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Si Emmanuel Macron se soucie du réchauffement climatique, la solution est toute trouvée

Gilles Bridier, mis à jour le 24.06.2017 à 11 h 05

Emmanuel Macron peut faire avancer le projet européen à l'aide d’une taxe sur les transactions financières. Le trou financier créé dans l’Accord de Paris par le retrait des États-Unis serait ainsi compensé pour aider les pays pauvres à lutter contre le réchauffement climatique.

Emmanuel Macron et Nicolas Hulot à l'Élysée lors d'une rencontre sur le climat, le 6 juin 2017 | PHILIPPE WOJAZER / AFP

Emmanuel Macron et Nicolas Hulot à l'Élysée lors d'une rencontre sur le climat, le 6 juin 2017 | PHILIPPE WOJAZER / AFP

Comment compenser le retrait des États-Unis de l’Accord de Paris contre le réchauffement climatique? Car c’est une chose de pousser des cris d’orfraie lorsque Donald Trump entraîne la première puissance économique mondiale à fuir ses responsabilités sur un sujet qui concerne l’avenir de la planète ; c’en est une autre pour trouver des solutions pour palier cette défection.

«Make our planet great again», a lancé Emmanuel Macron à son homologue américain. Chiche! Justement, une occasion est donnée à l’Europe de montrer que, sur un dossier sollicitant la solidarité internationale, elle peut reprendre la main, emmenée par la France avec son nouveau président conseillé par son ministre globe-trotter Nicolas Hulot qui rassembla les capitales du monde autour du projet de la COP21. «Make Europe great again !» Comment? En entrainant d’autres pays membres de l’Union dans la réalisation du projet de taxe sur les transactions financières (TTF).

Même si le principe a été approuvé par le Parlement européen dès 2011, son application est sempiternellement repoussée à cause de la concurrence que se livrent les places financières. En revanche, la lutte contre les effets du réchauffement climatique implique de débloquer de nouveaux moyens financiers. La TTF, par laquelle le politique s’affranchirait de la pression de la finance, est une voie possible.

Anticiper l’afflux de refugiés climatiques

La recherche de solutions s’impose d’autant plus que le réchauffement engendrera inéluctablement une explosion du nombre de réfugiés climatiques qui chercheront le salut dans l’émigration vers les pays développés. On a vu à quel point l’afflux de demandeurs d’asile en Europe chaque année (1,2 million en 2015 et autant 2016 selon Eurostat), a déstabilisé les opinions publiques non préparées à accueillir un tel nombre de migrants. Leur frilosité a favorisé la percée de groupes politiques d’extrême droite prônant le repli sur soi quand l’avenir de la planète suppose une ouverture aux autres. Comment faudra-t-il prendre en compte cette nouvelle pression migratoire?

L’Union européenne tente de renforcer ses frontières en coordonnant, avec l’agence Frontex, l’action des garde-côtes et gardes frontières des pays membres. Mais ces réponses policières sont, dans la durée, inopérantes et en tout cas insatisfaisantes. L’Europe peut-elle accepter une situation qui a entraîné la disparition de plus de 5.000 personnes en Méditerranée au large de ses côtes rien qu’en 2016? Combien devront périr aux portes de pays à la culture réputée humaniste lorsque ces flux s’amplifieront? S’attaquer aux racines du problème suppose de réduire les flux migratoires en permettant aux populations de se fixer sur leurs territoires. Elles ont besoin pour cela d’équipements pour s’organiser contre le réchauffement.

Comment faire sans les États-Unis?

C’est précisément l’un des objectifs dévolu à l’enveloppe de 100 milliards de dollars par an que doivent alimenter les pays développés d’ici à 2020 pour permettre aux pays pauvres de se prémunir contre les effets de l’évolution climatique. Le projet, lancé sans grand succès au sommet de Copenhague en 2009, a été repris et entériné dans l’Accord de Paris fin 2015. Mais la défection des États-Unis rend encore plus compliquée la réalisation de cet objectif.

Toutefois, il n’est pas question, sous couvert de renvoyer la responsabilité sur Donald Trump, de se satisfaire d’une réduction de l’enveloppe, alors que les 100 milliards en question constituent un plancher qu’il faudrait au contraire dépasser. Dans ces conditions, la mise en place en Europe d’une taxe sur les transactions financières pourrait utilement combler le trou créé par la désaffection des États-Unis afin que la lutte contre le réchauffement n’en pâtisse pas.

Jusqu’à présent, les prédécesseurs d’Emmanuel Macron ont buté sur l’obstacle. Malgré tout, après la fameuse déclaration de Jacques Chirac en 2002 à Johannesburg («Notre maison brûle et nous regardons ailleurs»), Nicolas Sarkozy puis François Hollande se sont saisi du dossier. Qui, très lentement, a progressé, alimenté par des rapports comme celui de Pascal Canfin et Alain Grandjean en 2015. À tel point qu'«aujourd’hui, suite à un accord d’octobre 2016, les conditions sont réunies pour un accord» en Europe, estime l’ONG Oxfam France.

En réalité, tous les partenaires européens ne sont pas prêts à s’impliquer, certains comme la Grande-Bretagne y sont même fermement opposés depuis le début. Mais une coopération renforcée peut être constituée, avec dix pays favorables à cette idée (dont l’Allemagne en pointe sur le projet et la France jusqu’à présent un peu moins déterminée). Dans ce cas de figure, selon les calculs d’Oxfam, une taxation de seulement 0,1% sur les transactions concernant les actions et de 0,01% sur les produits dérivés rapporterait entre 22 et 24 milliards d’euros! Même si un engagement de l’Union européenne toute entière aurait permis de récolter au moins 57 milliards d’euros, les recettes potentielles tirées de cette coopération renforcée constitueraient un grand pas en avant pour aider les pays pauvres victimes du réchauffement à s’en prémunir, et enrayer entre autres la croissance des flux migratoires.

Avancer enfin

Malheureusement, il ne s’agit encore que d’hypothèses de travail. Emmanuel Macron lui-même, avant son élection, s’était déclaré favorable au projet, mais seulement à condition que la Grande-Bretagne sorte de son irréductible opposition. Toutefois, le discours évolue. Même si son ministre de l’Économie Bruno Le Maire est resté sur cette même ligne dans ses discussions avec ses homologues européens, les dernières déclarations du chef de l’État, épaulé par Nicolas Hulot, vont dans le sens d’une accélération du processus. À tel point que, selon Oxfam, la France devrait pousser à l’adoption de cette taxe dans le cadre de la coopération renforcée, le 10 juillet prochain au conseil des ministres des finances de l’Union (Ecofin). Au moins sur le principe, et éventuellement avec un calendrier.

Certes, la Grande-Bretagne n’a pas infléchi sa position. Mais, compte tenu des discussions qui viennent de débuter sur le Brexit, et de la nécessité pour la City de sauvegarder son passeport financier européen pour continuer à réaliser des opérations sur le continent, les éléments sont réunis pour tenter d’infléchir la position de Londres. En outre, la décision de Donald Trump rebat les cartes pour l’ensemble des signataires de l’Accord de Paris qui ont besoin de signes crédibles démontrant la validité de cet accord malgré la défection américaine.

Et avec la puissance de l’Europe, première puissance économique mondiale, on voit mal les institutions financières la déserter, comme elles en brandissent la menace, au prétexte qu’une taxe additionnelle viendrait amputer leurs marges dans des proportions aussi réduites.

Les détails techniques ne peuvent arrêter Macron

Reste malgré tout, de nombreux détails techniques à régler, comme la coexistence de taxes de natures différentes sur certaines places financières. Ainsi, même si la City passe pour le paradis européen des financiers, Londres prélève déjà une taxe sur les opérations en bourse, plus élevée d’ailleurs que ne le serait la TTF dans les projections de départ. Le gouvernement britannique pourrait par exemple choisir de réévaluer celle-là pour laisser une place à celle-ci. En revanche, il ne faudrait pas que les fonds récoltés dans le cadre de la TTF viennent en déduction de l’aide aux pays pauvres sur laquelle les pays riches se sont déjà engagés. L’affectation de cette taxe reste donc un enjeu essentiel.

En 2016, les 29 pays membres du Comité d’aide au développement de l’OCDE ont versé au total 142 milliards de dollars pour lutter contre la pauvreté dans le monde. Soit un record correspondant à un doublement des fonds alloués en 2000. Mais cette aide inclut aussi l’assistance humanitaire à l’intérieur des pays riches et les dépenses consacrées aux réfugiés dans les pays donneurs, qui ont fait un bond. En Allemagne, en Italie, en Autriche ou en Grèce, cette aide aux réfugiés a représenté plus de 20% de l’enveloppe d’aide globale. Et alors que l’OCDE préconise d’affecter 0,7% du revenu national brut à l’aide au développement, des pays comme la France, l’Espagne, l’Italie (pour ne parler que des membres européens) n’en sont qu’à environ la moitié. De sorte que l’aide bilatérale aux pays les plus pauvres a en réalité reculé par rapport à 2015.

Des pays ont promis un relèvement de l’aide. En France, par exemple, jouant son rôle moteur dans la perspective de la COP21, François Hollande avait promis un complément de deux milliards d’euros de l’enveloppe française à horizon 2020. Mais si le produit d’une taxe sur les transactions financières devait inciter les pays riches à réviser à la baisse les engagements pris antérieurement pour soutenir le développement économique des pays pauvres, cette taxe serait en fait détournée de son objet. Et l’effort à consentir pour lutter contre les effets du réchauffement n’atteindrait pas son but.

Tel est l’enjeu pour Emmanuel Macron face au défi du climat s’il veut créer dès juillet un effet d’entraînement. Pour que l’Europe retrouve ses valeurs de solidarité après avoir révélé une coupable frilosité dans l’accueil des réfugiés. Et pour que la dynamique de l’Accord de Paris soit concrètement relancée, sur la base d’engagements financiers adossés à des outils et à des procédures bien identifiés, gages de sa validité.

Gilles Bridier
Gilles Bridier (656 articles)
Journaliste
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