Science & santé

«Plus jamais ça»: le cri de colère de la «promo fiasco» de médecine

Juliette Mitoyen, mis à jour le 26.06.2017 à 16 h 11

Le 22 juin, les étudiants en 6e année de médecine ont dû repasser deux de leurs épreuves d'accès à l'internat sur lesquelles ils avaient déjà planché les lundi 19 et mercredi 21 juin. Un dysfonctionnement qui a du mal à passer chez des étudiants déjà largement soumis au stress.

Des étudiants de deuxième année de médecine s'entraînent sur des animaux, à la faculté de Médecine de Poitiers, le 4 février 2016. GUILLAUME SOUVANT / AFP

Des étudiants de deuxième année de médecine s'entraînent sur des animaux, à la faculté de Médecine de Poitiers, le 4 février 2016. GUILLAUME SOUVANT / AFP

À la fin de la sixième année d’étude de médecine, les externes s’apprêtent à devenir internes. Les Épreuves classantes nationales informatisées –ou ECNi– sont un passage obligatoire qui déterminera leur spécialité médicale et leur lieu d’internat. Trois jours d’épreuves qui, cette année, se sont transformés en quatre pour les quelques 8.900 étudiants de la promotion 2017. Car deux sujets d’analyse de dossiers cliniques progressifs (DCP) ne respectaient pas l’égalité des chances qui devrait exister entre les candidats pour un tel examen.

Une version quasi identique de l’un des dossiers du lundi avait déjà été analysée par les étudiants de la promo 2016 pendant une épreuve test. L’autre dossier avait été proposé à l’occasion d’une conférence dans l’une des 37 facultés de médecine de France.

Les étudiants redoublant leur sixième année ainsi que ceux qui avait déjà analysé le second dossier dans leur faculté étaient ainsi avantagés. Le jury national des épreuves a donc décidé, plutôt que d’attribuer la même note à tous les élèves pour les dossiers en question, de leur faire repasser les deux épreuves le jeudi 22 juin.

Face à l’annonce de la reconduite des épreuves, l’Association nationale des étudiants en médecine de France (ANEMF) a publié deux communiqués, dénonçant l’incapacité des organisateurs à surveiller qu’un dossier présenté ne soit pas déjà tombé. Selon Antoine Oudin, son président, la faute est à imputer au Conseil scientifique:

«Le Conseil scientifique est en charge de monter les épreuves et de rédiger les dossiers. Il possède une banque de sujets que des professeurs alimentent avec des épreuves. Or, quand un sujet est tiré au sort dans cette banque, il ne peut y retourner, car il pourrait être retiré l’année d’après. Mais il y a eu un dysfonctionnement au niveau du Conseil scientifique car un sujet quasiment identique à l'un des ECNi tests de 2016 est ressorti. Ça n’aurait jamais dû arriver. Et le Conseil scientifique a expliqué qu’il n’avait pas remarqué que ce sujet avait été remis dans sa banque de données.»

Des élèves furieux

 

Ce manque de vigilance a excédé les futurs internes, qui jouent gros au cours de ces épreuves: après six ans d’études, ces ECNi détermineront la spécialité qu'ils exerceront pendant près de quarante ans. Avoir un bon classement est impératif si l’on envisage d’exercer dans un champ médical très prisé, comme l’ophtalmologie. Au sortir de leur dernière épreuve, le jeudi 22 juin, les étudiants de sixième année en avaient gros sur le cœur. Pour Marion, ces problèmes témoignent du «manque de respect» du Conseil scientifique pour les étudiants:

«Quand on a appris que la première épreuve était reportée, on était tristes, bien-sûr. Mais quand on a sû que la seconde l’était aussi, on était vraiment très énervés. On pensait que c’était impossible que l’erreur se reproduise deux fois de suite. C’est un manque de respect total vis-à-vis de notre travail. Il faut que les personnes responsables de cela démissionnent ou se fassent virer, et qu’on prenne des mesures pour que ça ne recommence pas.»

Tiffanie, une amie de Marion, acquiesce:

«On a tous fondu en larmes, c’était peut-être le pire moment de notre vie. On se prépare depuis trois ans pour ces épreuves, on ne sort plus, on n’a plus de vie sociale, on bosse non-stop et des gens sont incapables de nous faire un concours correct.»

Sophie, qui vise un internat en chirurgie digestive, était particulièrement remontée contre les rebondissements de ces épreuves 2017 et appelle à revoir le fonctionnement même du Conseil scientifique:

«Le Conseil Scientifique et le CNG [le centre national de gestion, qui coordonne l’organisation du concours et la mise à disposition des sujets, ndlr] n’ont pas fait leur travail. Je pense qu’on en a tous marre et qu'on a juste envie que des têtes tombent car ce qu’on a vécu est inadmissible. Ça rajoute du stress à des épreuves déjà stressantes.»

Elle conclut, cependant, en souriant: «Mais bon, maintenant, on va se détendre!»

