Monde

Roger Stone, le mauvais génie de Donald Trump

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 28.06.2017 à 10 h 02

Cité dans l'affaire de collusion entre Trump et la Russie, ce conseiller sulfureux, proche du président des États-Unis depuis quarante ans, vient de faire l'objet d'un documentaire. Entre coups tordus sous Nixon, mélange des genres et théories du complot, une certaine vision de la politique américaine...

Roger Stone (Netflix/Barbara Nitke).

Roger Stone (Netflix/Barbara Nitke).

Le soir où Donald Trump a viré le directeur du FBI James Comey, Roger Stone s'est offert un bon cigare. Pour ce soutien de la première heure du président des États-Unis, cité dans l'affaire russe qui fait trembler la Maison-Blanche, une victoire se fête toujours avec style. Ce style dont, à ses heures perdues, ce consultant républicain se fait le chantre sur son blog mode. Fin 2016, il y dressait le classement de l'année écoulée en vantant la classe de Justin Trudeau et Winona Ryder et en lâchant son venin sur sa vieille ennemie vaincue, Hillary Clinton:

«2016 nous a offert la version Dr Denfer de Hillary Clinton ainsi que beaucoup d'autres accoutrements évoquant des despotes du Tiers-monde et des super-méchants arrivistes. À certains moments, beaucoup se sont même dit que sa garde-robe trop grande et encombrante dissimulait un dispositif médical permettant la poursuite de sa campagne.»

On ne sait pas à quel rang Stone lui-même se classerait, mais on aperçoit un ample échantillon de sa garde-robe dans Get Me Roger Stone, documentaire à sa sombre gloire sorti en mai sur Netflix: costumes rayés, veste crème sur bretelles, nœud papillon, imperméable d'un chic tout britannique et un verre de Martini souvent à portée de la main, façon James Bond. Et quand il tombe le haut, il affiche dans son dos le portrait tatoué de Richard Nixon. Si Stone remporta sa première victoire politique «contre» le futur président républicain –en 1960, lors d'un vote fictif, il fit à croire à ses camarades de primaire que Nixon voulait instaurer l'école le samedi, et Kennedy l'emporta–, celui-ci reste l'homme de sa vie politique.


En 1972, à même pas vingt ans mais déjà consultant amateur, il laisse tomber ses études pour travailler à sa réélection. Cela lui vaut une présence peu enviable dans le rapport d'enquête du Sénat américain sur le Watergate, au chapitre coups tordus: sous le pseudonyme de Jason Rainier, il avait notamment versé 6.000 dollars à un détective privé pour qu'il infiltre la campagne de candidats démocrates, et effectué une fausse donation au nom d'une organisation de jeunes socialistes au profit un candidat républicain afin de le discréditer.

L'épisode de la vraie-fausse donation de Roger Stone, raconté par le rapport d'enquête de 1973 du Sénat américain sur le Watergate.

L'épisode a quelque peu freiné sa carrière dans les années 1970, mais il n'en a pas gardé rigueur à Nixon: appelant un de ses chiens Milhous (le second prénom du président déchu), adoptant son gimmick du «V» de la victoire bras largement écartés, il est resté proche de lui jusqu'à sa mort en 1994. Tout en contribuant depuis à toutes les campagnes présidentielles victorieuses des Républicains, ce qui lui a valu des surnoms aussi flatteurs que «le Parrain» ou «le prince des ténèbres».

Il a fait campagne de manière active pour Reagan dans le Nord-Est démocrate, a contribué de manière plus lointaine aux campagnes des Bush père et fils et a participé à celle de Trump dès l'annonce de la candidature du milliardaire, en juin 2015. Toujours avec un goût certain pour les coups tordus, qu'il s'agisse de faire accuser en 1982 un candidat démocrate de violences conjugales ou d'inciter en 2011 Trump, alors déjà vu comme un possible postulant à la Maison-Blanche, à exploiter la fausse affaire du certificat de naissance d'Obama.

«Tu connais Donald Trump?»

Si cela n'avait tenu qu'à lui, ce «jockey en quête de cheval», cette campagne Trump aurait d'ailleurs eu lieu plus tôt. Les deux hommes, rappelle Stone dans son dernier livre, The Making of the President 2016. How Donald Trump Orchestrated a Revolution, sont proches depuis quarante ans.

