Culture

J'ai passé une journée à admirer l'excellence de la comédie française (rire)

Vincent Manilève, mis à jour le 23.06.2017 à 9 h 41

Ce 21 juin, où le thermomètre dépassait les 35°C, j’ai eu le feu vert pour m’enfermer au cinéma. Coup de bol ou non, trois comédies françaises –«Les Ex», «Bad Buzz», «Le Manoir»– sortaient ce jour-là.

Capture d'écran de l'affiche du film «Bad Buzz» (2017).

Capture d'écran de l'affiche du film «Bad Buzz» (2017).

Avertissement: Cet article spoile amplement les films Les Ex et Bad Buzz et superficiellement Le Manoir (déso pas déso)

Souvent, quand j’annonce à des proches ou à des collègues que je vais au cinéma pour me coltiner une comédie française, je reçois en retour des remarques ou des messages dont la teneur pourrait se résumer ainsi: «Pourquoi?» Face à leur visage (ou emoji) circonspect, je réponds grâce à un plan en trois parties et neuf sous-parties que je vous épargnerai ici.

Mais cette question a ressurgi il y a quelques jours quand j'ai annoncé que ce 21 juin était une journée très importante pour moi. En effet, trois comédies françaises sortaient sur les écrans ce jour-là. Trois comédies qui, par ailleurs, proposent trois profils de créateurs différents: Les Ex est porté par des habitués de la scène, Bad Buzz par deux trublions de la télévision, et Le Manoir par les stars de la vidéo YouTube. Bref, c’était Noël avant l’heure, qu’importe ce que disait le thermomètre.

«Les Ex», et la règle d'or de la rom-com alors!

 

Il est 8h58 devant les grilles du UGC Les Halles, dans le centre de Paris. Les spectateurs, essentiellement constitués de retraités et d’amateurs du café gratuit offert par l'enseigne, s’impatientent. Ce cinéma, au-delà de ses dédales de couloirs incompréhensibles, a l’avantage de commencer ses projections tôt et de servir d’aperçu du succès dont bénéficiera un film ou non.

Et à en juger le taux de remplissage pour Les Ex, pas sûr que l’horizon soit dégagé pour le film de Maurice Barthélémy, à qui l'on doit déjà Casablanca Driver, Papa, Low Cost ou Pas très normales activités avec Norman. Il faut dire que le pitch coche de nombreuses cases du bingo de la romcom clichée: des Parisiens dont les destins s’entrecroisent –j’adore utiliser cette expression pour parler d'un film choral– tentent de naviguer dans leur vie amoureuse trouble et de se débarrasser du fantôme de leur ex respective.


Mais si l’histoire était aux abonnés absents, le casting laissait entrevoir une dose d’espoir. On trouve au générique Patrick Chesnais, Jean-Paul Rouve et Maurice Barthélémy lui-même (pour l’ancienne garde et la touche Robins des Bois) et Claudia Tagbo, Arnaud Ducret, Baptiste Lecaplain, Alice David et Stéfi Celma pour la nouvelle génération qui monte.

Et pourtant, dès le début, ce film va à l'encontre d'une règle d'or des comédies romantiques, que mon collègue et camarade du podcast MDR Daniel Andreyev aime souvent mentionner: il ne fait rien pour qu'on tombe amoureux de ses personnages. Jean-Paul Rouve, qui se décrit dans le film comme «le roi de l'infusion» du type 2 Marmottes, incarne un psy antipathique. Lors de l'enterrement de son ex, qu'il aime encore sans le savoir, il se montre incapable d'éprouver la moindre émotion. À ses filles adolescentes, qui viennent de perdre leur mère, il lance «Ça va aller les filles?», comme si ces dernières venaient de perdre en finale d'un tournoi sportif inter-écoles. 

Un chien cancereux qui pète et vomit (trois fois)

Le personnage de Maurice Barthélémy retrouve des airs de Robins des Bois en incarnant un personnage paranoïaque aux réactions imprévisibles, mais ne trouve pas sa place dans une comédie aussi lisse. Baptiste Lecaplain, qui incarne un chauffeur de VTC, a pour seul rôle de créer le lien entre les personnages. Son intrigue personnelle concerne avant tout son chien, qui a appartenu à son ex et dont il doit prendre soin quand il apprend que le toutou souffre d'un cancer de l'œsophage.

Le bulldog anglais devient le ressort comique en charge des pets (une fois) et des vomis (trois fois). La salle a ri, mais je ne pouvais m'empêcher de penser à cet instant à une autre bulldog anglaise, au jeu d'actrice impeccable, que l'on a vu dans le film Paterson de Jim Jarmusch. Fort heureusement pour lui, le jeune homme finit le film avec un amour naissant pour Alice David, elle aussi atteinte d'un cancer. Notons qu'il l'a séduite en expliquant que son expérience avec la maladie de son chien l'aidera à prendre soin d'elle. Je n'oublierai jamais cette phrase de lover: «Tu auras la truffe humide et le poil luisant.»

