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Les standards de beauté nous rendent-ils dysmorphophobes?

Daphnée Leportois, mis à jour le 06.07.2017 à 8 h 22

La dysmorphophobie est l’angoisse constante d’être laid ou difforme. Un syndrome avec, en toile de fond, la norme de la minceur.

«La dysmorphophobie n’est pas une question de vanité» | dualdflipflop via Flickr CC License by

«La dysmorphophobie n’est pas une question de vanité» | dualdflipflop via Flickr CC License by

Une ado française sur cinq est maigre. C’est ce qu’indiquent les premiers résultats de l’étude Esteban –étude de santé sur l’environnement, la biosurveillance, l’activité physique et la nutrition, publiée le 13 juin 2017. Comparés aux données de l’Étude nationale Nutrition Santé-2006, ils nous apprennent également que la prévalence de la maigreur chez les enfants de 6 à 17 ans a crû considérablement: elle est passée de 8% à 13% entre 2006 et 2015. Une augmentation qui touche principalement les jeunes adolescentes de 11 à 14 ans, où la maigreur atteint donc les 19%.

Pour Benoît Salanave, épidémiologiste de l’Agence nationale de santé publique, il est «difficile d’avancer des explications, même si l’hypothèse des challenges sur internet, comme celui d’avoir la même taille qu’une feuille A4, plane forcément», lit-on dans Le Parisien. Dans le même article, est aussi évoquée parmi les causes multiples de cette maigreur l’«image du corps déformée par les magazines où s’affichent des jambes toujours plus fines, des ventres toujours plus plats». En somme, des corps minces, bien loin de la normalité.

Mais est-ce pour autant le culte de la minceur qui pousse les jeunes filles à regarder leur corps avec aigreur et à vouloir à tout prix perdre du poids et ne pas avoir de gras? Dans les cas où la maigreur est liée à la dysmorphophobie, c’est-à-dire à une image corporelle défaillante, quel est le rôle des standards de beauté? Sont-ils la cause? Un facteur aggravant? Ou tout simplement un révélateur, qui met enfin la lumière sur un trouble qui a toujours existé?

Cette question, le psychiatre et psychothérapeute Jean Tignol, décédé en 2013, se la posait dans son ouvrage Les Défauts physiques imaginaires (Odile Jacob, 2006): «La société influe sur le souci de l’apparence […]. Mais la société peut-elle, de la même façon, influer sur l’apparition d’un souci pathologique de l’apparence?» Et la réponse n’est pas aussi évidente ni péremptoire qu’on ne le pense.

«Souci pathologique de l’apparence»

 

Déjà, «la dysmorphophobie est un trouble grave, pas une question de vanité», précise Katharine A. Phillips, professeure de psychiatrie à l’université de Brown, aux États-Unis, et auteure de The Broken Mirror –Understanding and Treating Body Dysmorphic Disorder (Oxford University Press, 2005), premier ouvrage consacré à la dysmorphophobie. C’est même «une affection beaucoup plus fréquente qu’on ne le pense», écrivait Jean Tignol dans son livre, qu’il dédiait d’ailleurs à Katharine A. Phillips, qualifiée de «spécialiste mondiale du BDD», pour body dysmorphic disorder:

«Avec une prévalence d’environ 1% en population générale et de 10% au moins en population clinique de chirurgie esthétique, dermatologie ou psychiatrie, le BDD n’est donc pas une maladie rare.»

«Quand vous êtes assis, du fait de l’écrasement des muscles, les cuisses paraissent plus grosses qu’elles ne le sont; vous multipliez cet effet par dix et vous obtenez ce que vit une jeune fille anorexique dysmorphophobe.»

Xavier Pommereau, psychiatre spécialiste de l’adolescence en difficulté

Il convient de «différencier le BDD d’un souci normal de l’apparence», poursuit Katharine A. Philipps. Elle souligne ainsi que les individus atteints de BDD passent plus d’une heure par jour en moyenne à penser à leur apparence corporelle, parfois trois. Ils sont également dans un état de détresse psychologique, envisagent le suicide. C’est pour cela que Jean Tignol qualifie le BDD de «souci pathologique de l’apparence», qu’«il faut prendre au sérieux», ponctue Katharine A. Phillips, en tenant à rassurer ceux qui en sont atteints:

«Vous n’êtes pas seul(e). Cela se soigne. Il existe de bons traitements, à la fois des thérapies et des médicaments.»

Perception visuelle

Le psychiatre Xavier Pommereau, chef de service de l’Unité médico-psychologique de l’adolescent et du jeune adulte (UMPAJA) au sein du Pôle aquitain de l’adolescent au CHU de Bordeaux, explique que «la dysmorphophobie n’est pas une maladie mais un trouble, au même titre que la fièvre, ce qui ne dit pas de quoi on est malade». Il en distingue deux grands types: le premier lié aux troubles de la personnalité, qui peut s’incarner en une peur qu’un élément du visage comme le nez ou la bouche ne se déforme; le second lié à l’image du corps, qui nous intéresse. Il touche à 95% la gent féminine et rejoint l’anorexie mentale, puisque plus de deux tiers des anorexiques souffrent de dysmorphophobie, pointe-t-il.