En 1979, fraîchement embauché par Reagan, Stone trouve dans un répertoire de personnalités new-yorkaises à contacter le nom de l'avocat Roy Cohn, bras droit du sénateur McCarthy durant la «chasse aux sorcières» et procureur lors du procès des époux Rosenberg. Ce dernier le reçoit chez lui, en robe de chambre de soie, alors qu'il termine un rendez-vous avec un de ses clients, le mafieux Anthony «Fat Tony» Salerno, et lui explique ce qu'il peut faire pour faire battre ce «cultivateur de cacahuètes incapable» de Jimmy Carter: «Ce dont tu as besoin, c'est de Donald Trump. Tu connais Donald Trump?»

Le jeune promoteur accepte de contribuer à la campagne de Reagan, et intègre Stone à son entourage professionnel et amical. Le conseiller l'assiste dans ses affaires de casinos –cela lui vaudra, en 2000, une amende de 100.000 dollars pour avoir participé à une campagne anonyme de publicités anti-jeu voulue par Trump pour affaiblir ses concurrents– mais l'incite aussi à se lancer en politique. En 1987, alors que Trump met la dernière main à son best-seller The Art of the Deal, Stone lui soumet l'idée de défier Mario Cuomo, le très populaire gouverneur démocrate de l'État de New York. Le milliardaire refuse l'obstacle mais son conseiller le convainc, pour affirmer son image publique, de publier dans la presse une tribune, sous forme de publicité, critiquant la politique étrangère américaine.

En 1999, il le pousse à se présenter à l'investiture du Parti de la réforme, qui a recueilli 19% et 8% des voix lors des deux présidentielles précédentes sous la bannière du milliardaire Ross Perot. La candidature de Trump avorte vite, mais Stone a joué un coup de billard à deux bandes: l'épisode a creusé les divisions au sein du parti, qui ne peut plus prétendre concurrencer les Républicains. Un coup tactique qu'il répétera en 2004 en contribuant bénévolement à la campagne pour l'investiture démocrate du révérend Al Sharpton, manière indirecte d'intensifier la compétition pour affaiblir le futur adversaire de George W. Bush.

Une des premières mentions des liens politiques entre Donald Trump et Roger Stone, dans le New York Magazine du 9 novembre 1987.

Un ami des médias de l'alt-right

Si les premiers plans de Get Me Roger Stone le montrent furetant dans les coulisses pendant que Trump fait campagne sur scène, laissant croire à un portrait style «homme de l'ombre», Stone n'a jamais rechigné à paraître en public. Et à y parler fort, qu'il s'agisse de crier «Lock her up!» («Foutez-la au trou!») avec les supporters de Trump, de publier des livres controversés (un affirmant que Lyndon Johnson a orchestré l'assassinat de JFK, un autre accusant les Bush d'être une dynastie criminelle...) ou de faire les délices des journalistes en mal de formules choc.

En avril 2016, alors que Stone est accusé de diffuser des ragots sur l'infidélité conjugale supposée de Ted Cruz, le principal rival de Trump pour l'investiture, le journaliste de Politico Glenn Trush lui demande s'il est un ratfucker, un magouilleur politique. La réponse fuse: «En fait, j'ai vu quelques-unes des femmes avec lesquelles Ted Cruz est accusé de fricoter. Je pense que s'il y en a un qui baise des rats, c'est lui.» Plus récemment, le jour de l'entrée en fonctions de Trump, Stone y est allé de son épitaphe en apprenant la mort de Wayne Barrett, un journaliste d'investigation du Village Voice qui l'avait égratigné, et est d'ailleurs cité à témoigner dans Get Me Roger Stone:

«Wayne Barrett était un morceau d'excrément humain se faisant passer pour un être humain. Va pourrir en enfer, connard.»

Entre usage intensif de Twitter et agressivité affichée, on a déjà quelques éléments du style Roger Stone, cet homme qui, par sa position au croisement de la politique, du business et des médias, symbolise ce «marais» élitiste que Trump prétend vouloir «assécher». Celui en qui Michael D'Antonio, un des biographes de Trump, a vu une illustration du «populisme de marché», un cocktail politique qui mélange «culture populaire, patriotisme et une idéologie pro-business au sein d'un système de croyances qui attribue la plupart des problèmes du pays au gouvernement et aux intellectuels, surtout ceux étiquetés comme libéraux».

