Parents & enfants

Les excès de souplesse avec les notes des élèves au bac

Thomas Messias, mis à jour le 05.07.2017 à 10 h 01

Ou comment la note finale obtenue au baccalauréat peut se situer loin, bien loin de ce qu'elle était initialement.

Marie-Claude Pietragalla, Jean-Marc Généreux, Shy'm et Chris Marques sur le plateau de Danse avec les stars (© TF1)

Marie-Claude Pietragalla, Jean-Marc Généreux, Shy'm et Chris Marques sur le plateau de Danse avec les stars (© TF1)

Dans les lycées, l’annonce des résultats du bac constitue sans doute le moment le plus brutal et contrasté de l’année scolaire. Les effusions de joie côtoient les crises de larmes. Au milieu, quelques élèves un peu hagards se rongent les ongles en réalisant soudain qu’il leur faudra passer deux oraux de rattrapage dès le lendemain. C’est à cette catégorie que les profs doivent tout particulièrement faire attention: il faut à la fois rassurer et conseiller, tant sur le choix stratégique des deux disciplines à rattraper que sur la façon d’aborder les épreuves.

Ce qu’ignorent certains des candidats invités à passer au rattrapage, c’est qu’ils ont failli ne pas passer par cette étape. Si un élève va à l’oral parce que sa note est exactement de 8 sur 20, voilà ce qui s’est probablement passé la veille des résultats, lors des délibérations des jurys. Tout candidat ayant obtenu «un peu moins» de 8 (le curseur semblant ne pas être le même en fonction des années) voit son dossier scolaire examiné, et en particulier l’appréciation attribuée par le conseil de classe en fin d’année. L’année de Terminale de l’élève est alors réduite à l’une de ces trois mentions: «Très favorable», «Favorable» ou «Doit faire ses preuves». Dans le dernier cas, l’élève est ajourné et devra repasser l’examen l’année suivante.

Note modifiée

 

Dans les deux situations plus positives, le jury décide alors de donner un coup de pouce au candidat afin de le faire passer juste au-dessus de la barre du 8 sur 20. La façon dont cela se déroule est assez cocasse: en fonction du nombre de points manquants, chaque membre du jury (c’est-à-dire l’ensemble des profs ayant corrigé les copies du même groupe de candidats) peut proposer de modifier la note qu’il a attribuée. Un coup de blanc correcteur et le tour est joué: la note d’anglais ou de maths est passée de 12 à 14, faisant gagner une dizaine de points à l’élève par le jeu des coefficients.

«La mention ‘’Favorable’’ suffit, précise Bertrand, professeur de mathématiques. Avoir obtenu ‘’Très Favorable’’ permet surtout aux très bons élèves échouant à quelques pas de la mention Bien ou Très Bien.»

Inversement, d’autres iront peut-être à l’oral avec une moyenne de 9,90 sur 20, mais n’auront pas obtenu de faveur de la part du jury en raison d’un dossier pas assez satisfaisant. Sauf catastrophe absolue, ils parviendront probablement à obtenir le diplôme, mais le fameux «Doit faire ses preuves» les aura au moins contraints à vivre une journée de stress supplémentaire, entre oraux et attente interminable des résultats définitifs.

La règle de l'arrondi

 

Avant la phase de délibération des jurys, une autre étape aura déjà permis de faire de petits cadeaux aux élèves, dans un esprit de bienveillance (et «d’exigence», précise la charte de déontologie adressée aux enseignants). Après avoir reçu les copies à corriger mais avant de pouvoir rentrer à leur domicile afin de se mettre au travail, les correcteurs participent à une réunion visant à préciser le barème et à harmoniser les corrections (afin d’éviter qu’une même copie puisse obtenir des notes radicalement différentes selon l’identité de la personne qui corrige).

