Culture

Le slow est-il mort?

Michael Atlan, mis à jour le 25.06.2017 à 18 h 01

C'était le rituel amoureux et sexuel préféré des baby-boomers. A l'heure des réseaux sociaux, le slow semble pourtant désavoué par la Génération Y. A moins qu'il ne survive différemment.

La Boum de Claude Pinoteau avec Sophie Marceau | DR.

La Boum de Claude Pinoteau avec Sophie Marceau | DR.

C’était un samedi après-midi de printemps. En 1990. Ma première boum. J’avais onze ans et j’écoutais les New Kids On The Block, Kylie Minogue et Depeche Mode. Nous nous étions donnés rendez-vous dans le garage d’une fille de notre classe de sixième. Le but était de danser, de faire comme les grands mais nous avons surtout passé l’après-midi dans le jardin à jouer comme des gamins. Quand on se retrouvait enfin dans le garage, il était de toute façon difficile de jouer aux adultes, les garçons et les filles restant chacun de leur côté de la pièce. Il fallait donc que quelqu’un se mette à décréter un «quart d’heure américain» pour que des filles, clairement plus matures que nous autres, rejetons même pas pubères, déclenchent ce pour quoi nous étions en fait tous là: les slows.

Dans le confort de ma chambre, j’en écoutais déjà beaucoup. Avant de rejoindre la boum, je m’étais passé, entre autres, «Nothing Compares 2 U» de Sinead O’Connor, «Right Here Waiting» de Richard Marx et «Sealed With A Kiss» de Jason Donovan, que j’avais enregistré sur une cassette à partir des 45T qui engloutissaient alors mon argent de poche. Il s’agissait de me mettre dans l’ambiance.

Le premier slow

À cette époque, j’avais bien sûr déjà dû voir La Boum 1 et 2 avec Sophie Marceau au moins deux ou trois fois. Dirty Dancing aussi mais, à 11 ans, La Boum me parlait davantage. C’était le modèle, la référence, ce film qui passait au moins une fois par an à la télé et qui nous avait appris à tous, enfants des années 80 et adolescents des années 90, l’art et la manière. De toute façon, n’ayant de poils nulle part, les frottis frottas de Patrick Swayze et Jennifer Grey me semblaient alors beaucoup trop scandaleux pour oser m’identifier.

Je m’en rappelle presque comme si c’était hier, de ce premier slow. Je me rappelle comment elle était habillée (un jean bleu clair et un body gris anthracite). Je me rappelle qu’elle était plus grande (en taille) que moi, qu’elle portait des lunettes. Je m’en rappelle aussi bien que mon premier baiser. Et pourtant, il ne s’est strictement rien passé. Je m’en rappelle car il s’agissait là, peut-être, de mon premier véritable éveil sexuel, de la première fois où je touchais les hanches d’une fille, que je pouvais sentir son souffle, son odeur, le bas de son dos, la première fois que je pouvais sentir des mains sur le bas de mon cou. Ce n’était pas la fille, souvent assise à l’autre bout de la classe, qui faisait battre mon cœur. C’était ma copine, ma pote. Et pourtant.

Des slows de ce type, il y en aura bien sûr pas mal d’autres. Jusqu’à la seconde, les boums se sont enchaînées dans les salons ou les garages de nos parents à tous, classes de 6e6, de 5e5 ou de 4e3. Les slows aussi. On dansait sur «Hero» de Mariah Carey, sur «End of The Road» de Boyz II Men ou, pour les timides chanceux, sur les 8’58’’ du «November Rain» de Guns N’Roses.

Jusqu’à cette nuit de 1998 où, nourri par la chanson «Last Chance» du groupe de R&B Allure que j’écoutais alors en boucle, je me suis dit qu’il était temps d’avouer mes sentiments à cette fille qui faisait battre mon cœur depuis de très longs mois.