Dans les années 1980, Stone a participé à l'essor des comités d'action politique, des organisations qui ont fait pleuvoir des centaines de millions de dollars dans les campagnes électorales. En cofondant après la victoire de Reagan la société de consulting Black, Manafort, Stone & Kelly, il a aussi symbolisé le passage des conseillers politiques au conseil tout court, dans une forme décomplexée de trafic d'influence qui les a vus ouvrir leur carnet d'adresses d'élus à leurs clients –dans son cas, des hommes d'affaires proche du président philippin Ferdinand Marcos, les rebelles angolais de l'Unita, le gouvernement bahaméen...

Plus récemment, Stone a illustré la conversion d'une partie des Républicains aux médias alt-right: au petit matin du 9 novembre, à l'annonce de la victoire de Trump, il sablait le champagne sur le plateau d'Infowars, le média du conspirationniste Alex Jones. La liste des remerciements de son dernier livre ressemble d'ailleurs à un Who's who des médias «alternatifs», puisqu'on y trouve, en plus de Jones, Matt Drudge, fondateur de l'ancêtre The Drudge Report, le journaliste britannique Milo Yiannopoulos ou Stephen Bannon, ancien patron de Breitbart News reconverti en conseiller de Trump.

«L'élection de 2016 a été la première lors de laquelle les médias dominants ont perdu leur monopole sur la couverture de la politique américaine, écrit-il. De plus en plus d'électeurs vont s'informer sur des médias alternatifs chaque jour plus vigoureux, dont les exigences journalistiques sont supérieures à celles des grandes chaînes et des mastodontes du câble.»

«Trump ne m'a pas viré, j'ai viré Trump»

Qui a vécu par les médias périra par les médias? En 1996, alors qu'il conseillait le candidat républicain à la Maison-Blanche Bob Dole, Stone avait vu sa carrière dérailler quand son tabloïd préféré, le National Enquirer, avait affirmé qu'il avait passé des petites annonces échangistes (il avait démenti en affirmant qu'il s'agissait d'une vengeance d'un ancien domestique). Cette année, et sur un dossier infiniment plus grave, ce sont des propos publics qui lui valent le double intérêt du FBI et du Sénat américain dans les enquêtes sur l'implication de la Russie dans la campagne électorale. Il lui est reproché d'avoir publiquement dialogué sur Twitter avec Guccifer 2.0, le hacker qui a revendiqué le piratage du parti démocrate, et d'avoir teasé sur Twitter des révélations imminentes de la part de Wikileaks quelques jours avant la publication par l'organisation d'emails piratés sur la boîte du président de la campagne Clinton, John Podesta.

Dès août 2016, devant des militants républicains, Stone affirmait avoir été en communication avec Julian Assange, mais explique désormais dans son livre avoir obtenu ses informations sur les projets de l'organisation via «un ami commun» et nie plus généralement toute collusion entre la campagne Trump et la Russie.

Deux des tweets de Roger Stone sur les révélations Wikileaks: «Croyez-moi, bientôt c'est Podesta qui sera dans le viseur» (21 août 2016) et «J'ai une confiance totale en Wikileaks et mon héros Julian Assange pour informer bientôt le peuple américain #FoutezLaAuTrou» (3 octobre 2016)

Quand Trump a viré Comey, deux mois après la confirmation d'une enquête du FBI sur les liens entre le président et Moscou, certains ont voulu y voir la main de Stone. Trump a démenti et expliqué qu'il n'avait pas été en contact avec Stone depuis longtemps, avant que le conseiller n'affirme lui avoir parlé «très récemment». Nous voilà bien avancés... Aussi avancés que ceux qui essaient d'évaluer son impact exact dans la campagne de Trump.

«Il goûte la nourriture du roi pour s'assurer qu'elle n'est pas empoisonnée. Si cela ne tue pas Roger Stone, cela ne tuera pas Donald Trump»

Timothy Egan, chroniqueur au New York Times

Stone a officiellement conseillé pendant sept semaines celui qui n'était alors que candidat à l'investiture républicaine, avant de prendre la porte dès août 2015 après la polémique causée par les propos sexistes de Trump envers la présentatrice de Fox News Megyn Kelly.«Donald Trump ne m'a pas viré, j'ai viré Trump», lançait-il alors, bravache, sur Twitter. Avant, huit mois plus tard, de revenir par la fenêtre avec la nomination à la tête de la campagne d'un de ses vieux complices, Paul Manafort, lui-même démissionné fin août 2016.