Y est rappelée sans cesse l’importance d’une correction positive, qui mette avant tout en lumière les connaissances et les compétences des élèves, tout en fermant un peu les yeux sur ce qui n’est pas du tout maîtrisé. Et puis il y a cette règle mathématique tout simple selon laquelle la note de toute copie doit être un nombre entier, et que tout arrondi doit se faire au profit de l’élève. Par exemple, si le total des points de la copie est 11,25, alors le candidat se verra attribuer la note de 12.

«En maths, ajoute Bertrand, on nous invite même à ajouter un demi-point ou un point bonus aux copies qui nous semblent pleines de bonnes choses mais dont la note finale n’est pas aussi élevée que prévu.»

Imaginez le cas extrême d’un élève qui, lors des épreuves écrites, n’aurait obtenu que des notes brutes égales à 7,25 sur 20. Il obtiendrait finalement 8 dans chaque discipline, et serait donc convié aux épreuves de rattrapage. Certes, il lui faudrait alors cravacher afin d'atteindre la note de 10 en deux petites épreuves orales, mais cela reste tout à fait possible. Chaque année, des élèves dont on pense (sans le leur dire) qu'ils ne parviendront pas à rattraper leur retard à l'oral finissent par décrocher la timbale. Et obtiennent donc le bac alors qu'ils se situaient en-dessous de 8 sur 20 après la session écrite.

L'oral, une épreuve de rattrapage… des points

 

Les épreuves orales sont également soumises à une grande souplesse. Non seulement ce sont les examinateurs qui proposent leurs sujets aux candidats, mais ils n’ont ni à les faire valider par qui que ce soit (alors que les sujets des écrits sont très surveillés), ni à justifier en détail l’attribution de telle ou telle note. De là à affirmer qu’une partie des enseignants donne à tout élève conciliant le nombre de points dont il a besoin, il n’y a qu’un pas. Si les consignes officielles sont de ne pas demander aux candidats combien il leur manque de points pour obtenir le bac, c’est pourtant ce qui se produit dans une grande partie des cas.

«Je trouverais un peu ridicule qu’un élève doive recommencer son année de Terminale à cause d’une poignée de points manquante, confie Nathalie, professeure d’anglais. À la fin de la prestation, je n’attribue pas ma note en fonction de son niveau réel, mais en me demandant s’il a mérité que je lui donne les points qui lui manquent, que ce soit dans leur intégralité ou en partie.» 

Si j’en crois un sondage effectué par moi-même auprès d’une quarantaine de collègues de lycée, les deux tiers des examinateurs procèdent de la sorte, avec en tête l’idée que le bac n’est pas une fin en soi, mais un simple sésame destiné à permettre d’entamer des études supérieures.

Une fois achevées les épreuves orales, une nouvelle phase de délibération du jury a lieu. On valide l’obtention du diplôme par celles et ceux qui ont obtenu les points nécessaires, et on observe la situation des autres. Là encore, il est possible de booster l’une des notes d’un candidat qui louperait la moyenne d’un cheveu. Blanc correcteur, augmentation discrète de la note, et le tour est joué.

Vers quelle réforme?

 

On a beaucoup glosé sur la facilité croissante du bac et donc sur sa valeur décroissante. C’est un vaste débat auquel je me garderai bien de participer. En revanche, ce qui est certain, c’est que toutes les conditions sont réunies pour que les élèves de Terminale aient le vent dans le dos au moment du sprint final. D’arrondis en petits arrangements, ils sont toujours traités positivement, avec une bienveillance tout à fait compréhensible (à laquelle je participe allègrement) mais qui finit par flirter avec l’excès.

Plus que la teneur des sujets, c’est cet aspect École des Fans qui risque de contribuer à la lente dévaluation du diplôme. Que le nouveau ministre de l’Éducation nationale souhaite mettre en place un baccalauréat réduit n’a pas fini de faire parler; qu’il ne se penche pas sur la signification réelle de la note finale des candidats semble presque aussi problématique.

Thomas Messias
Thomas Messias (122 articles)
Prof de maths et critique ciné
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