Monde

«Conversations avec Mr Poutine»: la parole n'est qu'au Kremlin

Daniel Vernet, mis à jour le 26.06.2017 à 11 h 06

France 3 diffuse à partir de ce lundi 26 les quatre épisodes d'entretiens entre Oliver Stone et Vladimir Poutine. Une interview qui manque sacrément de contradiction.

Après les Américains puis Russes, les téléspectateurs français vont pouvoir regarder à compter de ce lundi 26 juin les quatre épisodes d'une heure de l’interview accordé par Vladimir Poutine au cinéaste américain Oliver Stone. Au total, les deux hommes se sont entretenus pendant vingt heures réparties sur douze rencontres étalées de juillet 2015 à février 2017. Mais Vladimir Poutine n'y dévoile aucun secret.

Un président peut très bien dire ça… «Ça», c’est une défense et illustration de la politique russe sans qu’à aucun moment, au cours des épisodes que nous avons pu voir, les affirmations du chef du Kremlin ne soient contestées. L’art de l’interview, selon le quadruple vainqueur des Oscars hollywoodiens, semble être d’abonder dans le sens de son interlocuteur ou de lui poser les questions qui lui permettront de développer son point de vue.

«La meilleure prise de Poutine»

«Oliver Stone: la meilleure prise de Poutine», commente The Moscow Times. La presse russe a consacré de longs articles à la série qui a été diffusé sur la première chaine, la plus importante parce qu’elle est vue dans toute la Russie. Les médias américains, en revanche, se sont déchaînés contre Oliver Stone qui s’est fait une spécialité de mettre en cause la version dominante de l’histoire des Etats-Unis.

Avec Poutine, le cinéaste s’est fixé un objectif qu’il ne cache pas: s’opposer à la «propagande antirusse» censée déferler sur les Etats-Unis, notamment depuis la présidence de George W. Bush. Il n’est pas le seul dans la famille. Son fils travaille depuis six ans à Russia Today, la télévision créée par le Kremlin pour porter la bonne parole russe à l’étranger. Oliver Stone a «peur des néoconservateurs» qui ont pensé avoir gagné la guerre froide.

Il remarque que les États-Unis n’ont jamais connu la guerre sur leur sol, en tous cas la guerre étrangère car la guerre civile (1861-1865) fut une des plus sanglantes du XIXème siècle. Pour beaucoup de généraux américains dit-il, la guerre est un jeu. C’est au sortir d’une projection du film Dr Folamour, de Stanley Kubrick, que Vladimir Poutine n’avait jamais vu auparavant. Le président russe le regarde sans rien dire, avec un petit sourire. Il aura tout loisir de le revoir. Oliver Stone lui a offert le DVD.

«Vous savez bien que je suis maître de judo»

Comme dans les émissions de la télévision russe, Vladimir Poutine est montré à son avantage, en hockeyeur, en cavalier, en judoka. Oliver Stone ose soulever un sujet tabou. Poutine se retrouverait–il dans un sous-marin sous la douche avec un gay? Non, répond le président, ce serait une provocation: «Vous savez bien que je suis maître de judo.» Autre confidence: Poutine est grand-père. C’est une révélation dont on ne doit pas sous-estimer la valeur. Les affaires de la famille sont taboues dans les medias russes, sauf indication contraire expresse du Kremlin.

Vladimir Poutine veut offrir aux téléspectateurs un visage souriant et rassurant. «Contrairement à d’autres pays, dit-il, nous ne sommes jamais intervenus dans les affaires intérieures des autres», en ajoutant: «Nos services secrets travaillent toujours dans le cadre de la loi.»

Au lendemain de la diffusion en Russie du film, l’ancien colonel du KGB tenait un tout autre langage, à l’occasion du 95ème anniversaire de la direction «C», celle des Services de renseignements extérieurs. C’est dans cette direction et sous la couverture du centre culturel germano-soviétique de Dresde que Poutine a officié de 1985 à 1990. Comme tous ses camarades de la direction «C», il avait une activité «illégale», avait-il reconnu à la télévision.

L’impératif de lucidité

Oliver Stone ne se soucie pas des contradictions de son interlocuteur. Quand il s’intéresse à l’action de la Russie en Ukraine, c’est par le biais d’un entretien avec le président déchu Viktor Ianoukovitch. Il s’agit de démontrer que la révolution de Maïdan à Kiev, en 2014, est le fruit d’un complot impérialiste américain. Lui qui a soutenu Bernie Sanders contre Hillary Clinton, rappelle le parallèle tracé avec Hitler par la candidate démocrate à la présidence au moment de l’annexion de la Crimée par la Russie. Grand seigneur Poutine répond que «le niveau de notre culture politique nous empêche de faire de telles comparaisons». Mais il oublie son «niveau de culture» quand il répond à la question: «Avez-vous eu un mauvais jour? – Je ne suis pas une femme, donc je n’ai pas eu de mauvais jours». Même dans les shows les mieux préparés, le vernis craque parfois.

Aux Etats-Unis ces «Putin interviews» ont provoqué une vague de protestation contre un cinéaste connu pour son goût pour une relecture non-conformiste de l’histoire. Il veut montrer comment Poutine, ce «conservateur social» conçoit et défend les intérêts de son pays. Pourquoi pas. Mais à trop vouloir prouver, il nuit à son propre but. Le site Gizmodo a débusqué une entourloupe quand Poutine veut illustrer l’efficacité de l’armée russe contre Daech. Le chef du Kremlin sort un smartphone et montre de soi-disant soldats russes en pleine action. Selon Gizmodo, la vidéo date de 2009 et montre… des soldats américains en opération contre les talibans en Afghanistan. Oliver Stone n’a pas démenti, insistant en guise de réponse sur la lutte sans merci des Russes contre le terrorisme islamique.

Extrait du film d'Oliver Stone

Les Américains, et les Occidentaux en général, portent certes une part de responsabilité dans la détérioration des relations avec la Russie dans les années qui ont suivi la fin de la guerre froide. Sans doute n’ont-ils pas tenu assez compte du sentiment, justifié ou non, d’une partie du peuple russe d’avoir été «humilié». L’impératif de lucidité du côté des Occidentaux n’exonère pas les Russes de s’interroger sur les dérives autoritaires postcommunistes et la montée d’un nationalisme menaçant pour leurs voisins. Le film d’Oliver Stone ne contribue pas à cette indispensable confrontation des points de vue.

*Conversations avec Mr Poutine: épisode 1 et 2 le 26 juin sur France 2 à 20h55; l'épisode 3, le 28 juin à 23h30; et l'épisode 4, le 29 juin à 23h40

Daniel Vernet
Daniel Vernet (435 articles)
Journaliste
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