La chanson, écrite par la reine Mariah Carey, disait quelque chose comme ça:

«This is my last dance with you / This is my only chance to do / All I can do / To let you know that what I feel for you is real / So don't let go / Make it last all night long / This is my last chance to make you mine… / To make you mine…»

Alors je l’avais imaginée cette danse, cette dernière danse qui m’aurait permis (peut-être) de dire l’impossible. Mais elle n’est jamais arrivée. Le slow n’est jamais venu. Nous avions (à peine) passé les 18 ans mais nous étions persuadés d’être des adultes. Nous ne faisions donc plus des «boums» mais des «soirées». Nous  préférions écouter «No Diggity», «Keep Their Heads Ringin’» ou «This is How We Do It» plusieurs fois par heure que passer «Un-Break My Heart» de Toni Braxton une seule fois.

Et moi je n’ai jamais dit ce que je ressentais à cette fille.

«Maintenant, c’est un peu la honte quand il y a un slow»

Alors évidemment je ne suis pas trop surpris quand Tess, 15 ans, et sa soeur Fanny, 18 ans, me disent que «maintenant, c’est un peu la honte quand il y a un slow. Aujourd’hui, il n'y a plus le côté où tout le monde ose. Tout le monde reste dans son coin.» Mais était-ce la honte parce qu’elles avaient grandi? Ou était-ce quelque chose de plus profond, un changement radical de mentalité dans la jeunesse qui n’avait peut-être plus besoin de ça? En parlant à Tess et Fanny, j’avais la sensation que le slow ne survivait plus que comme un truc «mignon» mais «vieux» et «traditionnel». Etait-ce la fin de ce rituel amoureux et sexuel, responsable probable de la vie de millions de baby-boomers?

Il n’était pourtant pas si vieux. Au début des années 50 aux Etats-Unis, les ados de l’émission American Bandstand s’enlacent ainsi encore sur le Castle Foxtrot, une danse relativement simple et adaptable à beaucoup de genres de musiques qui inonde le monde dans les années 30 et 40. C’est elle, par exemple, que dansent Ralph Fiennes et Kristin Scott-Thomas dans cette mythique scène du Patient Anglais ou Ryan Gosling et Rachel McAdams dans le non moins mythique N’oublie Jamais. Sexy, lente, serrée et terriblement romantique, elle permet de se parler et de se regarder droit dans les yeux. Mais elle est encore relativement complexe, codifiée et nécessite une certaine maîtrise des deux partenaires.

C’est pourquoi, dans un grand élan de démocratisation, le Castle Foxtrot se ralentit encore et encore, à tel point d’en devenir presque statique, avec un très léger tournoiement sur soi-même comme seul mouvement. C’est ce que les Américains appellent le «Hug & Wobble» (littéralement «Étreinte & Oscillement»). C’est ce que nous, Français, appelons communément le slow, ce que danse Vic, un casque sur les oreilles, avec Mathieu au son du «Reality» de Richard Sanderson, ou Eliane dans les bras de PinPon dans L’été meurtrier.

Des rituels se mettent alors en place. Quand Paris vibre au son des orchestres de jazz des caves comme le Swing Time (plus tard le Slow Club), on danse «exclusivement le bop et le slow», me raconte André, 18 ans en 1955. «T’avais le slow, le bop, le slow, le bop etc. Le bop était là pour que les grands danseurs puissent se montrer tandis que tous les autres, ceux qui ne savaient pas danser, les encourageaient. Mais comme il en fallait pour tout le monde, il y avait un slow. Ils baissaient la lumière et les garçons invitaient les filles», poursuit-il.

A la campagne aussi, les codes sont stricts. Dans les bals d’après-midi en extérieur ou dans les bals du soir «où il y avait de l’alcool», «tu n’acceptais jamais de danser avec quelqu’un si tu avais refusé à quelqu’un d’autre au début. Si le garçon avait une tête qui ne nous plaisait pas, on refusait. Mais si jamais on refusait une fois pour une danse, on refusait pour tout le monde, même si un autre nous plaisait plus. Sinon, ça finissait par une bagarre. C’est pour ça qu’on choisissait quand même pas mal le cavalier et qu’on faisait aussi régulièrement tapisserie», raconte Josiane, 16 ans en 1959.

