Culture

Chelsea Clinton a écrit un livre féministe pour enfants d’une tristesse infinie

Katy Waldman, traduit par Bérengère Viennot, mis à jour le 26.06.2017 à 7 h 51

La fille d’Hillary et de Bill Clinton publie aux États-Unis un livre pour enfants qui semble tout droit sorti du cœur saignant de la campagne de sa mère.

«She Persisted», de Chelsea Clinton, illustré par Alexandra Boiger

«She Persisted», de Chelsea Clinton, illustré par Alexandra Boiger

Chelsea Clinton, la fille d’Hillary et de Bill Clinton, 37 ans et deux enfants, a passé toute sa vie d’adulte à slalomer au milieu des affaires de famille. Mais même lorsqu’elle s’est essayée à la politique, comme l’observait Jack Shafer en février 2016, sa position de Première Fille lui a permis de rester au-dessus de la mêlée—à l’abri des querelles partisanes et quasiment intouchable pour la presse. Pendant les présidence Bush et Obama, elle a amassé les diplômes, écrit des livres, elle s’est essayée au journalisme (avec un petit boulot à 600.000 dollars l’année sur NBC) et a fondé une famille tout en associant toujours plus étroitement son destin à celui de la Clinton Foundation dont elle est aujourd’hui vice-présidente. Un portrait d’elle publié en 2016 dans The Atlantic se conclut ainsi:

«Chelsea s’est installée dans un genre de limbes: elle poursuit des projets personnels, tout en arrondissant les angles grâce à la marque Clinton, et elle arrive à bien protéger sa vie privée tout en profitant de l’influence et des contacts que sa célébrité lui procure.»

Cet article avance que le destin de Chelsea Clinton était «d’avoir des parents (…) d’une telle envergure qu’il vous est impossible d’écrire votre propre histoire.» Avec ses récents subtweets au sujet de l’hôte de la Maison Blanche et de ses copains, Chelsea semble afficher une allégeance plus personnalisée, voire inattendue, à sa mère. Aujourd’hui, elle sort aux États-Unis un livre pour enfants appelé She Persisted, qui donne l’impression d’être la distillation pure d’une vision du monde féministe dont elle aurait directement hérité. Si la campagne d’Hillary Clinton avait été dirigée par une unique intelligence humaine et que cette intelligence avait décidé de se mettre à la littérature enfantine juste après les élections américaines de 2016, alors c’est exactement le livre qu’elle aurait écrit.

L’ouvrage, accompagné d’illustrations délicates et mélancoliques de l’aquarelliste Alexandra Boiger, se base sur un mème féministe que l’on doit à la sénatrice du Massachusetts Elizabeth Warren: «Nevertheless, she persisted». Et pourtant, elle a persisté: c’est la phrase que Mitch McConnell, chef de la majorité au Sénat américain, avait crachée avec dédain au sujet de la sénatrice Warren que les républicains avaient tout fait pour réduire au silence –en invoquant une règle du Sénat interdisant à un sénateur de s’en prendre à un autre–, tandis qu’elle lisait une lettre de Coretta Scott King, la veuve de Martin Luther King, mentionnant le passif chargé de Jeff Sessions en termes de respect des droits civiques. Ce livre raconte l’histoire de 13 Américaines, des femmes sources d’inspiration qui—dans les termes récurrents du récit lui-même—ont surmonté l’adversité pour réaliser leurs rêves.

Un musée féminin existentiel

La fille du couple Clinton déclare espérer que She Persisted sera utile à «tous ceux et celles qui ont toujours voulu se faire entendre mais à qui on a dit de se taire … à toutes celles et ceux à qui on a un jour fait sentir qu’ils valaient moins que les autres.» Les super héroïnes de ce livre incluent l’ancienne esclave abolitionniste Harriet Tubman, Helen Keller, la journaliste Nellie Bly, Ruby Bridges, qui fut la première enfant noire à intégrer une école pour enfants blancs aux États-Unis, la danseuse étoile amérindienne Maria Tallchief et la sprinteuse Florence Griffith Joyner. Chaque personnalité a droit à deux pages, dont une description de ce qu’elle a accompli et des obstacles qu’elle a dû franchir pour réaliser ses ambitions.

Margaret Chase Smith «a persisté à défendre les droits des femmes et l’extension des opportunités pour les femmes dans l’armée, à se battre pour défendre la liberté d’expression et soutenir l’exploration spatiale». Claudette Colvin «était censée céder son siège [dans le bus] à une femme blanche juste parce qu’elle était afro-américaine. En refusant de se lever, elle a persisté à prendre position pour défendre ce qui est juste.» Le livre présente ces femmes sous la forme de tableaux accrochés dans une galerie que visitent des fillettes d’aujourd’hui. Hillary Clinton y figure, dans son tableau à elle, très souriante et vêtue d’un élégant tailleur-pantalon rouge, mais elle n’a pas de chapitre dédié. Ce musée féminin existentiel est un rêve à la fois joli et triste dans lequel les héroïnes de la féminité américaine se rassemblent pour se féliciter les unes les autres.

