France

La guerre de position de la France insoumise

Gaël Brustier, mis à jour le 23.06.2017 à 8 h 15

Alors que le Parti socialiste et le PCF peinent à définir une stratégie pour le quinquennat et à renouveler leur identité, La France Insoumise s’affirme comme le moteur de l’opposition à Emmanuel Macron.

La France Insoumise avec notamment Jean-Luc Melenchon, Eric Coquerel, Alexis Corbiere, Francois Ruffin, Caroline Fiat, le 20 juin 2017 à Paris | 
Martin BUREAU / AFP

La France Insoumise avec notamment Jean-Luc Melenchon, Eric Coquerel, Alexis Corbiere, Francois Ruffin, Caroline Fiat, le 20 juin 2017 à Paris | Martin BUREAU / AFP

Avec 17 élus sur 577, la France Insoumise (LFI) entre à l’Assemblée Nationale. Élu à Marseille, Jean-Luc Mélenchon siégera au Palais Bourbon avec seize de ses camarades et désormais collègues. Souvent jeunes, ils seraient aux yeux des Français (d’après l’IFOP) les représentants de la première force d’opposition à la Présidence Macron et au gouvernement Philippe. La France Insoumise a obtenu sept millions de voix pour son candidat en avril. Elle conquiert un groupe parlementaire en juin. Elle reste donc à l’offensive. Son cri de ralliement –«Résistance!»– sonne presque dans ce contexte comme un contresens ou comme l’aveu que la vocation majoritaire de LFI n’est pour l’heure pas encore évidente aux yeux de ses propres animateurs.

Dans l’hémicycle, le groupe insoumis sera flanqué sur sa gauche des députés communistes si ceux-ci ne le rallient pas et sur sa droite du groupe socialiste, profondément divisé sur la confiance à apporter ou non au gouvernement.

Jean-Luc Mélenchon a marginalisé les organisations de la gauche radicale. L’accusant l’an passé de «bonapartisme» alors qu’il déclarait sa candidature à l’Elysée sans consultation de ses partenaires du Front de Gauche, voilà ces mêmes organisations reléguées au second plan par la dynamique insoumise. Jean-Luc Mélenchon s’est surtout, dans un contexte de décomposition des identités politiques traditionnelles, délesté des rudesses organisationnelles et idéologiques du «front unique». Ce dernier, au mieux ramené au rang de tactique, enfermait Jean-Luc Mélenchon et les siens dans le cadre étroit et l’espace électoral de la gauche radicale. Cette dernière n’avait jamais, jusqu’au premier tour de l’élection présidentielle, bénéficié des déconvenues de l’ancienne majorité socialiste.

La mort du PCF et du PS

Libéré de la stratégie passée de la gauche radicale, LFI vise en fait à se substituer à la fois au PCF et au PS. Ces deux partis apparaissent condamnés, pour des raisons différentes, à la stagnation ou à la régression dans la période qui s’ouvre.

Le Parti communiste français, a priori dans l’impossibilité de former un groupe autonome, a sauvé les meubles aux législatives et réalise même quelques notables performances locales comme en Seine-Maritime. Cependant le PCF, tiraillé entre une base beaucoup plus radicale dans ses aspirations que la pratique politique de ses élus et dirigeants, se trouve dans l’impossibilité d’affirmer une stratégie claire. Il se retrouve ainsi associé à des majorités locales qui incluent désormais des membres d’En Marche…

Deux forces politiques jadis de premier plan sont désormais susceptibles d’être clouées au sol par leur difficulté à adopter une stratégie en phase avec la nouvelle configuration politique

Le Parti socialiste vient de subir une déroute historique, incomparable tant en nombre de voix obtenues que de sièges sauvés. Des sortants conservent leur mandat, comme Dominique Potier, député PS et rare représentant des «cathos de gauche» en politique, Olivier Dussopt, l’un des élus les plus impliqués dans l’animation du réseaux d’élus locaux socialistes. Cependant, les conditions de la survie rendent très difficile l’affirmation de l’action parlementaire socialiste comme vecteur de l’opposition à Emmanuel Macron. Le groupe socialiste doit composer avec ceux des siens qui font preuve de sympathies pour la nouvelle majorité, voire s’inscrivent délibérément dans la majorité présidentielle. Le Bureau National du PS a avancé le «non-vote» de la confiance au gouvernement Philippe. Tiraillés encore longtemps entre des socialistes conciliants à l’égard de la présidence Macron et d’autres clairement opposés à son projet, le PS et le groupe socialiste n’ont pas fini de connaitre des débats houleux.