«Des filles, j’ai dû en emballer, 300-400 dans ma vie»

André, expert en slow

Des cérémonials qui ne servent qu’à une seule chose: «le slow, c’était uniquement pour emballer. C’était la danse du flirt, pas autre chose», raconte Henry, 18 ans en 1958. Le slow sert en effet de récompense. «Quand on était un bon danseur, automatiquement, on était des vedettes. Du coup, des filles, j’ai dû en emballer, 300-400 dans ma vie», raconte André, visiblement bon danseur. «On roulait un patin. Mais ça s’arrêtait là parce que, même si notre but était de coucher, les filles voulaient pas», précise-t-il.

Le slow est alors une parade amoureuse pour des temps encore conservateurs. Il sert à faire le rapprochement entre des garçons qui portent tous la cravate et les filles leur plus belle robe, un rapprochement codifié et finalement assez chaste, surtout à la campagne. «On était assez farouche. On aimait pas trop qu’ils nous collent. Si certains se sentaient un peu tout permis, on ne se laissaient pas pour autant tripoter. Moi et les filles avec qui j’allais aux bals, on n’embrassait pas les garçons», raconte Josiane.

«Ça a été ma pire pelle de ma vie. Trop de langue. Trop de salive. Ca tournait beaucoup trop vite»

Leah

Quarante ans plus tard, Leah, elle, n’avait plus ce genre de préoccupations. C’était elle qui avait pris le contrôle quand, libérée de l’emprise des parents et des chaperons et après avoir «déjà vu plein de fois le film avec Sophie Marceau» et «mis mille ans à s’habiller», elle avait «déjà en tête de rencontrer des garçons». Elle avait 13 ans et c’était alors sa première boum.

«J’avais des vues sur un garçon. Je m’étais fait tout un film dans ma tête. On s’était déjà envoyé des petits mots en classe et je crois même qu’on s’était tenus la main dans la cour. Mais quand je suis arrivée à la boum, il n’était pas là. C’était le drame. J’ai commencé à m’amuser avec mes copines puis il a fini par arriver. J’essayais d’aller vers lui mais il n’y avait pas de slows, que des musiques boum-boum, du R&B de l’époque. J’étais un peu désespérée. Lui il me calculait pas trop. À un moment, on s’est retrouvés tous les deux dehors et je lui ai dit - direct - qu’on pourrait peut-être s’embrasser. Et le mec m’a dit non. Il m’a dit: “non, je sais pas trop, je l’ai jamais fait, machin”. Je pense qu’il avait peur. Il ne savait pas comment on faisait. Mais moi non plus je savais pas comment on faisait. Du coup, on est resté là-dessus. Je lui ai fait la tête. Et il y a eu un slow. C’était “J’en rêve encore” de De Palmas. Là, j’ai vu tous ses copains en groupe le pousser vers moi. Lui, il disait “non, non”. Il avait honte. Mais sans même me parler, il a mis ses mains autour de mes hanches pour danser un slow. Le slow a fini et là, rien: il s’est retourné et il est reparti vers ses copains. Ses copains m’ont donc appelée et je suis allée vers lui et ses copains nous ont poussé l’un vers l’autre. Et comme par magie, nos bouches se sont collées. Là, ça a été ma pire pelle de ma vie. Trop de langue. Trop de salive. Ca tournait beaucoup trop vite. Ca a duré presque 20 secondes. Et puis on s’est détachés. On s’est fait un sourire et chacun est parti de son côté. C’est pas aussi beau que dans les films les premiers bisous en vrai.»

