détention; l'un d'eux au moins avait avoué. Selon les affirmations de la police, le groupe opérait dans la région de Huánuco, à environ 260 km de Lima (capitale du Pérou), une région de jungle et de montagne. Il s'attaquait à des étrangers sur des routes de campagne et les attirait dans la jungle en leur promettant un emploi. Dans un laboratoire de fortune isolé, les victimes étaient battues à mort à coups de matraque, décapitées et dépecées avec une machette. Leur torse éviscéré était suspendu à des crochets de métal. Des bougies placées en dessous chauffaient la chair et le gras rendu gouttait à travers un entonnoir pour être collecté dans une bassine au sol. Les journalistes présents à la conférence de presse du 19 novembre ont eu droit à un aperçu du fonctionnement supposé de ce trafic.

Ils ont même pu visionner une vidéo dans laquelle Elmer Segundo Castillejos, 29 ans, arrêté quelques semaines auparavant à une station de bus de Lima, conduit une colonne d'officiers de police à travers une vallée de plants de coca et leur désigne, de ses mains menottées, une cache recelant des restes humains -des côtes, des os larges et la tête en décomposition d'Abel Matos Aranda, assassiné quelque part dans les Andes au mois de septembre.

Le reste de l'histoire reste flou: selon le général Félix Burga, six membres du groupe armé étaient encore recherchés, notamment son meneur, qui pratiquerait cette activité depuis les années 1980. Toujours d'après ce général, 60 Péruviens auraient été massacrés pour leur graisse. Castillejos et sa bande affirmaient être payés plus de 10.000 euros pour chaque bouteille de graisse humaine, par deux mafieux italiens servant d'intermédiaires avec l'industrie cosmétique européenne. Selon la police, la graisse était utilisée pour une gamme de crèmes émollientes.

Le procureur chargé de cette affaire, Jorge Sanz Quiroz, a qualifié les suspects de brujos, sorciers. Mais d'autres responsables ont utilisé un surnom plus provocateur pour décrire les suspects en garde à vue, une dénomination qui renvoie à une légende indienne de plus de 400 ans, dans laquelle des vampires au teint pâle kidnappent des paysans et aspirent leur graisse avec des tuyaux et des seringues. «C'est un mythe andin qui s'est aujourd'hui vérifié», a annoncé un porte-parole du gouvernement. La police avait capturé une bande de pishtacos.

Un marché pour la graisse volée?

Il n'aura fallu que quelques jours pour que la version officielle se craquelle. Dès le début, son postulat central (il existerait un marché pour la graisse volée) a suscité des doutes. Quel besoin les Occidentaux auraient-ils de la chair de paysans andins? Avec des taux d'obésité de 25 voire de 30% selon les pays, ne nageons-nous pas déjà dans un océan de notre propre graisse?

Bien sûr que oui. A Paris ou à New York, un chirurgien esthétique peut, pour un lifting facial, combler les rides d'un patient avec une cuillère à café de graisse. Et il est vrai que certaines femmes se font maintenant injecter des tissus graisseux directement dans la poitrine, une technique appelée -ce n'est pas une plaisanterie- augmentation mammaire naturelle. Mais pour cela, les médecins utilisent la graisse de leur patient, prélevée sur le ventre ou les cuisses.

Des experts médicaux péruviens ont fait remarquer que les cliniques pratiquant la liposuccion mettent quotidiennement au rebut des centaines de litres d'excédent de graisse humaine. Et même si les pishtacos réussissaient à refourguer la graisse qu'ils avaient volée, quid des organes? Car les reins, les foies et les poumons, par exemple, sont des organes très convoités qui se vendraient à prix d'or au marché noir.

Contestation de la version officielle

Plus les journalistes creusaient, plus des détails contredisant la version officielle apparaissaient. BBC Mundo a rapporté qu'il n'existait aucune trace de cette affaire chez Interpol, contrairement aux affirmations de la police péruvienne, selon lesquelles un mandat d'arrêt international contre les deux mafieux était en train d'être établi. Le 30 novembre, le journal La República a révélé que les autorités locales de Huánuco, une région connue depuis longtemps pour ses marchands de cocaïne et sa violence liée à la drogue, ignoraient tout d'une quelconque folie meurtrière avant que le général ne donne sa conférence de presse.

