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Le conservatisme aussi est en crise

Xavier Landes, mis à jour le 05.07.2017 à 7 h 01

Et c’est une mauvaise nouvelle, en particulier pour les «progressistes» et la qualité du débat démocratique en général.

conservative club. Louisa Thomson via Flickr CC License by.

conservative club. Louisa Thomson via Flickr CC License by.

Il y a quelques semaines, je défendais l’idée que la gauche était désormais fracturée entre au moins deux courants. Cet article ne brossait toutefois qu’une partie du tableau d’une scène politique en pleine décomposition/recomposition, en France et ailleurs, à gauche comme à droite.

Une autre manifestation de cette décomposition/recomposition se trouve dans la crise que traverse le conservatisme politique. Que cela soit en France, aux États-Unis ou dans d’autres pays comme le Danemark ou la Lettonie, les partis de la droite modérée ont du mal à résister (quand ils veulent résister) aux sirènes des partis populistes ou d’extrême droite ainsi qu’à celles d’une dérégulation économique menée souvent sans discernement.

Les partis conservateurs perdent des voix et sont devenus incapables de gouverner seuls dans de nombreux cas. Ils doivent parfois chercher le soutien de l’extrême droite, comme au Danemark avec le gouvernement dirigé par le parti libéral-conservateur Venstre. Ils se font l’écho de thèses propres à l’extrême droite, à l’instar du raidissement des politiques migratoires, de l’islamophobie ou du durcissement sécuritaire (travers contre lesquels la gauche n'est pas immunisée). Cela ne signifie pas que ces idées étaient absentes chez les conservateurs ou que des dérapages n’aient jamais eu lieu –qu’on se souvienne du «bruit et l’odeur» de Jacques Chirac. En dépit de ces incartades, les partis conservateurs se refusaient à reprendre les idées d’extrême droite. La digue s’est fissurée ces dernières années.

Les partis conservateurs ont également atténué leurs discours sociaux, mettant à mal un État-providence raisonné qui fut, par exemple, au cœur du gaullisme [1]. De ce point de vue, la recomposition à droite, comme à gauche, annonce le déclin des compromis économiques, politiques et sociaux sur lesquels se sont construits les États-providence dans les pays industrialisés depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale [2]. À ce propos, les années de gouvernement En Marche! vont être instructives. Comment les conservateurs survivront-ils à cet exercice de soutien/opposition à un mouvement avec lequel ils partagent beaucoup?

Panne d’inspiration et course aux électeurs

Un détour par les États-Unis est éclairant. Alors qu’il n’y existe pas de parti établi d’extrême droite (seulement un mouvement, le Tea Party, lancé en 2009) du fait du bipartisme, la droite a malgré tout subi des mutations comparables à celles dont la droite européenne a fait l’expérience. Même coup de barre économique et social vers des idées plus radicales qui peut recevoir plusieurs explications, dont les deux principales sont: la volonté de capter un électorat qui se «droitiserait» (ce qui reste à prouver) et le manque d’inspiration quant à un authentique projet «conservateur».

Dans The Conscience of a Liberal (2007), le prix Nobel d'économie Paul Krugman déplore le glissement des deux partis vers la droite depuis les années 1980. Les républicains sont toujours plus conservateurs sur le plan moral et budgétaire tandis que les démocrates sont moins progressistes (c’est-à-dire moins enclins à défendre un rôle ambitieux pour l’État, à s’attaquer aux inégalités, etc.). Le point d’équilibre politique se déplace vers la droite. La présidence d’Obama (lequel est bien plus centriste que de nombreux démocrates) et l’élection de Donald Trump confirment ce mouvement.

Selon Krugman, la responsabilité est à imputer au parti républicain avec la complicité, plus ou moins passive, des démocrates. Depuis la fin des années 1970, les républicains auraient radicalisé nombre de leurs idées et adopté des postures de plus en plus idéologiques, ce qui aurait conduit à l’étranglement des modérés (notamment sous la pression du Tea Party). Par ailleurs, les conflits seraient devenus irréductibles avec les démocrates restés fidèles à leurs convictions tandis que ceux ouverts au compromis auraient succombé à la compromission.