Cette histoire s’est déroulée il y a plus de quinze ans mais Leah me la raconte comme si elle s’était déroulée hier. Elle se rappelle de chaque détail, de chaque sensation, comme si elle me racontait une histoire extraordinaire. Et pourtant, elle-même me le dit: son histoire est «cliché». Il y a une sorte de banalité dans son histoire. On s’y reconnaît tous. On l’a tous plus ou moins vécu, qu’il y ait baiser ou non, avec la langue ou non. Car si son histoire n’appartient qu’à elle, on se retrouve dans le rituel, celui de la boum en général, celui du slow en particulier. On se retrouve dans les hormones qui chatouillent, dans cette angoisse, dans ces images de romantisme sur celluloïd qui nous tournent dans la tête, dans cette pression du groupe et, bien sûr, dans ces spectaculaires échecs.

L'espérance du slow

Ce serait même cette inhérente désillusion qui va avec le slow dont on se souvient le plus. La première chose qui est venue à l’esprit d’André à l’énonciation du mot «slow» est ainsi cette fois où il allait, pour la première fois, dans une cave:

«J’étais assez timide. Tout le monde avait commencé à danser et il y avait une fille qui était contre un mur. Je me dirige vers elle pour l’inviter. La fille me sourit et elle s’approche de moi. J’étais tout content. Et finalement la fille me contourne et va dans les bras d’un type qui avait une tête de plus que moi.»

Idem pour Marc pour qui l’évocation du mot «slow» a immédiatement fait ressurgir une belle histoire de Cendrillon… sans la happy-end.

«C’était à une fête locale en 1999 quand j’étais étudiant. On boit des coups avec un pote sans trop savoir quoi faire, vu qu'on n'a pas trop envie d'aborder des inconnues. La soirée passe, on fait tapisserie en se faisant un peu chier. Et là apparaît une demoiselle que je reconnais parce que c'était une vague connaissance de ma sœur. Elle vient me dire bonjour, on papote des bêtises, et là le DJ met un slow. Je lui propose maladroitement de danser, elle accepte, on se lance d'abord avec la distance et la maladresse réglementaires du truc. Et puis là, elle m'enlace, se colle, je la laisse faire et accompagne son geste. La musique s'arrête, je ne fais rien. J'imagine qu'il aurait fallu un bisou. Je plane complètement, c'était un moment irréel, hors du temps. Je reprends mes esprits et ... elle est partie. Elle a pris son pull sur un banc et a disparu. Je ne l'ai jamais revue de ma vie, et ça reste l'un des grands regrets de ma vie.»

L’espoir est une partie intégrante du slow. C’est ce qui fait sa beauté: il contient une promesse - aussi illusoire soit-elle. Car pour tous ces baisers foireux sur des chansons de variété un peu ringarde, pour toutes ces étreintes sans lendemain et pour tous ces espoirs anéantis et broyés par un DJ indélicat enchaînant les 8’41’’ de «Purple Rain» avec le «No Limit» de 2 Unlimited, il y avait des histoires d’amour, il y avait tous ceux qui avaient emballé pour de bon.

C’est ce qui est arrivé à un des couples les plus mythiques du XXe siècle. Quand ils se rencontrent en 1968 sur le tournage du film Slogan, Serge Gainsbourg ne cesse ainsi de moquer l’accent anglais de Jane Birkin mais, comme le raconte la baby doll à Paris Match, un slow vient tout changer: «Je l'ai entraîné sur la piste de danse, et là tout intimidé, il m'a marché sur les pieds. Comme c'était charmant! Venant d'un arrogant, la maladresse a un pouvoir de séduction sur moi.» De ce slow naîtront douze ans d’un amour fou, une petite fille nommée Charlotte et, dès l’année suivante, comme un hommage, le plus érotique de tous les slows: «Je t’aime moi non plus».

Car pour chaque adolescent qui découvrait les hanches et l’humidité des lèvres d’une fille, il y avait un adulte de la France post-soixante-huitarde qui profitait des joies du sexe libre. «Au Club 79 sur les Champs-Elysées, sur le coup de minuit, ils commençaient à mettre les slows», me raconte Olivier, 18 ans en 1982.


