Boire & manger

La cuisine même en amateur est un sport de très haut niveau

Laurent Sagalovitsch, mis à jour le 21.06.2017 à 16 h 24

[BLOG] Cuisiner exige un mental d'acier et un physique irréprochable.

Flickr/Elizabeth Albert-Cooking

Flickr/Elizabeth Albert-Cooking

Comme tout homme au foyer qui se respecte, c'est moi qui suis en charge des affaires de la cuisine (entre autre). Quand sa Majesté daigne se pointer, il faut que non seulement la table soit mise mais que gazinière, four, marmites, chaudrons, casseroles murmurent le doux chant des plaisirs culinaires à venir.

Et comme sa Seigneurie ne saurait se contenter d'un vulgaire plat de pâtes ou de quelques frites surgelées accompagnant un maussade filet de limande, il me faut dès l'aube m'activer et concocter un plat à même de satisfaire ses appétits gourmands.

Si bien que lorsque midi survient et que le repas du soir repose dans les vestibules du frigidaire, je suis en nage: tout mon corps demande grâce, mes paupières sont dilatées d'épuisement, mes muscles en charpie et mes jambes si lourdes qu'il me faut ramper pour atteindre la douche.

Sur le lino clapotent de grandes flaques de sueur témoins de ma bataille acharnée avec un régiment d'oignons. Dans l'évier reposent les épluchures de ma lutte homérique disputée contre un quarteron d'aubergines. Et la poubelle est jonchée de détritus, conséquence de la joute entamée avec quelques tomates dont, avec la ténacité propre au bourreau, j'ai su extraire tout le jus requis.

Cuisiner demande et réclame une énergie folle.

Pendant que des brutes mal dégrossies préfèrent soigner leur physique en éprouvant des machines austères situées dans des salles de sport à l'aspect martial, moi j'enfile mon tablier et je règle leur compte à des poulets qui n'en font qu'à leur tête, j'assène des coups de boule à des courgettes rangées en ordre serré, je cisèle des fines herbes, je guillotine des pommes de terre, je pétris jusqu'à ce qu'elles me demandent grâce des préparations pâtissières dont je fais mon miel.

Je suis sans pitié.

J'ouvre un placard, je me saisis d'un chinois qui passait par là, je pivote et fonce vers le plan de travail; au passage je me saisis d'une spatule en bois, d'une râpe, de mille et uns ustensiles qui s'en vont passer un mauvais quart d'heure, je les dispose sur ce qui deviendra le linceul de quelques farines exotiques à qui je raconte les exploits de Sinbad le Marin. 

Je convoque une plaquette de beurre, je réclame la présence de quelques carrés de chocolat qui se prélassaient jusqu'alors dans la félicité beurrée d'un bain-marie discret, je fais monter aux cieux des blancs d’œufs au point qu'ils se rebiffent et forment un amas neigeux réputé infranchissable; je bats le tout et à la force du poignet, je force ces éléments à connaître les joies de l'amour sauvage.

Au fur et à mesure que se forme ce qui constituera l'avant-garde du repas vespéral, afin de ne point me laisser déborder, je nettoie, récure, astique, range ces nobles appareils à qui j'ai demandé un sacrifice total.

Je veille à ce que la cuisine demeure en parfait état de fonctionnement, je connais trop ce fatal relâchement du cuisinier par trop occupé qui laisse s'amonceler en ordre dispersé casseroles, plats à gratin, saladiers et qui à l'heure cruciale où doit s'opérer la touche finale de sa préparation matinale cherche désespérément parmi les décombres son évidoir à pomme planqué sous un amas d'assiettes moribondes.
La cuisine exige un mental d'acier et un physique irréprochable.

Les jambes doivent être robustes et capables de rester de longues minutes à supporter des efforts intenses; il faut que le poignet possède une assisse qu'on prête d'habitude à des pongistes émérites; le haut du corps, les bras, le torse réclament la résistance d'un lanceur de javelot; le dos, s'il n'a la solidité d'un nageur au long cours, se brisera au premier gratin préparé. 

Quand j'achève mes préparatifs, je ne sais combien de calories j'ai brûlées.

Autant que si j'avais couru un semi-marathon. Ou aligné une centaine de longueurs dans un bassin olympique. Ou soulevé des haltères à mains nues.

Cuisiner c'est plus crevant que le sport et c'est bien meilleur!

Pour suivre l'actualité de ce blog, c'est par ici: Facebook-Un Juif en cavale
Laurent Sagalovitsch
Laurent Sagalovitsch (103 articles)
romancier
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte