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En Turquie, la jeune communauté LGBT se bat pour «continuer d'exister»

Timour Öztürk, mis à jour le 23.06.2017 à 16 h 04

La marche des fiertés d’Istanbul risque, comme ces deux dernières années, de ne pas être autorisée. Un recul des droits et de la visibilité que subit de plein fouet une jeunesse pas résignée.

OZAN KOSE / AFP

OZAN KOSE / AFP

Istanbul, Turquie

À Istanbul, tous les activistes LGBT se souviennent de la marche des fiertés de juin 2013. La pride d’Istanbul, pour sa dixième édition, avait atteint un record de participation avec plusieurs centaines de milliers de manifestants. «Je défilais pour ma première pride, je n’ai pas de mots pour la raconter, c’était simplement génial», se remémore Dîlan Yilmaz, étudiante en sport, jeune militante féministe et lesbienne de 24 ans, au nez percé et aux cheveux bouclés coupés courts. Elle assiste alors à l’apogée du mouvement LGBT turc.

Car la marche de juin 2013 est d’abord l’aboutissement d’un travail militant mené sur deux décennies. Après dix ans de batailles avec les autorités municipales et d’organisations d’une «semaine de la fierté» à la fin de chaque mois de juin depuis 1993, le mouvement LGBT d’Istanbul réussi à défiler pour la première fois, en 2003, sous le gouvernement de l’AKP –le parti islamo-conservateur de Recep Tayyip Erdoğan. À l’époque, ils ne sont à peine qu’une trentaine de manifestants.

«La période a été dure pour les pionniers du mouvement en Turquie. C’est grâce à eux que notre génération a eu plus d’espace pour s’affirmer, que nous hésitons moins. Nous leur devons d’avoir ouvert la route», reconnaît Dîlan Yilmaz.

Mais 2013 est aussi un passage de flambeau, à une jeune génération de stambouliotes qui, comme Dîlan, résiste à la police, occupe la place Taksim et le quartier de Beyoğlu, bref s’oppose dans les rues à la politique du gouvernement Erdoğan. C’est le mouvement de Gezi Park. En pleine fièvre contestataire, les organisations LGBT s’affichent et militent, participent à l’occupation de la place Taksim.

La pride de la fin juin 2013 devient une date sur le calendrier protestataire de Gezi et finit par rassembler plus largement que la communauté LGBT, toute une frange de la jeunesse mobilisée d’Istanbul. Le centre-ville vibre, recouvert par les couleurs de l’arc-en-ciel. Et la marche des fiertés 2013 reste dans les mémoires comme un événement fondateur pour toute une nouvelle génération d’activistes LGBT, très jeune, surtout présente dans les facultés des grandes villes de l’Ouest de la Turquie.

Un mouvement brisé dans son élan

Dans un café du quartier étudiant Besiktas, Uğur lit le communiqué que son organisation, Cins Ari, le club LGBTI+ de l’université Technique d’Istanbul (ITÜ), a publié quelques jours plus tôt:

«Ni l’État d’urgence, ni la présidence de l’université ne nous empêcheront d’être fier d’être LGBTI. […] Nous continuerons d’exister!»

Le 8 mai dernier, les étudiants de l’ITÜ voulaient organiser une Pride sur leur campus. C’était sans compter la présidence de l’université, qui n’a pas laissé les jeunes activistes se rassembler. Pour Uğur, 23 ans, étudiant en communication passionné de haute couture, gay, arborant une courte barbe: «La reconnaissance des droits des personnes LGBTI est meilleure chez les jeunes et les étudiants que partout ailleurs dans la société turque.» Par cette interdiction, c’est l’existence même d’étudiants lesbiennes, gays, bisexuels ou trans que leur université veut nier.

Depuis Gezi, la situation a radicalement changée. «En quatre ans, j’ai l’impression que nous avons perdu plusieurs décennies de timides avancées et de droits», estime Dîlan. Fin juin 2015, la tension monte. Les résultats des élections législatives n’apportent pas une majorité absolue au parti du président Erdoğan. Le HDP, le Parti de la Démocratie des Peuples, génère l’espoir chez les kurdes comme à gauche et dans la génération de Gezi par son entrée au parlement. Son programme reprend ouvertement de nombreuses revendications du mouvement LGBT.