 

Pour eux, le slow se pratiquait donc essentiellement entre inconnus, décuplant les possibilités comme le malaise. Comme le disait Sophie Daumier dans le sketch culte de «La Drague», «j’ai accepté cette série de slows avec lui pour pas faire tapisserie devant les copines mais alors j’en vois plus le bout. Ça n’en finit pas. Qu’est-ce que je regrette d’avoir dit oui à ce type! En plus il s’est aspergé d’eau de toilette.» Mais c’était la seule solution pour se rapprocher et faire connaissance. «Careless Whisper» de George Michael ou «Still Loving You» de Scorpions étaient alors les derniers recours pour ne pas repartir seul chez soi comme Jean-Claude Duss des Bronzés avec son célèbre «Bon! J’vais aller me coucher, moi»...

Changement d'époque

Mais ces chansons parfaitement calibrées pour donner aux adolescents leur premier frisson et aux adultes leur dernier coup de rein de la soirée ne semblent plus guère faire recette. Ainsi, quand Madonna enchaînait dans les années 80-90 des tubes romantiques comme «Crazy For You», «Live To Tell», «This Used To Be My Playground» ou «Take A Bow», il est (quasi) impossible de trouver une seule chanson de ce type dans toute la discographie de Lady Gaga. Quand Glenn Medeiros passait huit semaines au sommet du Top 50 avec «Nothing Gonna Change My Love For You» en 1988, Roch Voisine sept semaines avec «Hélène» en 1990, Bryan Adams huit semaines avec «(Everything I Do) I Do It For You» en 1991, Whitney Houston huit semaines avec «I Will Always Love For You» en 1993, Céline Dion treize semaines avec «My Heart Will Go On» en 1998, il est difficile de trouver ne serait-ce qu’un seul équivalent passé les années 2000, décennies dominées par le rap, l’électro et les reprises de la Star Academy.

Il y a bien Adèle, restée quatre semaines au top avec «Someone Like You» et onze semaines avec «Hello» mais, comme le montrait si justement ce sketch du Saturday Night Live et les millions d’exemplaires «physiques» vendues par la chanteuse, son cœur de cible n’est pas l’adolescente fleur-bleue avec des posters de Rihanna dans sa chambre mais plutôt la quadragénaire qui, en d’autres temps, écoutait Roch Voisine et Glenn Medeiros en s’imaginant danser un langoureux slow avec ses idoles à la voix suave.

Quand Le Parisien part interroger des amateurs de slows sur les bords de Seine en 2012, ils ont ainsi, pour la plupart, passé l’âge de danser la tektonik. «C'est toute ma jeunesse. Quand on se plaisait, on attendait la série de slows pour faire connaissance et c'est ainsi que j'ai rencontré plein de copains», y raconte Mireille, 60 ans. Le slow est donc bien toujours dans les têtes, à défaut d’être sur la piste de danse. C’est seulement devenu un rituel nostalgique pratiqué par intermittence par ceux qui ont vécu leurs premiers émois grâce à lui, à l’image de la soirée Dreams Are My Reality organisée en 2010 par le (défunt) magazine Flavor ou des dizaines de groupes et pages Facebook dédiés à son retour (en particulier en boîte de nuit).

La raison, sûrement, pour laquelle Fanny ou Tess n’arrivaient pas vraiment à me citer de slows… «à part les musiques de films», celles de ces temps anciens où le moindre blockbuster aux accents romantiques avait son slow, de Dirty DancingShe’s like the wind») à Top GunTake My Break Away») en passant par FootlooseAlmost Paradise») - des chansons qui ont accompagnés les premières pelles de... leurs parents.