La colère des étudiants s’est aussi propagée sur Twitter dès l’annonce du report des épreuves:

Les dysfonctionnements des ECNi 2017 ne sont pas quelque chose de nouveau pour les apprentis médecins: en 2011 et 2016 déjà, des problèmes similaires, à la fois de redondance de dossier et des erreurs techniques, avaient été observés. Nicolas, issu de la promotion 2016 et aujourd'hui interne en médecine générale en Île-de-France, a subi les problèmes techniques de la plateforme des épreuves une année durant:

«Je faisais partie de la première promotion à passer des ECN informatisées. On a commencé l’année alors que la plateforme informatique ne marchait pas et pendant nos épreuves blanches –trois dans l’année– elle a crashé plusieurs fois. Donc psychologiquement, notre année a été longue car on se demandait si le jour de l’épreuve, ça allait planter ou pas.»

Finalement, pas de bug informatique pour l’épreuve de 2016… mais un dossier déjà étudié en conférence par une faculté de médecine de Lyon est ressorti. Comme cette année. «On a eu de la chance, car on n’a pas eu à repasser les épreuves, se souvient Nicolas, ils ont mis 20/20 à tout le monde au dossier». Alors que les 8.900 étudiants de la promotion 2017 ont, eux, repassé leurs épreuves.

«On s’estimait malchanceux l’année dernière à cause des problèmes informatiques, mais je suis content de ne pas avoir été à leur place cette année… Après quand on devient interne, qu’on fait nos premiers pas à l’hôpital et qu’on côtoie des patients, on ne pense plus aux ECN. On passe à autre chose.»

Une population fragile

L’ANEMF a tenu à rappeler dans son premier communiqué que cette «situation ne saurait durer plus longtemps et de surcroît concernant une population dont on démontrait il y a une semaine tout juste qu’un étudiant sur trois est en état dépressif».

Le 13 juin dernier sortait une grande enquête sur la santé mentale des jeunes médecins. Et le constat est pour le moins alarmant: sur plus de 21.000 étudiants et internes interrogés, 66% disent souffrir d’anxiété et 28% de troubles dépressifs. Un chiffre beaucoup plus élevé que la moyenne des Français, dont 10% «seulement» sont sujets à la dépression. Les raisons de la souffrance psychologique chez cette jeune population ne manquent pas: stress auquel sont soumis les étudiants durant leurs études dans le but de se préparer au concours très relevé de l’internat, horaires à rallonge, pression et peur de faire des erreurs...

Dans les paroles des étudiants interrogés, l’idée d’un «manque de considération» pour leurs études et leur future profession est omniprésente. Nombre d’entre eux auront des postes à haute responsabilité et des vies humaines entre leurs mains. Auto-baptisée «Promo fiasco» sur Twitter, la promotion 2017 des futurs internes veut du changement. Leur message est clair: «plus jamais ça». Robin, étudiant de sixième année à Nice et membre de l’ANEMF, explique que les dysfonctionnements des épreuves de cette année apparaissent comme le «drame qui cristallise la colère des étudiants»:

«Les étudiants ont eu l’impression d’être totalement malmenés –pour rester poli. Ce sont des épreuves très lourdes, car on doit tout savoir sur chaque spécialité médicale. Au vu de cette exigence, on attend un minimum de sérieux de la part des organisateurs. Début juin, l’enquête sur la santé mentale des internes et étudiants en médecine faisait ressortir un taux impressionnant d’anxiété, de dépression et d’envies suicidaires. Ce fiasco a bouleversé des étudiants: certains ont pleuré, d’autres ont fait des attaques de panique dans les amphis… Si on soigne nos futurs patients avec la même rigueur que celle de ces épreuves, il y aura de la casse.»

«Trouver des modalités d'amélioration»

L’association étudiante a ainsi demandé à ce que soit «rapidement lancé un cycle de concertation (…) pour pouvoir envisager des mesures réellement efficaces concernant la redondance des questions aux examens». Dans un second communiqué, l’ANEMF a également demandé à rencontrer Agnès Buzyn, ministre de la Santé et des Solidarités, ainsi que Frédérique Vidal, ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation, «afin de pouvoir trouver au plus vite des modalités d’amélioration».

Robin affirme que l’ANEMF attend de nombreuses choses de cette rencontre avec les ministres, et notamment la possibilité de revoir en profondeur l’organisation du Conseil scientifique, détruire la base de données vérolées des sujets et exiger des sanctions contre les responsables de ce «fiasco» qui auront été démasqués par l’enquête demandée par les deux ministères concernés. Mais l’ANEMF exige également que la santé mentale fragile des étudiants en médecine soit prise en considération avec la mise en place d’un suivi personnalisé pour la promotion 2017 qui a vécu ces reports d’épreuves et la mise en œuvre du plan de santé mentale demandée début juin par l'association.

Le ministère de l’Enseignement supérieur a quant à lui indiqué être conscient «que ces problèmes (…) ne sont pas acceptables pour les étudiants» et a confirmé qu’un comité de suivi extraordinaire se réunirait ce mardi 27 juin, à 10 heures. 

Contacté par Slate à ce sujet, le Conseil scientifique n'a pour l'instant pas donné de réponse.

Juliette Mitoyen
Juliette Mitoyen (8 articles)
Journaliste
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