Culture

Comment une série Disney a remis le patin à roulettes à la mode

Charles Knappek, mis à jour le 03.07.2017 à 11 h 02

Ringardisée depuis sa grande époque dans les années 1980, la roller dance se réapproprie peu à peu les dance floor. Elle bénéficie en parallèle du succès de la série Disney «Soy Luna». Les ventes de patins à roulettes explosent.

Capture Disney

Capture Disney

Si vous êtes parent d’une petite fille âgée de 6 à 11 ans, il y a de fortes chances pour que vous ayez entendu parler de Soy Luna. Il est possible que vous ayez acheté une paire de patins à roulettes, rose, à votre progéniture et il se peut même que cette dernière vous réclame à cor et à cri de participer à un stage de roller dance. Évidemment, si votre fille n’a pas encore atteint l’âge fatidique de l’entrée en CP, si vous n’avez que des garçons ou pas d’enfants du tout, vous avez échappé au phénomène Soy Luna. Pour le moment…


On peut bien parler de phénomène tant cette telenovela argentine, diffusée depuis avril 2016 sur Disney Channel, remet sur le devant de la scène un engin, le quad (l’autre petit nom du patin à roulettes), qui avait quasiment disparu de la circulation depuis les années 1990, supplanté par le roller en ligne puis par le retour fracassant de la trottinette au début des années 2000. Conséquence de ce succès télévisuel, des salles de roller dance ouvrent un peu partout en France pour répondre à l’envie frénétique des petites filles d’imiter les chorégraphies de leur série préférée.

«Les fans de Soy Luna représentent 50 % de ma clientèle, elles viennent avec toute la panoplie, parfois sans savoir patiner mais avec la ferme intention de reproduire les pas de danse qu’elles ont vus», s’amuse Aïcha Sibuet, fondatrice de Kharameil, un établissement ouvert en avril dernier à Herblay, dans le Val-d’Oise.

L’engouement est tel que certaines fillettes vont jusqu’à adopter la coupe de cheveux de Luna Valente, l’héroïne du programme.

Les quads pour oublier ses soucis

 

Mais au fait, de quoi parle Soy Luna? Le pitch de la série est d’une simplicité désarmante: Luna, une jeune mexicaine passionnée de danse sur roller (roller dance) doit quitter son pays natal pour s’installer avec ses parents à Buenos Aires, en Argentine. Dans son pays d’accueil elle se fera de nouveaux amis et pourra donner libre cours à sa passion sur fond d’amitiés, de romance et de secrets de famille.


La recette ressemble à s’y tromper à celle de la dernière série à succès de Disney, Violetta, qui mettait déjà en scène en Argentine une adolescente s’accomplissant à travers la danse et le chant. Sauf que dans Soy Luna, un ingrédient est venu s’ajouter qui change tout et suscite pléthore de vocations: le patin à roulettes. Le personnage de Luna y est pour beaucoup: héroïne positive, elle chausse ses quads dès qu’elle en a l’occasion pour oublier ses soucis et préparer ses compétitions sans jamais se départir de son sourire enjôleur ni se séparer de sa bande d’amis. Ajoutez à cela le générique «Alas» –«ailes» en espagnol– calibré à souhait pour de jeunes oreilles, une chorégraphie facilement reproductible par des enfants, et vous obtenez Soy Luna, le hit de l’année dans les cours de récréation.

La Fédération française a suivi

 

Signe qui ne trompe pas, la Fédération Française de Roller Sports (FFRS) a vu le nombre de ses licenciés bondir de 17 % en un an. L’instance a noué un partenariat avec Disney pour l’organisation un peu partout en France de «stages Soy Luna».


Les fillettes y apprennent en une journée à effectuer une chorégraphie sur la musique de la série: «Nous avons lancé ce format de stage pour satisfaire les patineuses qui n’ont pas pu s’inscrire en clubs en raison de la trop forte demande», explique Thierry Cadet, responsable développement à la FFRS. Le 9 juin dernier à Paris, Karol Sevilla a même rendu une visite surprise à un groupe de jeunes stagiaires lors de son passage en France.