«On n'a plus forcément besoin d’un slow»

Leah

Fanny, dans sa jeune vie, n’a ainsi dansé qu’un seul slow. «C’était en quatrième, j’avais 14 ans. C’était une boum organisée par le collège dans une salle des fêtes. C’était que de la musique qui bouge car c’est nous qui faisions les playlists. Comme les gens n'étaient jamais d’accord sur la musique, au final, il n’y a pas vraiment eu de slows, juste un au milieu et un pour finir. En plus, c’était pas trop sérieux: il y en a qui dansait à 3 ou 4.» Tess, elle, à 15 ans, n’en a jamais dansé.

La raison: «il y a pas besoin de slow pour embrasser. Ca se fait à cause de l’alcool ou de la fumette ou des choses comme ça», me raconte Fanny. Pour Leah, cela remonte à «l’arrivée de MSN et du texto». Comme elle dit, «on n'a plus forcément besoin d’un slow, d’inviter quelqu’un à danser pour lui montrer qu’il nous plait. Il suffit de le dire virtuellement, caché derrière un écran.»

Et forcément, il y a Tinder et consorts dont le concept ressemble finalement beaucoup au rituel du slow entre adultes consentants, le swipe à gauche remplaçant désormais le «non» poli et le swipe à droite le «oui» avec options. Quant aux formalités d’usage du genre «qu’est-ce que tu fais dans la vie», «d’où tu viens» et autres signes plus implicites comme la fameuse «eau de toilette» de Sophie Daumier, elles n’ont plus lieu la tête sur l’épaule et les mains sur les hanches mais dans une messagerie virtuelle, voire (pour les plus courageux-ses) pendant un premier rendez-vous.

Pourtant, il y a comme un petit sentiment de regret partagé par Tess, Fanny ou Leah. Car, contrairement à des messages qu’on s’échange sur un téléphone, le slow est très cinématographique. «J’aurais bien aimé faire des boums comme dans La Boum», me dit ainsi Fanny. Difficile en effet d’échapper à ces scènes mythiques de slows.  Difficile de ne pas avoir quelques frissons quand Jennifer Grey passe sa main dans le cou de Patrick Swayze, quand Meryl Streep dit à Clint Eastwood que «personne ne lui demande d’arrêter», quand Laura Linney sourit dans les bras de Rodrigo Santoro, quand Audrey Hepburn pose sa joue contre celle de Humphrey Bogart ou quand Charlize Theron embrasse Christina Ricci.

 

Plus récemment encore, le slow de Clay et Hannah dans 13 Reasons Why semble loin d’avoir été jugé ringard par les adolescent(e)s sur Twitter.  La chanson sur laquelle ils dansent, «The Night We Met» de Lord Huron, pourtant vieille de deux ans, a même bondi dans les charts après la diffusion de la série. C’est pourquoi, si le rituel a peut-être disparu des boîtes de nuit ou des boums (ou des «soirées»), il semble toujours bien vivant dans le cœur des plus fleurs bleues. Il reste un passage obligé dans une vie romantique. Et tant pis si les premiers slows ne sont plus là pour accompagner un premier baiser. Ils seront là pour accompagner les suivants. Comme disait Fanny, «si je me marie, il y aura un slow.»

Car aucune application, aucun casque de réalité virtuelle, aucun smartphone, aucun réseau social ne remplacera jamais la charme des sourires gênés, l’érotisme des perles de sueur qui coulent dans le cou, la magie d’une tête qui se pose sur une épaule, la sensualité de mains qui se posent sur des hanches et des lèvres humides qui se touchent pour la première fois.

D’ailleurs, dans un extrême souffle, juste avant que je coupe mon dictaphone, Fanny me dira une sorte d’inavouable vérité: «j’ai une copine qui est sortie avec son copain pendant un slow». Il est donc peut-être temps de prendre à nouveau exemple sur Mathieu de La Boum qui avait eu le génie, il y a trente-cinq ans, dans un grand geste de romantisme dissident et frondeur de poser son casque de walkman sur les oreilles de Vic pour danser un slow malgré la foule qui s’agitait à côté. Car la révolution du slow est en fait juste à portée de Wi-Fi.

 

Michael Atlan
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