Culture

Les claquettes-chaussettes, «c’est moche, c’est pour ça qu’on aime»

Benedetta Blancato, mis à jour le 28.06.2017 à 16 h 23

Malgré le pillage de ce duo universellement honni, la mode a du mal à imposer ses marques.

Capture d'écran du clip du rappeur Alrima «claquettes-chaussettes» | Slate.fr

Capture d'écran du clip du rappeur Alrima «claquettes-chaussettes» | Slate.fr

En matière de fashion comeback, on croyait s’être déjà coltiné le pire ces cinq dernières années: méduses en plastique fluo, Birkenstockbobs de pêcheur, maillots de bain hyper échancrés, sacoches banane et crop tops… Pourtant, ce début d’été 2017 voit le retour fracassant de la claquette-chaussette, nadir du faux pas modeux. Élue, en 2013, la pire horreur stylistique (avant même les compensées pour homme) par les clients des grands magasins anglais Debenhams et, deux ans après, «la recherche Google la plus honteuse de l’État de Washington» par le site Daily Dot, cette union irrévérencieuse a tout pour intéresser une mode largement infiltrée par le mauvais goût. Accessoire idéal pour celui que le magazine M le magazine du Monde a surnommé le «ploucster», une version corrigée du hipster pour qui «les codes néobeaufs sont devenus le nouvel étalon de l’ultrabranchitude», elle est présente sur les podiums depuis plusieurs saisons et ne semble pas vouloir décamper, une anomalie dans l’engrenage bien huilé des retours éphémères des tendances.

Cinq ans après sa première apparition hors des terrains de baskets, le funeste 30 août 2012 (aux pieds de David Beckam), l’accoutrement a gagné ses lettres de noblesse grâce à l’intérêt qui lui portent les maisons de couture et a même sa chanson, grâce au rappeur Alrima.

Pourtant, pile au moment où le luxe se la joue décontract' en adoptant les codes du streetwear dans le but de séduire la génération des millennials, la rue lui tourne le dos. Largement snobée dans sa version premium, la tatane en plastique fait de la résistance.

«Les millennials, experts en personal branding, ne sont plus naïfs ni passifs face à l’attrait du luxe, explique Nathalie Rozborski, Directrice générale adjointe du bureau de style Nelly Rodi. Ils se voient à la fois comme des directeurs artistiques et des directeurs marketing, c’est un changement de paradigme majeur. Les leviers d’achats ont changé, ils préfèrent s’emparer de la claquette basique pour la détourner d’eux-mêmes plutôt qu’attendre la version imaginée par les créateurs.»

Et si, sous ses airs dégueu, la claquette de piscine était en réalité le symbole d’une nouvelle façon d’envisager le rapport avec la mode?

De la piscine au trou: tout un symbole

En s’attaquant à la claquette-chaussette, le luxe en cherche de street cred n’aurait pas pu mieux choisir sa cible. Loin d’être cantonnée à la figure archétypique du touriste allemand, cette combo a été interceptée par les radars de la mode dans les tréfonds de la sous-culture. Tenue de rigueur des détenus dans les pénitentiaires d’outre Océan, les rappeurs américains s’en sont emparés pour exprimer la quintessence du ghetto: tout naturellement, quand ils ne chassaient pas des Air Force 1, ils arboraient fièrement des claquettes en remontant leurs chaussettes immaculées jusqu’à mi-mollet. C’est à partir de 2013 que le marketing flaire le bon filon. Accessoire de nageurs et basketeurs depuis 1972, Adidas décide de donner une nouvelle vie à son modèle-phare Adilette. Après un passage fugace sur le show londonien de Shaun Samson à l’été 2013, c’est grâce au RP John Doe que la marque crée le buzz #socksnslides, lors d’une campagne événementielle qui émoustillera jusqu’au supplément Style de Sunday Times et dont l’écho arrivera rapidement en France. Le revival est lancé. En septembre de la même année, Jacquemus fait défiler ses mannequins en claquettes dans la piscine de La Cour des Lions. Dépassé par un phénomène qui lui appartenait de droit et dont il se sent vaguement exproprié, le rap entre en ébullition. De l’anglais iLLAMADI et son tube Sokx 'N Slides –«Je me souviens de quand j’étais pas cool, maintenant je sors (habillé) comme tonton»–, à l’italien Vacca et son Calzini con le ciabatte –«On rentre partout en claquettes-chaussettes, la tendance prend pied parmi les masses»–, les sandales de plage deviennent soudainement une revendication de style, avant d’échouer sur les plages du littoral marseillais.