«Ces femmes se voient trop grosses alors qu’elles sont déjà très minces voire maigres, jamais l’inverse.»

Attention: ces personnes touchées «ne font pas exprès ni semblant: elles sont capables de voir la maigreur des autres mais, dans la glace, se voient très grosses». Pour illustrer ce qu’elles vivent au quotidien, il convoque un exemple très parlant: «Quand vous êtes assis quelque part en short, du fait de l’écrasement des muscles, les cuisses paraissent plus grosses qu’elles ne le sont, et ce, chez tout le monde; vous multipliez cet effet par dix et vous obtenez ce que vit une jeune fille anorexique dysmorphophobe tout le temps!» Ce que confirme Katharine A. Phillips:

«Les personnes souffrant de BDD ont une anomalie de la perception visuelle. Il leur est difficile d’avoir une vision d’ensemble, holistique. C’est difficile pour leur cerveau de traiter cette information. Les détails sont, pour elles, extrêmement importants.»

«Le Body Dysmorphic Disorder est probablement dû à une combinaison de prédispositions génétiques et de facteurs environnementaux»

Katharine A. Phillips, professeure de psychiatrie et auteure du premier ouvrage consacré à la dysmorphophobie

Peur de grandir

La raison de cette vision déformée de leur corps tient-elle au culte de la minceur? «Les jeunes filles disent qu’elles ont voulu faire un régime parce qu’elles se trouvaient en surpoids et que le régime a dérapé, répond le docteur Pommereau. Mais, si c’est comme ça qu’elles s’expliquent leur plongeon dans l’anorexie mentale, en réalité, elles auraient plongé autrement, pour des problèmes familiaux, la perte d’un être cher, un déménagement…»

Ce qui signifie que, même dans un monde idéal où ces normes de beauté aurait disparu, la prévalence de l’anorexie mentale et de la dysmorphophobie ne serait pas réduite à zéro. Car, rappelle-t-il, il ne s’agit pas d’être uniquement mince pour rentrer dans la norme:

«Le culte de la minceur, qui caractérise notre société, est un facteur aggravant, mais ce n’est pas le seul. C’est une peur de grandir, d’avoir des formes et de devenir une femme, une tentative désespérée de régression vers un état infantile. Ce sont les mêmes “GR”, GRandir et GRossir. Cette hantise du gras, c’est une volonté d’effacer les contours, les reliefs, tout ce qui constitue les formes féminines, à savoir la poitrine, les fesses, les hanches, qui sont constituées de gras.»

C’est bien pour cela qu’anorexie et BDD ne se confondent pas à tous les coups, indique Katharine A. Phillips. Et ce, même si «la dysmorphophobie est plus fréquente chez les individus anorexiques que dans la population générale et l’anorexie et les troubles du comportement alimentaire sont plus fréquents chez les individus dysmorphophobes que dans la population générale».

Prédispositions

Qu’en est-il alors pour les quasi 20% de jeunes adolescentes maigres de 11-14 ans, qui sont à une maigreur de grade 1 (l’anorexie est de grade 3 ou plus)? Si ce n’est pas la grossophobie de la société qui rend anorexique, les standards de beauté ne conduisent-ils pas, à grands renforts de corps retouchés en couverture de magazines et sur les publicités, les jeunes filles les plus fragiles à se voir difformes et trop grasses et les jeunes garçons à vouloir un corps musclé et à sombrer dans la muscle dysmorphia, qui consiste à vouloir de manière obsessionnelle perdre de la masse grasse et se muscler?

Katharine A. Phillips estime «probable que les standards de beauté irréalistes jouent un rôle»: «Les messages sociétaux peuvent accroître le nombre de personnes souffrant de BDD, tout comme la grossophobie augmente le risque de BDD.» Reste que cela ne peut être le seul facteur, puisque tout le monde est exposé à ces images mais seule une faible proportion de personnes va souffrir de BDD.

«L’effet négatif de l’idéal de beauté ultra-mince véhiculé par les médias peut seulement être qualifié de très probable sur certains lecteurs et spectateurs, en particulier les plus jeunes –on s’est aperçu que les enfants adhéraient à l’idéal de minceur dès 6-7 ans!– et les personnes prédisposées à un trouble de l’image du corps», signalait Jean Tignol.

En somme, «la cause de la dysmorphophobie est compliquée, affirme la spécialiste. Nous n’en savons pas grand-chose. Mais, comme d’autres troubles psychiatriques, le BDD est probablement dû à une combinaison de prédispositions génétiques et de facteurs environnementaux».

Parmi les causes dites environnementales, «avoir été l’objet de moqueries peut être un facteur de risque, même s’il n’est pas encore clair si les individus dysmorphophobes qui rapportent ce harcèlement ont réellement été plus moqués ou s’ils s’en souviennent davantage parce qu’ils sont plus sensibles au rejet», ajoute-t-elle. Or les moqueries ne sortent pas de nulle part. Elles ont souvent pour origine un idéal normatif. Si tout ne se résume donc pas à la pression culturelle au corps «de rêve», c’est bien le signe que combattre cette injonction à la minceur et la tonicité pourrait quand même ne pas faire de mal.

Daphnée Leportois
Daphnée Leportois (37 articles)
Journaliste
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