Culture

«Les Derniers Jours d’une ville», songe urbain au bord de la révolution

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 27.06.2017 à 17 h 10

Le premier film de Tamer El Saïd transforme Le Caire en personnage mystérieux, désirable et dangereux. La dérive mélancolique d'un jeune réalisateur y fait surgir les fantômes du passé et de l'avenir.

Il marche dans la ville, sa ville. Il s’appelle Khalid, elle s’appelle Le Caire. Il cherche un nouvel appartement, doit laisser celui où il a vécu sa jeunesse, son amour. L’une et l’autre enfuis.


Cette ville, il la regarde et il la filme, il est cinéaste. Dans la ville, des gens inconnus, des bâtiments, des lumières, des bruits. Des amis. Et aussi, des flics, des militaires, des hommes en prière, en colère. La révolution qui vient.

On est à la fin de 2009. La radio et la télé n’en finissent pas de célébrer le génie rayonnant et protecteur de Moubarak. Et l’équipe de foot nationale, que Dieu destine à écraser ses adversaires – surtout ces **** d’Algériens qui ont battu les Égyptiens la fois précédente.

Ce sont des visages de femmes, la mère qui s’éteint à l’hôpital, cette personne magnifique qui parle d’une autre ville, Alexandrie, et dirige une troupe de théâtre, celle qui fut aimée et qui part, la compagne d’un copain au visage lumineux. Chacune a sa place et son rôle, mais ensemble elles irriguent la cité et la mémoire de sensualité, de souvenirs.

Hanan Youssef, figure forte et mélancolique, dans «Les Derniers Jours d'une ville»

Elles existent dans le labyrinthe de la cité. Et elles existent, recadrées, vues autrement de plus près, sous différentes lumières, dans les images captées par Khalid avec sa caméra, retravaillées sur l’écran du montage, redoublées sur l’ordinateur comme dans les reflets déformants que les rues et les maisons s’offrent à elles mêmes, coquettes et dragueuses.

Leurs mots vont et ne vont pas avec leurs images, et dans ces écarts se glissent le non-dit, le désir, la mélancolie qui hante aussi ces appartements vides que l’homme encore jeune, mais qui n’est plus un jeune homme, visite en vain.

En vain aussi peut-être Khalid tourne-t-il ces plans qui n’aident plus grand monde, même ceux qui en auraient grand besoin. La caméra, comme protection, comme échappatoire, comme moyen pour s'appocher aussi. Et ces plans finissent, quand même, par faire écho au monde. Le flou fait partie de l’existence.

Une ville mouvante

 

La mort est là, partout. La guerre, les attentats, la violence policière. Des accidents aussi, en voiture, dans un incendie. La maladie, la vieillesse. Le fanatisme religieux et celui des supporters, et l’insondable misère qui les alimente. La destruction des maisons, des traces de vies enfouies, enfuies, barrées.

La mort tout autour, puisque cette ville fait partie d’une histoire et d’une géographie. Les attentats à Bagdad, Beyrouth habitée par les fantômes toujours actifs de la guerre civile, la tragédie palestinienne sans fin. L’exil pour beaucoup, le fatalisme pour la plupart des autres.

Les amis, celui qui est resté en Irak, celui qui est resté au Liban, celui qui a quitté Bagdad pour Berlin, envoient des images de leur ville. Ces images ne font pas contraste, elles font contrepoint, enrichissent l’image complexe et mouvante du Caire.

Ce Caire où il aura encore été possible, à 5h du mat’ dans les rues désertes, de filmer l’amitié même. Ce Caire auquel un vieux poète calligraphe bagdadi offrira la beauté, au fil de sa plume et d’un courant qui ne distingue plus le Nil du Tigre.

Mailles et  déchirures

Rarement l’expression «tissu urbain» aura été aussi légitime. Par sa manière de composer, Tamer El Saïd en donne à éprouver les mailles les plus secrètes et les déchirures les plus brutales, le chatoiement et l’usure. Mais malgré la violence et la pauvreté, la tristesse et la tentation du vide, c’est bien la vie elle-même qui court et frémit.

Mélancolique et vibrant, le film se compose par touches, chacune semble naître naturellement, nécessairement de la précédente, cartographiant par l’image et le son, par le montage et par les mots, richesse sombre et vivante de la métropole égyptienne.

Et cette attention même permet le miracle proprement politique de ce film. Situé avant le soulèvement de la Place Tahrir, il en voit venir les signes annonciateurs. Réalisé avant, pendant et après la révolution, il parvient à rendre intelligible aussi ce qu’elle est devenue, et l’Égypte avec elle, aujourd’hui.

Force invisible

 

Cette intelligence du rapport à l’événement se repère d’autant mieux que le hasard (?) fait qu’il sortira une semaine plus tard un autre film situé au Caire exactement au même moment, le thriller Le Caire confidentiel. Son réalisateur, Tarik Saleh, fait tout l’inverse de Tamer El Saïd, il utilise la révolution comme un procédé scénaristique, une astuce dramaturgique pour renforcer les effets recherchés.

Alors qu’en ne filmant pas l’événement qui a pourtant eu lieu durant la production de son film, l’auteur des Derniers Jours de la ville fait de la révolution non pas un rebondissement pour faire du spectacle, mais une force invisible et dynamique, qui a été là, qui d’une certaine manière est toujours là, malgré les Frères musulmans et le président Al-Sissi. Ce choix de ne pas montrer est, aussi, une assez juste manifestation de ce que signifie faire du cinéma.       

Les Derniers Jours d’une ville, premier film de Tamer El Saïd, est sans doute ce qui est arrivé de plus important dans le cinéma égyptien, sinon dans le cinéma arabe, depuis bien longtemps.

Il apparait dans notre paysage cinématographique quelques mois après le beau Le Ruisseau, le pré vert et le doux visage de Yousri Nasrallah et alors que, fait sans précédent deux autres films égyptiens sortent en quelques semaines sur les écrans français, Ali, la chèvre et Ibrahim de Sherif El Bendary le 7 juin, Le Caire confidentiel de Tarik Saleh le 5 juillet. Mais il s'agit de «notr» paysage: en Égypte, Les Derniers jours d'une ville est pour l'instant interdit, après avoir été éjecté du Festival du Caire où il avait pourtant été sélectionné.

Salué notamment du Grand prix du Festival des 3 Continents, signé d’un homme qui a déjà donné beaucoup au cinéma dans son pays, en contribuant aussi à créer la cinémathèque privée, dite Cimatèque, qui pallie tant bien que mal l’indigence des structures publiques, et ce au prix de sa liberté (il est allé en prison pour ça), ce film fleuve porte en lui une grâce, et une promesse. 

Les Derniers Jours d'une ville

de Tamer El Saïd,

avec Khalid Abdalla, Zeinab Mostafa, Hanan Youssef, Maryam Saleh, Laïla Samy, Bassem Fayad, Hayder helo, Basim Hajar

Durée: 2h06.

Sortie le 28 juin 2017

Séances

Jean-Michel Frodon
Jean-Michel Frodon (489 articles)
Critique de cinéma
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte