Monde

L'europragmatique Angela Merkel peut-elle réaliser le grand rêve d'Helmut Kohl?

Daniel Vernet, mis à jour le 20.06.2017 à 11 h 31

L'ancien chancelier allemand décédé il y a quelques jours était partisan d'une plus grande intégration européenne. Un projet que pourrait aujourd'hui reprendre à son compte Merkel pour faire face à la crise que traverse l'Union.

Kohl et Merkel en 2015 I DANIEL ROLAND / AFP

Kohl et Merkel en 2015 I DANIEL ROLAND / AFP

Dans ses discours sur l’Europe, Helmut Kohl, qui est mort le vendredi 16 juin à l’âge de 87 ans, n’omettait jamais une occasion de rappeler qu’adolescent, il enlevait avec ses amis les poteaux frontières entre son Palatinat natal et la France. Né en 1930, il bénéficiait de ce qu’il avait maladroitement qualifié de «grâce de la naissance tardive». Enrôlé comme tous les jeunes Allemands à la fin de la guerre dans les Jeunesses hitlériennes, il était trop jeune pour avoir combattu. Mais le traumatisme était bien là, aggravé par la mort au front de son frère aîné Walter.

Chancelier de 1982 à 1998, Helmut Kohl s’est toujours présenté comme un Européen convaincu, héritier de Konrad Adanauer. Son parti démocrate-chrétien était à l’origine de la création du Marché commun, devenu la Communauté puis l’Union européenne.

Soucieux de développer la coopération franco-allemande –devant le drapeau tricolore, il faut s’incliner deux fois, avait-il coutume de dire–, il a tiré le meilleur profit de la présence au pouvoir à Paris de François Mitterrand et de Jacques Delors à la tête de la Commission de Bruxelles. La bonne entente entre les trois hommes a permis la création du grand marché unique et le lancement des prémices de la monnaie unique.

Le sacrifice du deutschemark

 

Avant la réunification de 1990, l’intégration européenne était un des points essentiels du credo de la politique allemande. Il n’y a pas d’intérêt de l’Europe qui ne soit dans l’intérêt de l’Allemagne (de l’Ouest), disait-on. Pour Helmut Kohl, elle était aussi une garantie contre le retour des démons allemands. Il faut protéger l’Allemagne contre elle-même, affirmait le chancelier.

Après les révolutions populaires en Europe de l’Est et notamment dans la République démocratique allemande, la politique européenne de l’Allemagne a changé de signification. Il ne s’agissait plus d’intégrer la partie démocratique du pays dans un ensemble appelé à devenir les États-Unis d’Europe. L’Europe devenait le cadre dans lequel la réunification pourrait avoir lieu sans faire renaître chez les voisins les criantes d’une hégémonie allemande. Selon Helmut Kohl, «l’unité allemande et l’intégration européenne [était] les deux faces d’une même médaille».

Celui qui a été qualifié de «chancelier de l’unité» est allé jusqu’à sacrifier le deutschemark sur l’autel de l’Europe. La renonciation à la monnaie symbole de la renaissance allemande après la Seconde Guerre mondiale n’est pas allée sans mal. Kohl a avoué au secrétaire d’État américain James Baker qu’il avait accepté l’euro contre les intérêts de l’Allemagne. Mais la démarche était fondamentale pour rassurer les partenaires européens de l’Allemagne.

Quel rêve européen?

 

Le tournant eut lieu au Conseil européen de Strasbourg, en décembre 1989, sous la présidence de François Mitterrand. Sans que le marchandage ait été officiel, Kohl a échangé le deutschemark contre l’acceptation de l’unification allemande par les Européens, malgré les réticences de la chef du gouvernement britannique Margaret Thatcher.

L’Union économique et monétaire devait être accompagnée d’une Union politique. C’était en tous cas le souhait premier d’Helmut Kohl, qui aurait dû se concrétiser dans le traité de Maastricht. Mais Maastricht et les autres traités qui ont suivi sont restés déséquilibrés entre le piler économique et monétaire plus développés que les piliers politiques.

