Culture

Okja, ce Totoro d'un nouveau millénaire

Mathilde Dumazet, mis à jour le 29.06.2017 à 13 h 39

Six tonnes, quatre mètres de long, deux mètres de large, l’affiche du film laisse peu de doute quant aux proportions de l’animal. Mais pour son créateur oscarisé, Erik Jan De Boer, Okja, c’est bien plus qu'un bon gabarit pour un énorme méchoui!

Netflix

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«Les journalistes n’écrivent jamais sur les cochons», s’exclame Lucy Mirando (Tilda Swinton), patronne botoxée de la multinationale qui porte son nom dans Okja. Cette réplique du nouveau film de Bong Joon-Ho, présenté en compétition à Cannes et disponible sur Netflix à partir du 28 juin, nous a donné envie de lui donner tort: les journalistes peuvent écrire sur les cochons, surtout quand ceux-ci sont aussi extraordinaires que l’héroïne animale du réalisateur: Okja.

Dans le film, «intrigante» est l’adjectif utilisé par le New York Times pour décrire une créature génétiquement modifiée, élevée par une petite fille et son grand-père en Corée du Sud. La multinationale qui souhaite en commercialiser la viande a, en effet, organisé un concours d’élevage pour cacher au public l’origine artificielle de ses «super-cochons». Dans la réalité, le New York Times a préféré la qualifier «d’hybride».

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C'est une sorte de lamantin, selon le réalisateur. Ou peut être un cochon, un éléphant ou un hippopotame pour la forme et la texture; un chien pour les yeux, les oreilles et les mouvements; et peut-être aussi un dinosaure pour les pattes... Mais Okja n’est pas qu’un mélange de différents animaux, elle est aussi profondément humaine. Ce n’est pas qu’une sensation, c’est l’intention de celui qui l’a créée à l’écran, Erik Jan De Boer, oscarisé pour les effets spéciaux de L’Odyssée de Pi, film pour lequel il avait travaillé sur un autre animal: un tigre.

Un animal plein d’humanité

Pour la sortie du film sur Netflix (et dans quelques rares salles en France malgré un appel au boycott en raison d’une polémique qui agite le circuit de distribution français depuis le Festival de Cannes), celui qui a donné vie à la créature imaginée par Bong Joon-Ho nous a expliqué les détails de son travail sur Okja.

«Le scénario fait d’Okja un animal génétiquement modifié –elle a une intelligence particulière par exemple quand elle sauve Mija, sa maîtresse, ou quand elle la câline–, alors on a pris quelques libertés, on lui a donné quelques aspects humains: la possibilité de pleurer pour ajouter un peu de pathos à la scène, mais pas seulement, on lui a aussi ajouté des cils. Pour cela on s’est inspiré des chevaux et des ânes, ça lui donne un aspect plus doux et féminin.»

Pour le reste du regard, l’équipe d’Erik Jan De Boer a décidé de limiter au maximum le nombre d’expressions pour mieux approfondir leur subtilité. C’est à l’image des yeux de labrador que ceux d’Okja ont été créés. Les chiens ont aussi inspiré les gestes de l’animal dans sa relation à l’homme: protecteur et joueur. Les internautes n’ont d’ailleurs pas manqué de souligner cette référence.

«Otis avait passé le casting pour Okja pour le rôle principal, mais ils ont préféré les images de synthèses… ça sera pour la prochaine fois mon pote» - Capture écran Instagram

Le nouveau Totoro

Dans une scène pleine de douceur, on voit Mija –la jeune fille qui a grandi avec Okja dans les montagnes coréennes– dormir sur le ventre de l’animal. Sur Twitter et à la sortie du film sur la croisette, la même référence était invoquée: Totoro, l’icône du film éponyme de Miyazaki.

«Comme beaucoup d’animaux, Okja a le ventre plus doux et plus clair. Ça a été un casse-tête pour les effets de couleurs et de lumière», explique Erik Jan De Boer. Mais l’important était surtout que les spectateurs «tombent amoureux» de la créature. Pari réussi, sur les réseaux sociaux, on suggère déjà la création de peluches géantes à l’image d’Okja… comme il en existe déjà de Totoro.

Attachante… et appétissante?

Pour Erik Jan De Boer, Okja a deux aspects. «D’un côté elle doit susciter la compassion, mais ce qui était aussi important, pour moi [et pour Lucy Mirando, ndlr], plus que pour Bong Joon-Ho, c’était sa capacité à donner envie au consommateur: sa peau, sa chair et ses muscles devaient nous donner faim».