«Il n'y a pas de justice pour les LGBT»

 

C’est dans ce contexte que la pride d’Istanbul est soudainement réprimée. Les canons à eau de la police et le gaz lacrymogène dispersent pour la première fois depuis 2003 la marche des fiertés. «L’année dernière, à cause de la police et de l’interdiction de manifester, nous nous sommes seulement rassemblés par petits groupe un peu partout dans le centre, mais nous n’avons pas défilé», regrette Uğur. L’édition 2016 de la marche des fiertés avait en effet été interdite en amont par le gouvernorat d’Istanbul, au prétexte du maintien de «l’ordre public». Si la marche a lieu cette année l’étudiant en communication a peur qu’elle soit attaquée par la police mais aussi par des homophobes: 

«Ils sont plus violents, ils se sentent protégés par l’État. Il n’y a quasiment aucune condamnation des agressions contre les personnes LGBT en justice.»

Deniz, sa camarade à l’université, lesbienne et militante de différents collectifs LGBT d’Istanbul confirme:

«Depuis deux ans, je suis le cas du viol collectif de Kemal Ördek, une militante trans et travailleuse du sexe, et ça n’avance pas. Ses agresseurs sont toujours libres. C’est comme ça la plupart du temps, il n’y a pas de justice pour les LGBT.» 

L’étudiante exprime pourtant un sentiment répandu parmi les activistes: «Il faut que nous reprenions la rue cette année, nous ne pouvons pas céder. Derrière l’interdiction de la pride, c’est notre existence même qu’ils veulent interdire.» Derrière l’esprit de résistance, l’inquiétude est bien présente: «Depuis le référendum il n’y a plus aucune limite au pouvoir d’Erdoğan, on doit se préparer au pire. Et puis depuis 2015, tout le monde a peur des attentats dans les manifestations. On y pense à chaque fois», admet-elle.

Difficile évolution des mentalités

 

Une bonne partie de la jeunesse des lycées et des facs turques, très connectée, est influencée par les petites révolutions de la représentation des personnes LGBT dans la pop-culture anglo-saxonne. «Le monde change, nous aussi», veut croire Uğur, pour qui, de l’icône de la musique pop américaine Lady Gaga à la série de Netflix Sense 8, le web a ouvert des centaines de brèches dans les valeurs hétéro-patriarcales du conservatisme turc. Alors que les séries télé turques, si prisées, n’offraient aucune place à la diversité sexuelle, la série Fi, uniquement diffusée sur internet et échappant plus facilement à la censure, met en scène un personnage de lesbienne. De fragiles changements dans un environnement hostile.

Deniz a les cheveux blonds et les yeux bleus très clairs de sa mère, d’origine russe. «Elle pense que je vais brûler en enfer parce que je suis lesbienne, en ça elle est bien d’accord avec le reste de ma famille côté turc», confie-t-elle. Ce n’est pas le cas pour Uğur dont le père arménien et la mère alévie, la plus importante minorité confessionnelle de Turquie, sont de gauche. Ses parents ne remettent pas  en cause son orientation sexuelle, «ils sont seulement inquiets pour moi à cause de la violence des agressions homophobes», explique-t-il.

Mais même à gauche, la reconnaissance des droits des personnes LGBT n’est pas toujours acquise. Dîlan, qui fait remarquer avec un humour noir qu’elle incarne «tout ce que l’État turc déteste», est à la fois féministe, vegan, lesbienne, kurde et d’une famille alévie. Pour autant, plus jeune, elle n’a pas trouvé la compréhension et le soutien nécessaire chez ses parents malgré leur engagement socialiste.