En dépit de son implication variable dans la campagne, beaucoup de journalistes ont eu l'impression de le voir tester sur les plateaux des éléments de langage ensuite repris par Trump, qu'il s'agisse d'accuser les parents du héros de guerre Humayun Khan d'être des agents des Frères musulmans ou Hillary Clinton d'avoir persécuté des femmes qui voulaient témoigner contre Bill, ou de promettre une vague de «désobéissance civile» si le pouvoir essayait de «voler» l'élection. «Il goûte la nourriture du roi pour s'assurer qu'elle n'est pas empoisonnée, tranchait en août 2016 le chroniqueur du New York Times Timothy Egan. Si cela ne tue pas Roger Stone, cela ne tuera pas Donald Trump.»

«L'une des plus grandes arnaques de la politique américaine»

«Roger Stone est un type sympa, mais je l'ai laissé partir car je ne l'utilisais pas vraiment et qu'il aimait se faire beaucoup de publicité, ce que je ne voulais pas», affirmait Trump au moment de son départ. La phrase résume le débat sur l'importance réelle sur la politique américaine d'un conseiller du prince qui, contrairement à certains de ses successeurs (Karl Rove pour George W. Bush, David Axelrod pour Barack Obama...), n'a jamais suivi celui-ci à la Maison-Blanche.

Dans Get Me Roger Stone, le commentateur Jeffrey Toobin voit en lui «le Forrest Gump sinistre de la politique américaine», façon de dire qu'il s'est souvent trouvé au bon endroit sans contribuer à l'action. Dès 1985, un jeune stagiaire du magazine The New Republic, Jacob Weisberg (aujourd'hui patron du Slate américain), signait un portrait acide d'un homme qui a «fabriqué lui-même son image de faiseur de roi» et appartient à une génération de Républicains qui «vendent leur réseau au plus offrant, que cela soit au service de leurs idéaux ou non».

Un an plus tard, Paul Weyrich, un représentant du courant évangélique des Républicains, se lâchait dans le Washington Post:

«C'est l'une des plus grandes arnaques de la politique américaine. Sa réputation surpasse de très loin sa compétence. [...] À mes yeux, sa parole ne vaut rien. À chaque fois que je l'ai rencontré, j'ai eu envie de me laver les mains trois fois après.»

En près d'un demi-siècle, Stone a eu le temps de se faire quantité d'ennemis au sein du parti républicain, d'autant que ce libertarien revendiqué adopte sur certains sujets des positions peu orthodoxes aux yeux du parti: il est pro-choix, pro-légalisation des drogues douces, pro-mariage gay –une scène mémorable de Get Me Roger Stone montre ce grand-père de cinq enfants défilant torse nu lors d'une Gay Pride dans un maigre cortège de militants républicains.

Pour le reste, sa vision du monde se résume en une série d'aphorismes, les «Stone Facts», que les réalisateurs ont utilisé pour scander leur documentaire: «Il vaut mieux être tristement célèbre que pas célèbre du tout» ou «Il y a pire qu'avoir tort en politique, c'est d'être ennuyeux». Roger Stone semble rarement ennuyeux, mais il faut dire qu'il y met du sien pour broder des histoires, qu'il s'agisse d'affirmer avoir survécu à une tentative d'assassinat au polonium ou de craindre que les ennemis de Trump lui inventent un Alzheimer pour s'en débarrasser.

Stone a affirmé qu'il s'était éveillé à la politique en lisant en 1964 l'influent essai The Conscience of a Conservative, du très radical candidat républicain à la présidence Barry Goldwater. La même année, le politologue américain Richard Hofstadter publiait lui un article intitulé «Le style paranoïaque en politique», où il diagnostiquait dans une partie de la droite américaine, des mouvements anti-catholiques du XIXe siècle au maccarthysme, un «style paranoïaque» associant «exagération enfiévrée, suspicion et fantasmes conspirationnistes». Une vision sombre et apocalyptique qui est aujourd'hui celle de Stephen Bannon ou de Roger Stone, et qui a fait récemment de la politique américaine une histoire racontée par un idiot, pleine de bruit et de fureur et qui ne signifie rien.

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (918 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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