Évidemment, j'ai apprécié certains aspects du film, comme l'intrigue un brin vaudeville et tournant autour du personnage de Stéfi Celma qui, au moment de se marier, découvre que le prêtre (Arnaud Ducret, moins rentre dedans que d'habitude) est son ex. Et puis, il est toujours plaisant de voir Patrick Chesnais jouer une nouvelle fois la carte de l'homme grognon et fatigué. Il pourrait réciter les paroles de «Tchikita» au bar tabac du coin que j’achèterais quand même des places en carré or. Malheureusement, et le personnage de Rouve le dirait mieux que moi, je pense que le scénario du film n'a pas assez infusé dans l'esprit de ses auteurs. 

Mais pas le temps de méditer sur un éventuel sens caché des Ex, je dois me rendre de l'autre côté du multiplexe pour affronter un film que j'attends et redoute depuis de longues semaines: Bad Buzz, écrit par Éric et Quentin, deux humoristes qui se sont fait connaître dans «le Petit Journal» (et maintenant chez «Quotidien»). 

«Bad Buzz», blagues handiphobes et combat de rue avec un chat

Je partais inquiet, très inquiet. Parce que les bandes-annonces présageaient de moqueries à l'encontre des personnes handicapées. Parce que la promotion d'Éric (le petit brun) et Quentin (le grand blond) sur le plateau de Yann Barthès était pour le moins étrange. Et enfin parce que les deux trublions ont moqué les critiques cinématographiques dans un sketch promotionnel tout en refusant l'accès aux projections presse à ces mêmes journalistes


Et il faut dire que je n'ai pas été déçu. Dès les premières minutes, je découvre que le «bad buzz» consiste en une photo mal amenée et mal interprétée qui leur vaudra la réputation de «partouzeurs zoophiles nazi». Une seule solution: faire un bon buzz avant que leur producteur ne découvre le triste cliché. Les voilà lancés sur la route du Havre –où ils vont enterrer la grand-mère de Quentin– en quête d'une bonne action. 

Mais à peine arrivé dans le bus, c'est le drame: les deux hommes introduisent deux jeunes acteurs atteints de trisomie 21. «Si tu peux éviter de me toucher, je déteste ça», lance Éric, visiblement agacé par leur présence. Par la suite, ils tentent de les présenter comme plus malins et forts qu'eux. Ils dotent même l'un des deux jeunes handicapés d'un sexe d'une taille phénoménale, signe évident de respect dans leur esprit (et qui finira par leur uriner dessus dans une scène des plus gênantes aux WC). Mais les blagues handiphobes alimentent toute la séquence. «Faut pas dire mongol, faut dire attardé», lance l'un avant de se reprendre: «Golmon alors? Faut qu'on fasse gaffe à ce qu'on dit.» Oui, il faut que vous fassiez très attention...


 

Ça hurle

 

Que dire de la suite, si ce n'est qu'on voit Quentin prendre une photo de migrants pour se donner une bonne image sur Twitter, que Marie-Anne Chazel lance un gênant «Quelle belle bite!» et qu'Eric assure à un fleuriste qu'il «adore les Juifs» et qu'il a un «très bon ami juif». Sans oublier cette merveilleuse (non) séquence où les deux héros subissent des touchers rectaux de la part d'internes en médecine (avec les bruitages qui conviennent).

Signalons aussi l'autre personnage principal du film, un chat cruel, dont la figure est devenue un classique de la comédie française depuis qu'Alibi.com a proposé exactement la même chose en début d'année. Les trublions l'affronteront à trois reprises avant de lui faire du bouche à bouche pour le sauver... et s'offrir ainsi le «bon buzz» qu'ils cherchent désespérement. 

Il est assez difficile de décrire la consternation qu'on pouvait lire sur mon visage, mais je terminerai sur ce film en ajoutant qu'Éric et Quentin adorent se crier dessus, ce qui leur permet principalement de mettre fin à des scènes sans se soucier d'une véritable chute. Par instant, le bourdonnement d'une enceinte défaillante dans la salle semblait plus doux à mes oreilles que les hurlements intempestifs des deux compères. Quand les lumières se rallument, je quitte la salle sans le moindre regret, si ce n'est celui d'avoir perdu une heure et dix-sept minutes de ma vie. Un avis tellement partagé qu'arrivent déjà les critiques de faux comptes pour redorer le blason du film sur Allociné.


«Le Manoir»: Willy Denzey et le mur du rire

 

Après un triste sandwich –qui avait plus de goût que le film que je venais de voir– et une trop longue exposition au soleil –qui, pour le coup, m’a permis de comprendre ce que c’était d’avoir «la truffe humide et le poil luisant». Je suis retourné motivé comme jamais pour le dernier film de cette journée: Le Manoir. Motivé comme jamais parce que cette parodie de films d’horreur est portée par Natoo, Kemar et Mister V, trois vidéastes humoristes nés sur YouTube que je suis depuis plusieurs années. 