«Adolescente, je souffrais et j’étais isolée. La politique a été ma thérapie, elle m’a ramené à la vie. Je veux être heureuse, amoureuse et sexuellement libre. Pour tout ça, je dois militer, affirme-elle. Nous sommes dans une période étouffante, à cause de la reprise de la guerre contre les kurdes, de l’État d’urgence. La cause des femmes, des lesbiennes sont oubliées, remis à plus tard. Nous ne sommes pas à l’agenda politique.»

Elle et ses camarades, se retrouvent toutes les deux semaines dans un collectif non-mixte, pour débattre, se soutenir et «simplement se rappeler notre existence à nous-même, ne pas devenir invisible». «Militer ici, ça commence par ne pas se cacher. Agir en couple en public si l’on en a envie, s’assumer. Il y a tout à faire», renchérit Deniz.

Quelles perspectives politiques?

 

Face au recul des droits des personnes LGBT, les activistes sont partagés sur l’existence d’une réponse politique. Mert a 22 ans, étudiant en médecine, originaire de la ville d’Izmir, il est gay et modère les débats hebdomadaires de SPOD, l’Association d’étude des politiques sociales de l’identité de genre et de l’orientation sexuelle. De son propre aveu, il fait partie d’une génération qui n’a connu que l’AKP au pouvoir:

«Je pense qu’il faut que nous puissions discuter entre nous quelques soit nos différences politiques, hormis peut-être avec le pseudo collectif LGBT de l’AKP!»

L’association Cins Ari accueille les opinions de tous bords, tant qu’ils n’empiètent pas sur la cohésion du groupe. «Nous avons mêmes une bisexuelle musulmane voilée. Chez nous, tous et toutes sont les bienvenus, explique Uğur, avant d’admettre: “Moi, je vote pour le CHP [le Parti Républicain du Peuple, opposition kémaliste, ndlr]. Ici à Istanbul, dans les mairies des arrondissements de Sisli et Besiktas, ils ont des initiatives pour les LGBT, avec des permanences de dépistage du VIH par exemple. Le CHP avait aussi investi une candidate transgenre aux dernières législatives qui, bien entendu, n’a pas été élue! Mais c’est vrai que la plupart des activistes soutiennent plutôt le HDP”.» 

Mais le parti de la gauche et du mouvement kurde affaibli, les perspectives politiques s’étiolent. «Je voterai pour l’organisation qui défendra la visibilité et l’existence des lesbiennes», lâche Dîlan, amère. Deniz ne croit pas franchement dans le processus électoral, déjà mis à mal en Turquie et avoue: «Je n’arrive pas à imaginer voir l’égalité de mon vivant.»

Rester ou partir?

Nombre de personnes LGBT sont partagées entre l’envie de quitter la Turquie si l’occasion se présente, et la volonté de résister pour faire changer leur pays. Selda, dont le prénom a été modifié à sa demande, pense à s’exiler. Étudiante en journalisme, lesbienne, elle ne peut pas afficher ouvertement son orientation sexuelle pour se garantir un avenir professionnel. «Je veux quitter le Moyen-Orient. Je ne pourrais pas toujours me cacher, je veux pouvoir un jour fonder une famille et adopter», témoigne-elle.

Kübra, sa copine, partage son projet de départ. «C’est sans doute nécessaire qu’il y ait des militants. Mais moi, je veux une vie normale, c’est déjà assez dur avec ma famille. Les manifestations ne mèneront nulle part. Nous ne changerons pas la Turquie, ses hommes sexistes et homophobes, violents, la peur du qu’en-dira-t-on. Je veux chercher ma liberté ailleurs», affirme-t-elle.

Si cette tentation de l’exil est aussi présente dans un coin de la tête de la plupart des jeunes activistes, Deniz a quant à elle tranché la question: «Je reste. Je ne pourrais pas aller mieux en Amérique ou en Europe de l’Ouest en sachant ce qu’il se passe en Turquie. Et puis, il y a de plus en plus de jeunes qui s’assument, qui rejoignent et fondent des groupes LGBT malgré les risques. C’est avec eux que je veux défendre notre vie ici, comme nous l’entendons.»

Timour Öztürk
Timour Öztürk (6 articles)
Journaliste
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