L’ardeur intégrationniste elle-même s’émoussait dans l’Allemagne réunifiée. La dernière tentative de créer un noyau dur fortement intégré fut en 1994 le papier dit Schäuble-Lamers, du nom de l’actuel ministre allemand des Finances et de celui du responsable du Parti démocrate-chrétien pour les affaires européennes. La proposition s’adressait à Paris où régnait la cohabitation Mitterrand-Balladur. Elle resta sans réponse.

La conversion au pragmatisme

 

À la même époque, encore sous la présidence d’Helmut Kohl, la démocratie chrétienne allemande raya de son programme l’objectif des États-Unis d’Europe, renonçant par là-même au fédéralisme européen qui avait participé de sa profession de foi. La CDU ne mettait plus en avant les abandons de souveraineté au profit des institutions européennes mais au contraire le principe de subsidiarité, c’est-à-dire une forme de renationalisation des politiques communes.

Angela Merkel s’est coulée sans difficulté dans cette orientation pragmatique. Certes, la chancelière qui a succédé en 1999 à Helmut Kohl comme chef de la CDU qu’elle a ramenée au pouvoir en 2005, apprécie les libertés garanties par l’Union européenne. Elle en avait été privée dans l’Allemagne communiste. Mais son expérience en RDA de sa plus petite enfance jusqu’en 1989 ne l’avait pas préparée à être une enthousiaste de l’intégration européenne. Spontanément, elle n’était pas disposée à reprendre à son compte l’idéalisme européen des grands chrétiens-démocrates qui l’ont précédée à la chancellerie.

Sa formation scientifique la pousse plutôt à favoriser la solution concrète des problèmes plutôt que les envolées idéologiques. Elle a développé sa conception de l’intégration européenne en 2010 dans un discours prononcé au Collège européen de Bruges, creuset des futurs fonctionnaires de l’UE. Elle se méfie de la supranationalité qui s’exprime dans la méthode dite communautaire. Elle préfère la coopération intergouvernementale sur laquelle les gouvernements nationaux eux-mêmes gardent la haute main.

Nouvelle ligne?

 

Dans la crise financière et économique de 2008-2009 puis dans la crise grecque, ce pragmatisme lui a été reproché. Il n’exclut pas une forme de dogmatisme quand il s’agit de rappeler aux pays laxistes les obligations du traité budgétaire. En même temps, Angela Merkel peut faire valoir qu’elle a trouvé ce qu’elle a elle-même appelé «des voix inhabituelles et auparavant inconcevables» à des situations nouvelles, contre les réticences de ses amis politiques et de l’opinion en Allemagne.

En ce sens Angela Merkel n’a pas tourné le dos au romantisme européen de celui qui fut son mentor. Elle n’est pas la seule responsable de la tiédeur constatée ces dernières années. Le changement de statut de l’Allemagne après la réunification, avec le retour à la pleine souveraineté et le rebond économique, n’y est pas étranger. Toutefois une nouvelle volte-face n’est pas impossible. Avec le Brexit et surtout l’élection de Donald Trump, les Européens sont placés devant leur responsabilité. Angela Merkel a été la première à en prendre conscience et à l’affirmer publiquement.

Elle avance deux arguments pour fonder la nécessité du renforcement de l’Europe. Le premier a trait aux valeurs de la démocratie libérale dont le nouveau président des États-Unis semble faire peu de cas. Il revient aux Européens de les défendre, a dit la chancelière, et ils ne peuvent les défendre efficacement que s’ils sont unis. Le second argument est stratégique: pour les mêmes raisons d’éloignement de la Grande-Bretagne et de tentation isolationniste aux États-Unis, les Européens doivent prendre leur destin en mains et se préparer à assumer eux-mêmes leur défense. Ce qu’ils ne peuvent réussir avec s’unissant.

Ainsi le pragmatisme pourrait-il pousser Angela Merkel à renouer le discours résolument européen d’Helmut Kohl. Le lyrisme en moins.

Daniel Vernet
Daniel Vernet (409 articles)
Journaliste
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