Dans le film, le ou la journaliste (fictif ou fictive) de Slate écrit «Lucy Mirando réussit l'impossible. Elle nous fait aimer une créature qu'on a envie de manger». Dans la réalité... j'aurais le coeur brisé de voir un bout d'Okja dans mon assiette. 

«J’aime bien l’idée que nous puissions recréer des animaux plus que crédibles et faire ainsi en sorte que les vrais animaux ne soient pas utilisés pour le tournage»

Erik Jan De Boer

Pari raté? De nombreux internautes ont évoqué la possibilité de devenir vegan après avoir vu le film. D’autres avaient supposé que Jessica Chastain, membre vegan du jury à Cannes, apprécierait particulièrement les côtés militant, écologiste et animaliste de l’œuvre de Bong Joon-Ho. Car ce que dénonce le film, c’est aussi l’abattage industriel et inhumain des animaux, un sujet plus souvent abordé par les journalistes que les cochons eux-mêmes.

Si le pari de rendre Okja appétissante est seulement à moitié réussi, c’est peut-être car Erik Jan De Boer est lui-même attaché à la cause animale et aux animaux. 

«Ils sont très stressés quand on les utilise pour jouer dans des films. J’aime bien l’idée que nous puissions recréer des animaux plus que crédibles et faire ainsi en sorte que les vrais animaux ne soient pas utilisés pour le tournage.»

Le directeur des effets spéciaux, un acteur comme les autres?

Dans une interview publiée sur Challenges, Bong Joon-Ho a déclaré qu’Erik Jan De Boer était «autant acteur que les acteurs» présents à Cannes. Pendant la phase de préparation du film, le cinéaste était à Séoul, Erik Jan De Boer à Vancouver. Ils travaillaient le design de l’animal par Skype, à partir de croquis dessinés avec le réalisateur. Mais une fois le tournage commencé, le directeur des effets spéciaux a quitté son laboratoire pour venir sur le plateau. «J’étais derrière la caméra, connecté à l’équipe par une radio pour mettre au point les scènes les plus subtiles.» Pas vraiment acteur donc, mais très investi dans la préparation de ces derniers et dans la photographie. 

La plupart des animaux créés en image de synthèse dans les films sont des créatures hostiles. C’est le cas dans The Host, le troisième long-métrage de Bong Joon-Ho ou dans une moindre mesure dans L’Odyssée de Pi. Pour Erik Jan De Boer, cela implique moins de contact physique avec les acteurs… et c’est presque tant mieux vu la logistique induite par les scènes de proximité physique. Okja n'est pas un monstre. Elle entretient avec Mija une relation «d’amitié, une relation intime». Mais ce n'était pas forcément le plus dur: «Parfois, ils étaient plus de six acteurs à la toucher en même temps.»

«Nous ne voulions pas que ça soit un handicap pour les acteurs, il fallait qu’ils aient une idée précise de ce à quoi le résultat final allait ressembler. On ne voulait pas les limiter dans leur jeu. Pour certains plans, c’était facile, mais pour d’autres il a fallu créer des solutions uniques. Par exemple lorsque Mija est à l’intérieur de la bouche d’Okja pour lui laver les dents.»

Le travail d’Erik Jan De Boer ne s’est pas limité à la transcription des émotions de l’animal à l’écran, il lui fallait expliquer à la jeune actrice les émotions d’Okja, ses expressions ou encore son langage corporel. «Je voulais qu’elle se sente en confiance, explique-t-il, même dans les scènes un peu périlleuses.»

La plupart du temps, l’équipe utilisait des morceaux de mousse pour simuler les points de contacts entre l’animal et les acteurs. «Les gens nous regardaient passer avec les mousses et se demandaient ce qu’on pouvait bien faire avec. Nous avons fait beaucoup de répétitions pour que les plans soient bons.»

Outre le travail avec les acteurs, les exigences du réalisateur en matière de gros plans ont aussi été un challenge pour l’équipe en charge des effets spéciaux, d’autant que la majorité du film a été tourné «on location», dans les lieux où l’histoire se passe, pour plus de réalisme.

«Les plans serrés sur Okja étaient difficile à gérer pour les personnes en charge de la texture de l’animal. C’était incomparable avec ce que j’ai pu faire avant. Nous avons tourné en 4K, nous avions donc une double exigence: il fallait que ce soit réaliste, pas seulement de manière générale, mais aussi dans les détails, quand Okja respire.»

Aucun des poils qui recouvrent la peau rugueuse de l’animal n’a été négligé. Le résultat est surprenant, encore plus sur grand écran. Une raison de plus de regretter que le film ne soit pas distribué en salles à grande échelle.

Mathilde Dumazet
Mathilde Dumazet (13 articles)
Étudiante à l'école de journalisme de Sciences Po
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