Krugman considère que l’un des moteurs du déplacement a été l’opposition viscérale sans nuance à l’État, opposition incarnée par cette saillie de Grover Norquist:

«Je ne veux pas abolir le gouvernement. Je veux simplement le réduire à une taille qui me permette de le traîner dans la salle de bains et de le noyer dans la baignoire.»

Alignement à droite

 

La méfiance envers l’État n’est pas forcément une mauvaise chose. Elle peut même être salutaire, faisant office de vigile face aux abus de pouvoir. Krugman reproche toutefois aux républicains une méfiance excessive qui aurait dégénéré en antiétatisme caricatural.

En plus de cet antiétatisme incarné par Margaret Thatcher au Royaume-Uni, l'Alliance libérale au Danemark et imité par de nombreux ultralibéraux un peu partout (par exemple, Alain Madelin à une époque en France), le glissement de la droite conservatrice vers des positions économiques ou sociales plus radicales a pris d’autres visages tout aussi inquiétants.

En Europe, l’adoption de positions dures à l’égard des migrants et des réfugiés en est une manifestation. La plupart des pays ont fait l’expérience d’une contamination sournoise des discours conservateurs par une rhétorique qui était, il y a quinze ans, l’apanage de l’extrême droite, sauf exception. Depuis l’élection de Trump, les Américains goûtent aussi au nectar amer du populisme anti-cosmopolite. Bref, les propos et attitudes discriminatoires, voire haineux, se libèrent. Et les conservateurs en sont en grande partie responsables.

Ce mouvement d’alignement à droite s’est fait particulièrement ressentir sous la présidence de Nicolas Sarkozy. Celui-ci s’est vu reprocher de «chasser sur les terres du Front national» en empruntant un langage et des idées plus caractéristiques de l’extrême droite que du gaullisme. Le débat sur l’identité nationale en 2009 et la teneur de certains débats lors de la primaire de la droite et du centre illustrent ce glissement. À une moindre échelle, la tentative avortée de Nicolas Dupont-Aignan d’une alliance avec le Front national a valeur de symbole: quand un gaulliste autoproclamé se laisse convaincre de faire cause commune avec l’extrême-droite.

Le déclin du pragmatisme

Hormis ce glissement, un autre facteur fait sentir ses effets: l’appauvrissement intellectuel du conservatisme social et politique, colonne vertébrale de la droite (en sus du libéralisme économique et du capitalisme peu régulé). Plus précisément, il s’agit du déséquilibre entre le conservatisme comme idéologie et le conservatisme comme attitude politique. Car le conservatisme, comme le progressisme ou l’extrême gauche, n’est pas uniforme. Le label «conservateur» regroupe des idées et principes qui peuvent diverger ou s’opposer.

En dépit du caractère réducteur du label «conservateur» sur le plan idéologique, il y a une autre dimension, pratique, qui caractérise nombre de conservateurs: c’est l’attitude pragmatique.

Les deux dimensions –idéologique et pragmatique– sont perceptibles chez Edmund Burke, le père du conservatisme moderne. L’homme politique irlandais critiquait la Révolution française et ses excès comme la Terreur. Il était un farouche opposant autant de la menace que la Révolution faisait peser sur les valeurs et institutions traditionnelles que de la méthode sous-jacente. Sa critique portait à la fois sur le fond et sur la forme. Burke s’insurgeait contre le modèle de société que la Révolution mettait en place: rationnel, fondé sur les droits de l’homme, anticlérical, etc., mais il critiquait aussi la conviction que les changements sociaux et politiques pouvaient être imposés de manière brutale, d’en haut, sans prendre en considération ce qui existait déjà.