Alors que la police accusait les pishtacos d'avoir écharpé 60 personnes dans leur hutte dans la jungle, un seul assassinat était avéré -la décapitation d'Abel Matos Aranda. Ce meurtre ressemblait désormais plus au produit d'une vendetta locale qu'à une conspiration internationale.

C'est alors que la rumeur d'un scandale étouffé est née. Trois jours avant que l'arrestation des pishtacos ne soit annoncée, le journaliste d'investigation Ricardo Uceda avait publié des révélations fracassantes sur une brigade de la mort financée par le gouvernement dans la ville de Trujillo, au nord. Il affirmait que là-bas, des officiers étaient impliqués, depuis 2007, dans l'exécution systématique de 46 criminels présumés.

Le ministre péruvien de l'Intérieur, Octavio Salazar, aurait-il pu échafauder toute l'affaire des  pishtacos pour détourner l'attention? Autrefois en charge des services de police de Trujillo, il était aujourd'hui accusé de s'être servi de l'affaire macabre de Huánuco comme d'un écran de fumée. Dans un entretien accordé au Time, un responsable politique, a qualifié le stratagème de «génial par son degré de stupidité». D'autres ont appelé à la démission de Salazar.

Les accusations se sont multipliées. Le 1er décembre, le directeur de la police nationale péruvienne a suspendu le général Félix Burga en se disant consterné par la manière dont l'enquête sur les pishtacos avait été menée. L'affaire des meurtres et du trafic de graisse humaine avait mobilisé soixante quinze policiers, et maintenant les journaux déclaraient qu'elle n'était qu'un canular. Dans une interview à la radio, le gouverneur de Huánuco l'a décrite comme «una falsedad más grande que el universo entero»

Un mensonge plus grand que l'univers tout entier

Contrairement au loup-garou (c'est un exemple) qui suit des règles simples (pleines lunes, mais pas lunes d'argent), le pishtaco semble changer d'apparence et de méthodes à chaque génération. Sa garde-robe est notamment d'une variété exaspérante: une tunique avec ceinture, une veste en cuir, une robe franciscaine, une chemise kaki avec pantalon coordonné. En règle générale, il est blanc, mais il peut être noir, ou mestizo de temps à autre, voire à complètement indien. La plupart du temps, mais pas toujours, le pishtaco agit la nuit et traque ses victimes sur les sentiers de montagne, les éblouissant avec une poudre magique et les dépouillant de leur graisse.

Dans sa  forme classique, le bandit porte des bottes hautes et un chapeau en feutre et se promène avec un couteau à lame courbée et un lasso en peau humaine. Il est séduisant avec de beaux yeux verts, des cheveux longs et une barbe négligée. L'anthropologue Mary Weismantel, auteur de Cholas and Pishtacos, cite un récit dans lequel le vampire présente à ses victimes le dos de sa main. Ses doigts se mettent alors à tomber un à un et à se tortiller comme des vers de terre sur le sol. Une vue si déstabilisante pour des mortels qu'ils en sont paralysés... avant de finir dépecés.

La légende des pishtacos

La première mention écrite des pishtacos -ou du moins d'une croyance en un être au comportement similaire à celui du pishtaco- date du 16ème siècle. Le prêtre Cristóbal de Molina, spécialiste des langues amérindiennes et de la culture inca, a décrit une certaine répulsion chez les indigènes vivant aux alentours de Cuzco. «Ils ne livreront pas de bois dans une maison espagnole, écrivait-il en 1571, de peur d'être tués et que leur graisse ne soit utilisée comme remède pour soigner une quelconque maladie étrangère».

