Monde

Au Japon, des coussins comme partenaires sexuels

Agnès Giard, mis à jour le 23.06.2017 à 14 h 39

Bienvenue dans le monde étrange des sextoys japonais.

Publicité pour le «coussin à sensations sexuelles», appelé aussi «compagne pour dormir» © Dekunobô

Publicité pour le «coussin à sensations sexuelles», appelé aussi «compagne pour dormir» © Dekunobô

Billet publié en collaboration avec le blog de la revue TerrainDans le numéro 67 de la revue intitulé «Jouir», le lecteur pouvait découvrir «Étreindre les êtres du rêve, L’oreiller comme partenaire au Japon» mené au Japon par Agnès Giard.

Au Japon, le discours qui entoure les jouets sexuels pour hommes, assimilés à des «produits qui soignent» (iyashi gûzu), en fait les adjuvants d’un sommeil réparateur. Ils sont d’ailleurs nommés diversement «appuie-tête» (makura), «oreiller» (pirô) ou «coussin» (kusshion), suivant une stratégie marketing singulière: de quoi est-elle révélatrice?

Il existe sur le marché des jouets sexuels pour hommes au Japon une impressionnante quantité d’ersatz humains qui présentent, pour une grande partie d’entre eux, la caractéristique de dormir ou d’avoir l’air endormi, cohabitant dans des catalogues dont ils occupent entre 30 et 50% des pages, avec un turn-over à faire tourner la tête.

Yeux fermés, plongés dans un sommeil qui les coupe du monde réel, ils invitent l’humain à les suivre sur le chemin du rêve. C’est de cette invitation étrange que j’ai voulu faire l’analyse, m’étonnant que les postures de l’offrande sexuelle soient –sur les sites de vente en ligne– si souvent couplées avec l’idée de l’inconscience ou du rêve.

Essayant de comprendre suivant quelle logique s’articulait cette association paradoxale du désir et du sommeil, je me suis d’abord intéressée aux formes que prenaient ces objets, puis à la façon dont ils étaient nommés par les fabricants et les revendeurs.

En pièces détachées

 

Les sextoys –poupées ou morceaux de corps destinés à la masturbation– se présentent comme des duplicatas de jeune fille parfois réduite à l’épure: les embryons de forme qui préludent à son apparition prennent tantôt l’aspect d’un traversin, tantôt celui d’un matelas gonflable reproduisant vaguement une silhouette humaine.

Ces «corps» peuvent être recouverts de peaux interchangeables et complétés d’organes en option: têtes modulables, visages aux expressions variées, perruques à agrafer, bras et jambes facultatifs, seins de toutes tailles, tétons en patch, vagins jetables… Beaucoup de ces simulacres d’humains sont donc vendus avec leurs organes en pièces détachées. Dépouillés du puzzle de membres qui permettent de les customiser, ces sextoys présentent souvent la forme d’un oreiller pneumatique ou rembourré.

Une offre diversifiée

La firme leader dans le domaine de ces «oreillers de chair» s’appelle Dekunobô. Elle a été fondée en 2002 par Nobuyuki Kikuchi, visible sur la photographie ci-contre.

Ses produits, vendus sous le nom générique de «coussins à sensations sexuelles» (seikan kusshion) sont des peluches remplies de billes granulées en micro polystyrène. Il les appelle aussi «compagne pour dormir» (surîpu konpanion) ou «poupée-corps» (bodi dôru).

Dans leur version minimaliste, ces poupées sexuelles se présentent sous la forme de coussins, qu’il est possible de dissimuler sous des taies d’oreiller.

Il y en a de trois sortes:

  • Celles comme la «Venus body» (bînasu bodi), aux contours suggestifs, s’inspirent des Venus préhistoriques.

  • Celles, plus épurées comme le momojiri kusshion  –qu’on pourrait traduire «coussin popotin»  sont des ébauches anatomiques de hanches.

Le « coussin popotin » (momojiri kusshion). Dekunobô

  • Il y a enfin ces rectangles couleur chair, que la firme Dekunobô appelle les «unités coussin fournies avec un orifice» (hôru tsuki yunitto kusshion). L’orifice en question est conçu pour accueillir un vagin artificiel qu’il suffit d’insérer dans l’ouverture puis de retirer pour le nettoyer après usage.