Néanmoins, j’avais quelques interrogations: des talents habitués au format court du web pouvaient-ils tenir la longueur sans tomber dans la catégorie «film à sketchs» (surtout que la bande-annonce pouvait sembler inquiétante)? Feraient-ils mieux que leurs précédentes tentatives –Norman avait notamment échoué dans Pas très normales activités de… Maurice Barthélémy? Réussiraient-ils à se détacher de leur public habituel sur internet, principalement adolescent, pour toucher plus de monde et offrir un humour différent? Sur cette dernière question, la classification «interdit au moins de 12 ans» donnait bon espoir.

Pour répondre aux autres interrogations, il a suffi de passer les portes du fameux manoir. En quelques minutes, on rejoint cette bande de potes venue fêter le réveillon dans une manoir belge pour le moins angoissant. En regardant les blagues s'enchaîner, je me suis demandé s'il fallait connaître le travail des acteurs sur YouTube pour apprécier les différents degrés humoristiques du film que ce soit la présence des bouteilles Fanta, sponsor historique de YouTube, la figure de rappeur qu'affectionne Mister V ou la présence importante du chien de Natoo.

Mais, même sans cette lecture-là, les vannes se suffisent à elles-mêmes et sont portées par les personnages plus que par ceux qui les incarnent: s'ils tombent parfois dans certains clichés ou blagues lourdes, les héros n'en restent pas moins attachants. On sait d'où ils viennent, ce qui les unit et où ils vont. J'ai par exemple une tendresse particulière pour le personnage de Kemar, qui nourrit une obsession pour Willy Denzey et offre un running gag générationnel hilarant. 


 

Sortir des sentiers rebattus

 

Il est aussi très intéressant de regarder le dosage qui s'opère entre l'horreur et l'humour, en constante évolution avant que le premier laisse la place au second dans le dernier tiers. Et c'est là que les scénaristes et le réalisateur tentent quelque chose de différent, que ce soit au niveau des images (très belles) ou du ton (de plus en plus horrifique). La comédie prend une tournure que l'on ne soupçonne pas, et il faut saluer la tentative, trop rare dans les films labellisés «comédie française»

Tout n'est pas parfait dans Le Manoir, évidemment. Le dernier tiers est un peu long à mon goût, perd trop en qualité humoristique et le lien que l'on avait noué avec les personnages se perd progressivement. Mais le fait que je n'ai pas envie de vous dévoiler le twist final du film ou ses multiples blagues me laisse penser qu'il s'est passé quelque chose de très intéressant dans cette salle obscure. Quelque chose que je ressens rarement en allant voir une comédie française, où la structure et la tonalité humoristique se répètent de films de Christian Clavier en films de Christian Clavier.

Après coup, j’ai essayé de comprendre pourquoi ce film me faisait rire plutôt que les autres. Bien sûr, on retrouve à chaque fois le même genre d’humour (qu’il se concentre sous la ceinture, joue avec les quiproquos ou s’adonne à la farce et à la tarte à la crème). Mais il est fait différemment à chaque fois, la finesse n’est pas la même. Là où un pénis anormalement grand est un symbole de puissance dans Bad Buzz, il devient une malédiction dans Le Manoir. Là où le chien de Baptiste Lecaplain sert de ressort comique bas du front, celui de Natoo se passe de ce stéréotype humoristique; une comédie peut se faire sans animal mignon ou drôle.

Dans un film, on s’attache aux personnages, dans les autres on leur souhaite presque du mal. C’était très intéressant de voir que des vieux routards du cinéma s’enferment dans la facilité et se contentent de calquer les codes habituels du genre pendant que leurs benjamins tentent une forme de transgression. Dans un cas, c'est raté (le trash abrutissant pour Bad Buzz) et dans l'autre, c'est plus réussi (la bêtise réjouissante du Manoir). C'était un pari risqué, mais un pari qui devait être pris. En 2017, seul Problemos d'Éric Judor a également tenté quelque chose d'un peu similaire cette année.

Le pari sera-t-il payant? Problemos, sorti il y a six semaines, a connu une fréquentation très timideAu décompte des séances parisiennes de 14 heures, peu de spectateurs avaient eu la curiosité de pousser les portes du Manoir, lui préférant notamment Le Grand Méchant renard et autres contes ainsi que Baywatch mais la fête du cinéma qui approche et le bouche-à-oreille pourraient lui être plus favorable qu'à ses deux concurrents. Car, finalement, ce petit marathon, après m'avoir donné envie de lever les yeux au ciel, a réussi à me réconcilier (un peu) avec le genre. Il est trop tôt pour se réjouir, mais il se passe peut-être quelque chose dans ce monde-là. Et, pour l'heure, cette promesse me suffit.

Vincent Manilève
Vincent Manilève (351 articles)
Journaliste
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