On ignore si les pishtacos étaient déjà présents dans le folklore andin avant Colomb et Cortés, bien que le saindoux ait longtemps revêtu une signification sacrée chez les Indiens. Le nom d'un grand dieu, Viracocha, se traduit littéralement par «mer de graisse» et les tissus graisseux des lamas et autres animaux font encore partie des offrandes religieuses traditionnelles. On attribue à la graisse des Indiens, provenant d'un régime alimentaire à base de produits de la montagne qui tiennent au corps, une valeur particulière, explique Weismantel. Alors que la graisse du blanc est sous forme liquide et est considérée de qualité inférieure; elle aurait une «consistance désagréable

D'où l'appétit insatiable des étrangers pour la graisse indigène, qui est par ailleurs un élément central de cette légende. Tout au long des années 50 au moins, les pishtacos auraient été vêtus comme des moines chrétiens qui hypnotisaient les Indiens avec des prières et des cloches qu'ils faisaient tinter. La graisse qu'ils dérobaient était stockées dans des églises et servaient de combustible pour les lampes d'autel ou de produit polissant pour les statues. Des ethnologues expliquent que plus récemment, les pishtacos portaient des seringues à la place des couteaux et ont abandonné leur mule pour des quatre quatre. Aujourd'hui, ils utiliseraient la graisse humaine pour lubrifier des machines industrielles et alimenter des avions. Une partie de cette graisse serait également envoyée à des pharmacies et des restaurants de Lima. On raconte même que certains pishtacos extraient la graisse avec une caméra et la stockent dans des rouleaux de pellicules. Quand le réalisateur Werner Herzog s'est rendu en Amazonie, il y a 30 ans, pour tourner Fitzcarraldo, il a été accusé d'avoir volé de la graisse (et des visages) à son équipe de tournage indienne.

Dans divers récits, ces personnages apparaissent déguisés tantôt en docteur, tantôt en employé d'organisation humanitaire. Et parfois en touriste ou en anthropologue aussi. En septembre 1987, des rumeurs couraient selon lesquelles une grande armée de pishtacos se dirigeait vers des colonies indiennes du Pérou. Pendant que de vrais commandos investissaient en masse la campagne à la recherche de guérillas de gauche, l'anthropologue Nathan Wachtel a entendu une nouvelle version du conte populaire: le président avait lâché 5.000 hommes barbus dans la jungle. C'est ce qu'il a écrit dans Gods and Vampires, un récit de son travail de terrain dans les Andes. Ces pishtacos avaient des mitraillettes et portaient des longs manteaux verts. Ils devaient accomplir une mission spéciale pour le compte du gouvernement: rembourser la dette étrangère du pays avec du tissu humain.

Cette peur qu'une armée d'envahisseurs blancs s'emparent des terres des Indiens et extraient leur graisse trouve peut-être son origine dans les siècles passés. La première grande bataille de la Conquête espagnole date de mars 1519, sur un champ ouvert, à proximité de la ville maya de Cintla. Des milliers de guerriers s'étaient rassemblés pour repousser l'armée d'envahisseurs: «Leurs escadrons étaient si nombreux qu'ils occupaient l'ensemble de la plaine et fonçaient sur nous comme des chiens enragés», écrivait Bernal Díaz del Castillo, un jeune conquistador, témoin de ces épisodes historiques. Une fois dissipée, la fumée des mousquets découvrait une savane jonchée de 800 cadavres d'Indiens. Ensuite, les soldats se regroupaient et mettaient l'un des corps de côté. Ils l'équarrissaient et découpaient des bandes de chair. Les Espagnols ne disposaient pas d'huile pour soigner leurs blessures, explique Díaz. Ils utilisaient donc de la graisse humaine à la place.

La graisse humaine et ses propriétés curatives

Selon Matthew Ramsey, historien de la médecine à l'Université Vanderbilt (Tennessee), les premiers Européens modernes utilisaient fréquemment les os, le sang, les cheveux, l'urine, les excréments et le placenta humains. Personne n'était contre ces pratiques à pourvu que les parties corporelles utilisées proviennent de criminels - c'était donc une activité subsidiaire des bourreaux - ou d'étrangers. (Parmi les traitements les plus convoités, figuraient la chair préservée des momies égyptiennes.) Le médecin suisse du 16ème siècle Paracelse a écrit que ces propriétés médicales ne pouvaient être obtenues que d'un homme ayant subi une mort violente.