Le plus étrange, ou le plus incroyable, est qu’au phénomène Soy Luna, bien visible, vient s’ajouter une tendance de fond plus ancienne, plus souterraine mais tout aussi concrète: la popularité croissante des soirées roller dance, ou roller disco. On est ici très éloigné des jeunes admiratrices de Soy Luna, dont certaines investiront sans doute dans quelques années les dance floor sur une paire de quads, mais bien d’adultes, souvent quadras, parfois plus jeunes, qui passent leurs soirées à patiner dans des roller-discothèques comme au bon vieux temps de La Main Jaune, la mythique salle parisienne immortalisée dans une scène de La Boum avec Sophie Marceau.

 

Passion roller dance

 

La Main Jaune a fermé ses portes au début des années 2000, mais l’esprit quad n’a jamais totalement disparu. «Disons qu’il est resté en sommeil», sourit Jean-Marc Gravier, roller-danseur, membre de la compagnie d’artistes SkateXpress et mordu de glisse depuis plus de trente ans. Avec son collectif La Main, ce quadra au look juvénile –il a 44 ans– a squatté jusqu’en 2013 les locaux désertés de La Main Jaune avant d’être contraint de vider les lieux par la mairie. Depuis, il organise des soirées roller itinérantes tout en rêvant d’un point de chute permanent dans la capitale.


Si Paris n’a pas encore retrouvé de salle fixe de roller dance, les choses bougent dans le reste de la France où près d’une dizaine de sites ont ouvert leurs portes depuis deux ans. Aux manettes, d’anciens fanas de quads désireux de partager leur expérience d’un temps que les moins de 30 ans ne peuvent pas connaître reprennent les codes du roller disco tels que posés par le film référence du genre, la comédie musicale américaine Roller Boogie, sortie en 1979.

 

«Les gens viennent pour le côté funk, très coloré, les bandanas, le fluo. Dans une soirée roller disco, la préparation est très importante, chacun fait en sorte d’avoir un look unique, il faut se montrer sans être dans le m’as-tu vu», décrypte Mickaël Huyghes, patron du Royal Palace à Joinville-le-Pont, en banlieue parisienne.

Ce quadra a bien connu La Main Jaune dans sa jeunesse; il a perçu tout le potentiel des «soirées à l’ancienne» et adapté son établissement, jusqu’à présent spécialisé dans les mariages et les réceptions, en organisant depuis début juin des soirées de roller dance.

Faire la fête

 

À Clermont-L’Hérault, près de Montpellier, William Berdache, 53 ans, est allé encore plus loin en inaugurant début 2016 un complexe de 1.800 m2 entièrement consacré à la pratique du roller sous toutes ses formes.

«J’étais un habitué de La Main Jaune et je patinais régulièrement au Trocadéro, qui était le spot à la mode dans les années 1980. J’ai beaucoup voyagé, j’ai vu à quel point la roller dance est populaire à l’étranger alors qu’en France elle était devenue confidentielle même si l’engouement autour du roller derby a un peu relancé la machine ces dernières années.»

William Berdache a ouvert son établissement quelques mois à peine avant le début de la diffusion de Soy Luna. «Je n’avais pas anticipé Soy Luna, depuis c’est de la folie, nous allons tripler le nombre de nos adhérents l’année prochaine.» Car non content d’organiser des soirées roller disco, l’entrepreneur joue sur les deux tableaux en proposant aussi des cours de patinage.

Pour Jean-Marc Gravier, l’essor actuel de la roller dance est évidemment une bonne chose. Pour autant, le patineur estime que celle-ci ne peut pas se contenter de vivre sur sa seule image disco. «Avec SkateXpress nous assurons depuis dix ans la promotion de la roller dance en prenant bien garde de ne pas nous appuyer sur ce qui appartient au passé. On peut faire ponctuellement du disco si on nous le demande, mais ce n’est pas comme ça qu’on pourra séduire les plus jeunes sur le long terme

Les soirées SkateXpress, Jean-Marc Gravier les décrit comme un mix entre «du revival et du moderne». Le roller-danseur n’hésite pas à établir un parallèle avec la culture bio:

«On est dans une société très agressive, hyper productive… On a besoin de faire la fête. Dans la roller dance tu n’as pas besoin de substances pour t’éclater, le bien-être ne vient pas de l’alcool mais de la pratique. On prend du plaisir sans conséquences.» 

Charles Knappek
Charles Knappek (2 articles)
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