Ainsi, deux forces politiques jadis de premier plan et désormais susceptibles d’être clouées au sol par leur difficulté à adopter une stratégie en phase avec la nouvelle configuration politique.

Sorpasso

Le sorpasso, c’est-à-dire le dépassement du PS par LFI, a eu lieu en France et pas en Espagne. Il relevait de l’onirisme jusqu’à très récemment. La France Insoumise se glisse dans la géographie électorale du socialisme français. En Ariège, jusqu’alors considéré comme un bastion inexpugnable du PS, à Lille, dans le Nord-Est parisien et en Seine-Saint-Denis, les positions de force de LFI évoquent le possible remplacement du PS par cette nouvelle force. A l’évidence, l’objectif de LFI ne peut être simplement de faire vivre une gauche durablement minoritaire.

À la fois à l’Assemblée et dans la rue, LFI peut réussir à articuler mouvement social et action dans les institutions. Désormais, c’est sa stratégie visant l’hégémonie et non la simple conservation du nombre d’électeurs d’avril qui va occuper LFI. Il ne s’agit pas simplement pour LFI d’être «la gauche». Il s’agit de construire le sujet politique nouveau capable de s’imposer dans un contexte de décomposition. Au-delà des aspects électoraux, des combats très rudes sont en cours touchant à l’idéologie, aux représentations collectives, à l’idée que l’on se fait tout simplement de l’avenir de son pays et du sien en son sein. Cette «guerre de position» n’est pas secondaire, elle est la condition de tout.

En Espagne, après les élections qui virent Podemos entrer au parlement, Inigo Errejon (cofondateur du mouvement) exhortait ses camarades à s’intéresser à «ceux qui n’étaient pas là» le jour du scrutin, c’est-à-dire à tous ceux qui n’avaient pas voté PODEMOS. Cela nécessitait de prendre ses distances par rapport aux codes traditionnels de la gauche radicale et de choisir une frontière politique nouvelle qui permette de dépasser le cadre étroit de la gauche (de la gauche) pour s’adresser à bien d’autres Espagnols ne projetant plus dans le clivage gauche-droite les mêmes souhaits, rêves, colères. Les périodes de crise sont propices à l’activation de clivages multiples, dont le clivage gauche-droite, mais d’autres aussi…

En France, «ceux qui n’étaient pas là» ont voté Hamon, Macron, Fillon, Le Pen ou pour tout autre candidat en lice. Pour les rassembler c’est un choix de frontière politique qu’il faut faire.

La question du sentiment de dépossession démocratique transcende les identités politiques traditionnelles

Certes, il existe des points fondamentaux de fracture au sein de la gauche. L’intégration européenne et ses conséquences, par exemple, sont un des points clivants entre les organisations mais aussi entre les électorats de gauche. Les programmes politiques sont une chose mais il convient de prendre en compte la complexité des identifications politiques et c’est sur ce terrain que s’affrontre macronistes et Insoumis. C’est sur ce dernier point que LFI est évidemment amenée à travailler pour désarticuler les évidences qui composent l’univers mental macronien. La République en Marche (REM) définit un «intérêt général», des «problèmes» à régler et des solutions émanant à la fois de «compétences» et de bonnes volontés, elle pose ainsi ses questions et apporte ses réponses. La réussite politique de la REM dépendait moins de l’importance numérique du groupe social composant le cœur de son électorat que de sa capacité à imposer ses évidences dans le sens commun. C’est ce champ de bataille qui est fondamental.

Dans la période magmatique que connait notre pays d’un point de vue idéologique, rien n’est évidemment figé. Ainsi, lorsqu’il s’est agi d’enquêter sur les seconds choix des électeurs au premier tour de la présidentielle, on a constaté une part significative de macronistes pouvant voter Mélenchon (30%, sondage Ipsos pour Le Monde). Ce sont les tenants des politiques menées (avec des nuances) depuis trente ans qui ont déclaré le clivage gauche-droite caduque. D’autres frontières politiques apparaissent. La question du sentiment de dépossession démocratique transcende les identités politiques traditionnelles. Conditions matérielles d’existence dégradées et aspirations aux changement démocratique comme du système de production se conjuguent. Le «changement» est investi de contenus divers mais le «dégagisme» en a révélé la puissance.

En entrant à l’Assemblée nationale mais en gardant un lien puissant avec «la rue», LFI s’est imposée face au PS et au PCF. Il lui reste le plus dur à faire: désarticuler les évidences du discours macronien pour en imposer de nouvelles. Cela ne fait que commencer.

Gaël Brustier
Gaël Brustier (98 articles)
Chercheur en science politique
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