La graisse humaine avait, disait-on, des vertus curatives pour l'arthrite et la goutte. Quant à la graisse animale molle, dite axonge -qui était parfois issue des humains-, on lui attribuait la propriété d'accélérer le processus de cicatrisation. Rien de plus naturel, donc, que les conquistadors aient pansé leurs plaies avec de la chair indigène. La pratique du cannibalisme médical s'est poursuivie dans les pays d'Europe -et probablement dans leurs colonies du Nouveau monde- durant les 300 ans qui ont suivi.

Déchiffrage

En tant que métaphore, cette légende andine est assez facile à déchiffrer. Que les vilains soient des conquistadors, des prêtres catholiques, des ingénieurs des mines ou des trafiquants de drogue armés dans la jungle, ils ont pratiqué l'exploitation et commis des exactions pendant cinq siècles. C'est l'image des forces étrangères se nourrissant du ventre flasque et des veines ouvertes de l'Amérique latine. Les pishtacos viennent de loin, pour fabriquer des clochers d'église et des moulins à sucre à partir de graisse indigène.

Mais, parfois, les enchevêtrements qui lient le mythe et la réalité sont si complexes qu'il est difficile de les démêler. Au milieu des années 80, une rumeur s'est propagée au Brésil et à Honduras. Une sorte de pishtaco urbain était dans la nature. Il se déplaçait apparemment dans des fourgons bleus ou jaunes, conduits par des chauffeurs américains ou japonais. Ils traversaient les favelas, racontait-on, et enlevaient de jeunes enfants. Ils mutilaient leurs victimes et extrayaient leurs yeux pour faire du trafic d'organe. Puis, ils jetaient les corps déformés sur le bas-côté d'une route ou les abandonnaient au milieu des champs de canne à sucre.

Ces récits symbolisant un capitalisme poussé à l'extrême constituaient de la matière pour les propagandistes de l'ex-Union soviétique et de Cuba. En avril 1987, le journal Pravda, a révélé que des milliers d'enfants honduriens faisaient l'objet d'un trafic destiné aux Etats-Unis; leurs organes étaient prélevés pour permettre à de riches Américains de recevoir une greffe. Cette histoire a pris de l'ampleur au fil des années. C'est maintenant une paranoïa de longue date. En 1994, une touriste originaire de Fairbanks (Alaska) en voyage au Guatemala a presque été battue à mort avec des bâtons et des tuyaux en métal après que quelqu'un eut raconté qu'elle avait essayé de fourrer un enfant de 8 ans dans sa valise. En 1996, Washington a répondu en publiant son propre rapport de la situation, qualifiant le vol de parties du corps de bébés de «rumeur horrible et complètement infondée» et de «légende urbaine».

Véritable trafic

Alors, les Occidentaux volent-ils des corps, des membres ou des organes dans les pays en voie de développement? Nous savons que, chaque année, plusieurs milliers d'organes font l'objet d'un trafic dans le monde entier. Parfois des groupes criminels armés en sont les auteurs. Des «touristes de la transplantation» font de luxueux voyages dans les pays en développement et reviennent avec les reins de quelqu'un d'autre. C'est une pratique dont on estime qu'elle représente 10% des greffes d'organe. Maintenant, savoir si les donneurs sont contraints de donner leurs organes par la force ou parce qu'ils sont dans le besoin demeure difficile.

Même l'affaire du pishtaco du mois dernier n'est pas facile à discréditer. Le 3 décembre, le président du Pérou s'est finalement adressé aux journalistes à propos des arrestations qui ont eu lieu à Lima. Le général Félix Burga a eu tort de ne pas tenir sa langue devant la presse, a-t-il déploré. C'était exagéré de dire que 60 personnes avaient été tuées. Mais le reste de l'histoire -la graisse, les os, peut-être même les deux Italiens- est véridique. «J'insiste, il y a bien un brin de vérité dans toute cette affaire