Les hôru tsuki yunitto kusshion, «unités coussins avec orifice». Dekunobô

Trompe-l’œil

À ce stade de la métamorphose, la poupée devient si proche d’un coussin qu’il est difficile de savoir s’il faut la classer parmi les articles de literie ou parmi les objets destinés à la masturbation.

Comme pour semer plus encore le trouble, la firme Dekunobô vend d’ailleurs un accessoire baptisé «tablier» (apuron) qui permet de déguiser n’importe quel oreiller usuel en partenaire sexuel. Cet accessoire se présente comme une peau de rechange, agrémentée d’une paire de seins et d’une vulve. On peut le nouer non seulement sur un oreiller, mais même sur l’édredon ou sur la couverture de lit pliée pour donner l’illusion d’un corps.

Ce genre de déguisement en trompe-l’œil est loin d’être isolé. Beaucoup de fabricants au Japon jouent sur ambiguïté qui touche à la nature de l’objet: s’agit-il d’un support pour le sommeil ou pour le sexe ?

L’ambiguïté est lexicale, avant tout : comme pour s’approprier les qualités attribuées aux oreillers, qui sont au Japon très fortement associés aux valeurs positives du repos et de l’apaisement, les sextoys sont souvent qualifiés de noms évocateurs, par exemple kû pirô («coussin qui a sommeil»). Avec un jeu de mots sur l’homophonie de qui peut aussi se comprendre «vide», ou «air» par allusion à la nature de la poupée. Ou bien oppai makura («oreiller de seins»), ou encore Di enu ea pirô («coussin gonflable à l’ADN»).

Il y a enfin le insatto hagu pirô («coussin à câlins et à pénétrer») et le nama rori pirô , «coussin de chair Lolita»), etc.

Il s’agit en général de poupées gonflables mais ces poupées peuvent aussi prendre la forme stylisée d’un matelas tantôt transparent, tantôt recouvert d’une image en trompe-l’œil.

Les formes de ces matelas sont parfois découpées sur une silhouette humaine. Parfois aussi elles mutent en silhouettes hybrides : le haut du corps est un oreiller gonflable carré tandis que le bas du corps est celui d’une humaine.

C’est le cas d’un produit tout juste mis en vente par la marque Hot Powers: le «coussin sauterelle belles jambes» (bikyaku Hoppa pirô) sur lequel il est possible d’enfiler une taie d’oreiller ornée en trompe-l’œil d’une jeune fille recto-verso.

«Coussin sauterelle belles jambes» (bikyaku hopper pillow). Hot Powers

Brouillage des repères

Il n’est pas innocent que ce produit soit présenté dans une tenue de miko, desservante de sanctuaire shintô, comme une «épouse» capable de «franchir le mur entre les dimensions» (Jigen no kabe wo tobikoete, ore no yome). «Le shintô accueille les dieux sur les supports les plus divers», explique Laurence Caillet. Dans un article intitulé «Substituts, ruses et métamorphoses», elle énumère les formes que peuvent «emprunter» les dieux : montagne, cailloux, chevaux, concombre, miroirs, balais, enfants et objets anthropomorphiques servent de véhicules à des puissances qui, n’ayant pas de forme propre, circulent à travers les choses sans respecter les distinctions vivant/non-vivant.

Les poupées sexuelles jouent de même le rôle d’une interface. Elles agissent comme des médiateurs avec ceci de particulier que leur médiation repose sur un brouillage systématique des repères et des catégories.

La stratégie qui consiste à vendre des sextoys sous le nom d’oreillers participe de la même logique. Il s’agit de délimiter l’aire du jeu sexuel comme un espace sacré et d’induire le client à faire semblant de croire en l’existence surnaturelle d’une jeune fille… qui n’est que du vide.

Le client doit faire «comme si» une présence se cachait derrière les allures factices d’une baudruche. Il doit jouer à croire, au sens au Albert Piette l’a défini: «Croire, c’est accepter le flou». Dans le cas des sextoys, croire c’est aussi s’autoriser à franchir soi-même les limites. Tout le charme des simulacres japonais se trouve probablement dans ces jeux de va-et-vient entre le verso et le recto d’une taie d’oreiller, qui invitent l’utilisateur à se détourner des apparences ou à passer au travers d’elles.

The ConversationSous une forme sécularisée, la production et la commercialisation des sextoys pour hommes au Japon encourage donc l’exercice d’une foi sur un mode ludique, voire onirique.

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

The Conversation

Agnès Giard
Agnès Giard (1 article)
Chercheuse en anthropologie
japonsexe
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