Plus radicaux que pragmatiques

 

Si on considère ce dernier point, le conservatisme «à la Burke» n’est pas forcément opposé à l’évolution des mœurs, mentalités ou institutions. Ce qui le caractérise, c’est la conviction que si de tels changements sont nécessaires, ils doivent être mis en place de manière graduelle afin d’être assimilés par la société. Toute transition doit se faire au travers et en faveur de la conservation de structures sociales existantes. Le changement s’accomplit de l’intérieur, en s’appuyant sur les ressources que le système offre.

En d’autres termes, le conservatisme exprime un certain pragmatisme (dont certains aspects sont critiquables), c’est-à-dire la conviction que la politique doit être sensible au contexte et ouverte dans une certaine mesure à la négociation et au compromis. En bref, c’est une position qui est à l’opposé de la stratégie du «tout ou rien» incarnée par des approches plus idéologiques.

En se raidissant idéologiquement, les conservateurs aux États-Unis, en France et ailleurs trahissent une partie de leur héritage. Ils placent la défense d’idées, parfois radicales, avant le pragmatisme. Au-delà de la trahison à leur tradition politique, ils cessent d’être des conservateurs puisqu’ils n’en respectent plus la démarche. Ils sapent ce qui faisait la force et la valeur du conservatisme: l’expression d’un scepticisme, parfois sain, en face de toute volonté de se livrer de manière brutale à l’ingénierie sociale.

Quelles réformes?

 

Maintenant, pourquoi est-ce une mauvaise nouvelle, notamment pour les progressistes? Car les conservateurs, notamment ce que l’on a appelé «conservateurs sociaux» (comme les gaullistes), ont contribué à réaliser de grandes réformes (congés payés, assurances sociales) soit en prenant l’initiative, soit en s’alliant avec les progressistes modérés. Car le conservatisme, par nature si l’on veut, demande la négociation des changements politiques, donc appelle à la discussion et au débat (même si les conservateurs peuvent donner le sentiment de se fermer au dialogue).

En fait, ce que Krugman déplore dans le cas des États-Unis et ce dont on doit se soucier en France, c’est la lente disparition des conservateurs pragmatiques qui rend de plus en plus difficiles des réformes de fond, comme la mise en place d’un système de santé universelle (dont Nixon avait, selon Krugman, considéré la mise en place). Ce retrait polarise la vie politique et accroît les tensions entre droite et gauche. En fin de compte, il est plus facile pour un progressiste de s’entendre avec un conservateur qu’avec un réactionnaire [3].

Le réactionnaire ne cherche pas à conserver, il est dans une démarche de rejet de la société telle qu’elle s’est construite. Il est en «réaction» contre les dévoiements sociaux et politiques qu’il voit autour de lui. Son intention est de rétablir un passé jugé pur. Le réactionnaire pratique la surenchère morale, lui aussi. Alors que le conservateur incarne des idées avec lesquelles on peut ne pas être d’accord, sa démarche est centrée sur un pragmatisme que le second rejette explicitement, faisant de la pureté, de la non-compromission, de son idéal une barrière infranchissable. En conclusion, c’est la qualité du débat démocratique qui pâtit du déclin des conservateurs et c’est un problème pour chaque citoyen.

1 — Il est utile de rappeler le fort engagement en faveur d’un État-providence fort qui constitue le «code génétique» du gaullisme et qui se retrouve dans d’autres partis et tendances «conservatrices sociales» en Europe. Retourner à l'article

2 — Un indicateur d’un tel déclin réside dans la montée des inégalités de revenus et de richesses quasi-simultanée dans la plupart des pays et dont le début se situe dans les années 1970-1980. Les travaux de Tony Atkinson et plus récemment Thomas Piketty, entre autres, illustrent ce mouvement. Retourner à l'article

3 — Je dois l’introduction de cette idée à Nicolas Gavoille, professeur à la Stockholm School of Economics de Riga. Retourner à l'article

Xavier Landes
Xavier Landes (24 articles)
Professeur en éthique des affaires et développement durable à la Stockholm School of Economics de Riga
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