Entre-temps, les tests en laboratoire avaient confirmé que la substance jaunâtre dans les bouteilles de soda était bien de la graisse humaine. Dans une interview avec El Mundo, le procureur en chef Jorge Sanz Quiroz, a souligné qu'on avait retrouvé plusieurs squelettes dans la tombe peu profonde située dans la jungle. Il a par ailleurs indiqué que l'homme placé en détention avait avoué, sans qu'aucune pression ne soit exercée sur lui, qu'il volait de la graisse depuis quelques années. Qui plus est, a ajouté, Sanz Quiroz, les suspects n'ont jamais parlé d'un commerce avec l'industrie cosmétique. Ils avaient expliqué à la police que des chamanes et ses sorciers leur achetaient la graisse en vue de fabriquer des bougies pour leurs rites sataniques.

Pas évident de savoir ce qu'il s'est véritablement passé dans cette hutte construite dans la vallée de Huánuco. Cette dernière affaire de pishtaco est-elle un quelconque stratagème, qui aurait consisté à couvrir -maladroitement- des actes des escadrons de la mort à la solde du gouvernement péruvien et de ses politiques corrompus? Ou les suspects s'acharnaient-ils vraiment sur des paysans pour prélever leur graisse et la revendre à des chamanes et des sorciers? Ou bien s'agit-il d'une bande de narcotrafiquants assassins, qui jouent aux pishtacos pour effrayer les villageois et intimider leurs ennemis?

La police est peut-être tombée sur une bande de dangereux malfaiteurs qui croyaient tellement dur comme fer à la légende des pishtacos qu'ils ont essayé de les imiter. Comme personne ne voulait de leur graisse, ils sont restés avec leurs bouteilles de soda et leur pile d'os sur les bras.

Un marché obscur

Quels que soient les mobiles de ce gang de montagnards, il existe de nos jours des moyens bien plus lucratifs de «pishter». Il n'y a pas de marché pour le carburant humain, ni pour le savon ou les crèmes à base de substances humaines. Aux Etats-Unis, cette année, la graisse de quelque 400.000 liposuccions sera renfermée dans des conteneurs de produits biologiques nocifs, puis incinérée, conformément à la loi.

Et pourtant, il existe un immense business qui consiste à transformer la graisse humaine en billets verts. Les chirurgiens plastiques, avec leur blouse blanche et leurs longues curettes métalliques, sont ceux qui profitent le plus directement ce marché obscur: ils gagnent de l'argent en aspirant de la graisse. Les gourous des régimes minceur et les spécialistes de l'obésité viennent juste derrière. L'industrie de la perte de poids aux Etats-Unis brasse 60 milliards de dollars [42 milliards d'euros] chaque année grâce à la supposition -presque toujours fausse- qu'on peut faire disparaître notre chair à jamais.

Et puis les responsables politiques rappellent aux Américains qu'ils sont en surpoids de 2 milliards de kilos (chiffre cumulé), ce qui coûte 147 milliards de dollars [100 milliards d'euros] au système de santé. En raison du surpoids des gens, on utilise 3,8 milliards de litres d'essence en plus. (Selon ces calculs, chaque bouteille de graisse d'un litre reviendrait à 65 dollars [45 euros].) Maintenant, le gouvernement américain nous dit qu'il peut économiser de l'argent en prélevant la graisse autour de nos os. A la manière d'un pishtaco, il voudrait s'en prendre à la graisse du corps des plus démunis, en taxant la malbouffe et en fixant des primes d'assurance punitives.

Peu importe que ces chiffres relatifs au «coût de l'obésité» n'aient pas du tout de sens. Aux Etats-Unis c'est une tendance: plus les gens sont gros, moins ils ont de ressources. Ils sont noirs et latinos, leur espérance de vie est courte et ils laissent les plus petites traces de carbone. Pourtant, les technocrates, avec leurs tableaux et leurs calculatrices, sont prêts à tirer profit du corps des pauvres.

Eh oui, la graisse, c'est de l'argent. Et ça, ce n'est pas un mythe.

Daniel Engber

Traduit par Micha Cziffra

Image de Une: Un médecin légiste place des os humains trouvés dans la jungle de Huanuco sur une photo fournie par la police. REUTERS/HO New

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