Le rappeur Jul, qui a fait une brève expérience comme moniteur de piscine avant de se consacrer aux couplets rageurs, revendique dans le morceau «Wesh» alors (2015) d’être «dans l’game en claquettes».

Un fashion tabou?

Si la chaussette en coton éponge et la claquette de piscine sont, individuellement, deux articles anodins, leur accouplement donne vie à un mélange explosif. En France aussi, cet usage est porteur d’une signification qui dépasse sa praticité: summum du je-m’en-foutisme vestimentaire, il dit le manque délibéré d’effort et le pied de nez à la bienséance, saupoudrés par un brin incohérence (les claquettes de piscine ne mériteraient-elles pas les pieds nus ?) Quand l’association AS Science PO organise, en mai dernier, sa traditionnelle fête de fin d’année, c’est dans cette tenue qu’elle invite ses membres à relâcher la pression et à plonger dans la beaufitude: «on t’offre l’occasion rêvée de venir en chaussettes-tatanes pour boire de la sangria, jouer à la pétanque et manger des hot dogs tout en sautant dans un château gonflable en hurlant du Gilbert Montagné».

Une décontraction qui passe mal en dehors des soirées étudiantes. En septembre dernier, le prévenu Kevin V. traîne ses claquettes au tribunal correctionnel de Tarbes et la juge (visiblement pas à l’affût des dernières tendances) tique: «Avec 11 mentions à votre casier judiciaire, vous saviez que vous veniez devant un tribunal. Où vous croyez-vous ? On n’est pas à la plage!» Plus étonnant, même parmi les sportifs cet uniforme d’après match ne fait pas l’unanimité: le footballeur Paul Pogba a été rappelé à l’ordre par Didier Dechamps, contraire à ce qu’il se présente aux repas des Bleus habillé de la sorte. Car la claquette n’est pas neutre. Incontournable de la panoplie du jeune qui se lève, d'après le Guide du banlieusard, «pénard de son clic-clac Conforama, enfile ses claquettes Fila avant de descendre dans le hall de la bicrave rejoindre tous ses shrabs», la «claquette du bled» est presque un objet mythique et intouchable.

Alors, quand la mode s’en réclame, les blogueuses font part de leur perplexité:

«Toute mon enfance je me suis foutue de la gueule de mes oncles et de mes grands-mères avec leurs sandales du bled. Toute mon adolescence j’ai critiqué les touristes allemands avec leurs mules sur chaussettes. Toute ma vie marseillaise je me suis moquée de ces cagoles en tatanes peu importe la météo. Et puis il y a eu l’été dernier, la collection Céline.»

Les fashion-complotistes arrivent même à s’indigner de sa nouvelle légitimité, comme le pointe le site de culture urbaine Views qui rapporte le commentaire affolé de Jmi L.

«C’est un truc de musulmans ! On va à la mosquée en claquette/chaussette et on est en claquette chez soi pour faciliter les ablutions et la prière. On est dans le même phénomène de mode que les fils de catholiques qui se convertissent à l’Islam dans les cités pour avoir des copains et être dans la bande.»