Conscience sociale

C’est également, et il vaut la peine de le souligner, un rêve à mille lieues de celui promu par Ivanka Trump (pour commencer, la palette tendre de Boiger n’a pas grand-chose à proposer de pailleté). Dans son propre essai de manifeste féministe, Women Who Work, l’ancienne copine de Chelsea souligne l’importance de «bâtir une vie qu'on aime—une vie pleine, multidimensionnelle Les modèles de Chelsea Clinton, en revanche, aspirent à davantage qu’à la gloire et à l’accomplissement personnels; elles se battent pour plus de justice sociale, pour les droits civiques ou un meilleur soin des nouveau-nés par exemple. She Persisted est un livre progressiste qui dégage une fervente conscience sociale, marqué par une distribution variée et un didactisme doux et empreint de sincérité. Pas d’appel révolutionnaire à réinventer la société mais une pression certaine pour la faire progresser. «Souvenez-vous de ces femmes» exhorte Chelsea Clinton vers la fin du livre. «Elles ont persisté, et toi aussi il faut que tu persistes». Peut-être les événements de 2016 sont-ils trop présents à mes oreilles, mais cela m’a semblé presque plaintif, comme une supplique murmurée par nos ancêtres entravées aux cœurs purs: Faites que leurs ambitions n’aient pas été vaines.

En art, il arrive parfois que la minutie soit interprétée comme un de lot de consolation pour pallier un manque d’inspiration—ce qui ne sert particulièrement bien ni Chelsea ni Hillary Clinton. Ce sont des communicantes plus consciencieuses que charismatiques ou émouvantes, qui s’attachent à trouver les bons mots pour combattre les injustices. Le déficit de glamour des femmes Clinton—qui semble au moins en partie délibéré—coïncide curieusement avec ce que ma collègue Michelle Goldberg appelle un moment de «culpabilisation des femmes À l’ère de Trump, les Américains réalisent à quel point notre pays a toujours été hostile à la féminité. She Persisted, avec ses histoires de discrimination et d’épreuves, place sans ambages ses protagonistes dans ce monde antagoniste, où l’endurance et la détermination sont au moins aussi importants que le génie. Le livre est peut-être positif mais il n’est pas joyeux. Il s’intéresse bien davantage à la ténacité des femmes devant les obstacles qu’elles ont à surmonter qu’à la substance de leurs rêves.

Le féminisme comme projet solitaire 

En outre, le féminisme y est présenté comme un projet plutôt solitaire. Les portraits de Chelsea Clinton font rarement mention du rôle joué par l’entourage qui a pu aider ces femmes en lutte tout au long de leur chemin semé d’embûches. Même le passage sur Helen Keller ne mentionne pas le nom d’Anne Sullivan, on y trouve juste une illustration montrant l’enseignante penchée sur son élève à côté d’une citation d’Helen Keller: «Nul ne peut consentir à ramper dès lors qu’il ressent le besoin de s’envoler.» Lorsqu’une aide ou que l’inspiration arrive dans She Persisted, c’est un mouvement vertical, pas latéral: il vient du passé ou du futur plutôt que du présent. Chelsea Clinton aime souligner la continuité entre passé et présent: Virginia Apgar a par exemple créé un test «qui sert à évaluer la santé des nouveau-nés, et que les hôpitaux du monde entier utilisent encore aujourd’hui», écrit-elle. Harriet Tubman a passé le témoin à Claudette Colvin, qui l’a passé à Rosa Parks, qui y a mis le feu, l’a jeté dans la poussière de l’Alabama et a allumé le mouvement moderne pour les droits civiques. L’histoire est un vaste buffet, la somme des réussites collectives de plusieurs générations qui mettent en commun leurs gains durement gagnés. Mais chacune doit préparer son plat toute seule.

On peut compter sur Chelsea Clinton pour mettre ce genre d’accent sur la lignée. Elle n’échappera peut-être jamais à son identité de Première Fille, mais elle est également devenue mère; She Persisted donne l’impression d’être très conscient et soucieux de l’avenir, et pas uniquement parce qu’il est destiné à des lecteurs jeunes. Le livre semble vouloir se consoler lui-même avec la vision d’une sororité linéaire dans le sillage de l’échec d’une sororité horizontale—d’un moment où les femmes américaines ont refusé de faire corps pour élire l’une d’entre elles. À la dernière page du livre on voit une des visiteuses du musée, une petite fille noire la tête surmontée d’un petit nœud coquet, debout devant une représentation d’elle-même, adulte, derrière une estrade où il est écrit «présidente». Les triomphes progressifs des femmes d’antan l’ont conduite à cette rêverie. Le spectre de leurs espoirs repose sur ses épaules. Le chemin ne sera pas facile. La fillette a une expression sereine et déterminée; son regard est tourné vers le haut. Je me demande si Clinton savait à quel point cette image serait triste.

Katy Waldman
Katy Waldman (35 articles)
Journaliste
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