Le luxe ne fait plus rêver

Probablement ignares de son côté provoc, pour les créateurs de mode la claquette-chaussette est surtout le synonyme d’une beaufitude internationalement reconnue. C’est justement ça qui la rend attractive. Depuis la Renaissance, la vulgarité a toujours fait saliver les designers, friands de ce qui échappe au bon goût. Déjà en février dernier, une expo dédiée aux pires abjections de la mode, «The Vulgar: Fashion redefined» (accueillie à la Barbican Art Gallery de Londres) montrait la place importante occupée par l’esthétique non-consensuelle, et le deuxième volet de Zoolander (2016) était entièrement dédié à parodier l’obsession malsaine pour les entrepôts désaffectés et les références scatologiques qui sévissent sur les défilés. Comme le rappelle le géorgien Demna Gvsalia, aux manettes du collectif Vêtement et de la maison Balenciaga, «c’est moche, c’est pour ça qu’on aime». Pourtant la claquette-chaussette, malgré d'importants efforts pour en faire un produit modeux, se refuse à l’appel de la mode. Comme le montrent les nombreux footfies (des selfies de pieds) sur Instagram, les tatanes chic logoïsées Céline, Chanel, Chloé Gucci ou Dior ne font leur apparition qu’aux pieds de quelques célébrités, laissant toute la place à leurs homologues issues du streetwear. Pas qu’une question de prix. Si, comme l'analyse pour Stratégies, Chloé Rinaldi, planneur stratégique chez CBA, «l’appropriation des codes streetwear est devenue un moyen, pour le luxe, de se réapproprier sa caractéristique majeure: être source de création et d’avant-garde, la rue étant le berceau principal de l’inspiration contemporaine», cette fois la mayonnaise ne prend pas.

«La réinterprétation proposée par les marques de mode est souvent perçue par les millennials comme une démarche insincère, ou maladroite, explique Nathalie Rozborski. Les jeunes veulent créer eux-mêmes, détourner eux-mêmes, s’approprier l’objet et le rendre unique. Dès qu’ils perçoivent qu’une collaboration est pensée pour eux, ils refusent d’y adhérer.»

En cherchant à s’encanailler pour séduire ses futurs consommateurs, le luxe risque de se perdre. Déjà en 2010, le cabinet Stylophane révélait dans son Facebook Fashion Index (une liste d’attractivité basée sur les données Facebook) la domination sans appel de Nike, Adidas, Puma et Lacoste par rapport à de vénérables maisons de couture comme Chanel ou Dior.

Détournements

Difficile d’intéresser les jeunes en leur proposant une sorte de contrefaçon haut de gamme de ce qu’ils possèdent déjà. Sans compter que chercher ses inspirations dans la rue s’apparente à une forme d’appropriation culturelle, «un concept habituellement réservé aux cultures dominées comme celle amérindienne, mais dont l’acception s’étend, admet Frédéric Godart, auteur de La Sociologie de la Mode et chercheur à l’INSEAD. Parfois, on le trouve aussi appliqué à des références socio-économiques.» Si le poverty-chic traverse la mode depuis les années 1990, ses réalisations les plus récentes «se sont cognées contre une bonne dose de haine et de sarcasme sur les réseaux sociaux, décrypte le site Politico. Le jean taché de boue de Nordstrom a été ridiculisé sur Facebook par Mike Rowe, l’ancien animateur du spectacle Dirty Jobs, qui a qualifié le jean de “déguisement pour les riches qui considèrent le travail ironique”. Au fur et à mesure que la société se polarise –non seulement économiquement, mais aussi politiquement et idéologiquement–, les tendances comme celles-ci sont-elles le symptôme ou la cause de notre mécontentement?»

Les millennials imposent leur tempo. Ils se moquent du sac Carry Shopper de Balenciaga à 1695 euros, largement inspiré par le célèbre sac pour chariot Frakta (80 centimes chez IKEA), et célèbrent la marque suédoise avec une ribambelle de créations originelles, composées à partir de la légendaire toile en polypropylène bleue. Si, avec sa passion pour la claquette-chaussette, la mode officielle leur a peut-être donné le courage d’assumer un mélange vestimentaire honteux (qui «n’a pas vocation à devenir la norme», assure Nathalie Rozborski), leur déclaration d’amour à cette combo à grands coups de hashtags ironiques est d’abord un cri du cœur pour le moche au premier degré, pour le ringard assumé et pour une provoc' qui se refuse à la spéculation. Glamouriser le look de chômeur reste un terrain miné face à une génération qui traverse la crise, étanche aux lubies d’une industrie qui la courtise sans plus arriver à la séduire.

Benedetta Blancato
Benedetta Blancato (14 articles)
Journaliste
modeJul
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