France

Macron est le meilleur, mais en dehors de la marche, on s’en fout un peu

Claude Askolovitch, mis à jour le 19.06.2017 à 16 h 32

Il faut regarder les détails d’une élection. Le paysage global est à la fois incontestable et trompeur.

L'Assemblée Nationale LIONEL BONAVENTURE / AFP

L'Assemblée Nationale LIONEL BONAVENTURE / AFP

Par les malices d’une législative-croupion, Emmanuel Macron est ramené à sa juste dimension. Il a tout, mais il n’est pas tout; la nuance n’est pas mince, dans notre pays d’adulation. Il a les pouvoirs, l’âge et l’équation, le moment et la chance, la stratégie et l’assemblée désormais, sans partage, et l’estime du monde civilisé, mais il n’abolit pas l’histoire. ll n’éteint pas la politique, ni ne la remplace. On aurait pu le croire, ces derniers jours, dans l’ivresse de l’effondrement de l’ancien monde. Sous les pieds des marcheurs, rien ne repousserait? Attila n’est pas venu au second du scrutin. La politique a survécu.

On peut entendre par «politique» aussi bien l’art de l’oralité de combat que le sentiment de l’idéologie. Siègeront dans la nouvelle assemblée des personnages qui n’ont rien d’anodin. Ils ont la faiblesse de croire en quelques idées, et de penser qu’ils les incarnent. Ils n’en plaisantent pas. Les nouveaux venus de la République en Marche vont apprendre sous le feu de Jean-Luc Mélenchon et de ses insoumis; ce n’est pas rien, de subir son verbe; quand on débute; ce ne sera pas rien, pour des socio-libéraux de bienveillante volonté, d’éprouver la dureté de François Ruffin, corsaire médiatique qui l’a emporté dans la Somme, département natal du Président. Les marcheurs auront contre eux la droite dure d’un Ciotti, d’un Peltier, d’un Larrivé, qui, s’ils n’ont pas le vocabulaire de Mélenchon, possèdent une impavidité méchante qui fera l’affaire, pour user les bizuths. Traineront dans les couloirs du Palais Bourbon, faute d’un groupe qui vous installe au Parlement, Marine Le Pen et son boy’s band tout dévoué à sa nuisance. Les socialistes ont une matérialité; leur leader, Olivier Faure, que nul ne connait pour l’instant, a dissipé l’illusion d’une marcheuse qui croyait se servir. La politique n’a pas tout cédé.

On peut entendre, par politique, l’idée de l’ancienneté, du fief, de la sédimentation, de la permanence, de la rouerie de survie, de l’entêtement farouche, d’intelligences et de volonté arcboutées sur l’idée de la conquête ou de sa préservation. La politique peut s’appeler Valls ou Goasguen ou Christian Jacob. Elle est aussi bien un homme seul dans l’Essonne, qui a tout perdu en quelques mois sauf l’existence, ou un droitier septuagénaire ayant préservé Passy à son camp, ou un ancien syndicaliste agricole campé dans ses certitudes, quelles que soient ses insuffisances, au parfum d’éternité.

On ne sait rien encore de la dureté des marcheurs, désormais députés. Si on les étalonne à leur leader, qui fit rompre la politique fourbue, ils passeront l’épreuve. Où seront les révélations? Ils inventeront peut-être, une autre espèce d’élus, forts de compétences techniques et humaines nées de leurs engagements; ils transformeront le vain hémicycle en un lieu de travail et d’excellence, en dépit des loups vociférant autour d’eux? Ou seront-ils une masse de pouvoir incertaine, circonstancielle, travaillée par le doute des assemblées mal élues, ne devant sa notabilité qu’au souverain? Ou seront-ils entamés par l’ancien monde? Contaminés? Ou feront-ils preuve, les nouveaux venus, de l’arrogance des vainqueurs, qui pensent que le monde débute avec eux? Les marcheurs de 2017 seront-ils odieux tels des gaullistes de 1958 ou des socialistes de 1981, croyant leur gloire méritée et durable?

Il faut mourir, dit le trappiste.

Le marcheur connaitra-t-il le doute? Regardant ses adversaires, sera-t-il séduit ou horrifié? Se verra-t-il?

Sous le triomphe

Déjà -avez-vous noté?- le pouvoir a remisé sa dialectique du nouveau monde confronté à l’ancien. On parle «d’opposition». L’autre existe donc? On a tant dit que la politique d’antan était morte qu’on est embarrassé de sa survivance. Verra-t-on, contre le bloc macronien, des zombies, ou highlander l’immortel? Seront-ils ridicules, ces opposants dispersés, ces orateurs du refus, leurs philippiques sembleront-elles désuettes, d’un âge dépassé, ou porteront-ils les doutes et les refus réels de la société?

Celle-ci n’est pas acquise. Macron n’est pas tout.

Il faut regarder les détails d’une élection. Le paysage global est à la fois incontestable et trompeur. Sous le triomphe de la Marche, des histoires longues se sont poursuivies et se sont accomplies. Macron ne les a pas inversées. Le Pas-de-Calais jadis minier est passé du rouge au nationalisme; cette aventure horrible de trente ans est enfin actée dans les urnes. Elle prolonge le destin d’une terre aux antipodes du pouvoir: jadis la terre des mineurs, contre qui Paris -de Clemenceau à Moch- envoyait la troupe, désormais la terre du replis aigre et des profiteurs de la détresse, aussi loin que possible de l’optimisme entrepreneurial qui s’installe au pouvoir. Dans le midi, les enfants de l’Algérie française qui avaient refait souche dans le Roussillon ont enfin élu l’OAS: Louis Alliot, pied-noir d’identité, dont la fidélité politique ultime tient dans le désespoir des français d’Algérie, il y a cinquante-cinq ans. Dans des quartiers populaires, la social-démocratie, ayant trop vaticiné, subit le retours des radicalités et ce n’est pas seulement Mélenchon à Marseille.

 

On a frôlé, pour le pouvoir, une humiliation symbolique

Il faut regarder les hasards d’un scrutin, et ce qu’ils révèlent. A Paris, dans le XIXe arrondissement, Mounir Mahjoubi, quintessence du macronisme, jeune, entrepreneur, militant du et secrétaire d’Etat au numérique, a été élu d’une poignée de voix devant sa rivale mélenchonniste. On avait cru, après le premier tour, le vieux socialiste Cambadélis éliminé, que l’affaire était pliée? Erreur. Le vrai match était ailleurs, et on a frôlé, pour le pouvoir, une humiliation symbolique. A Paris encore, Benjamin Griveaux, un des leaders du macronisme, n’a pas écrasé sa rivale et jumelle socialiste Seybah Dagoma, autrefois amie et camarade dans l’aventure strauss-kahnienne: 56%, c’est impressionnant, mais en-deçà de la punition que le nouveau monde devait infliger à l’ancien. Rien n’est si simple et limpide.

Ces détails ne sont rien, comparés à la vaste marche? Comme on voudra. Cela borne pourtant son impact idéologique. L’accomplissement d’Emmanuel Macron est un immense soulagement, après des années médiocres, et un immense espoir, pour échapper au déclinisme et revenir au monde. Mais ce sentiment humain, impalpable, décisif dans un premier temps, n’est pas une hégémonie culturelle. L’enthousiasme, le soulagement, la gratitude d’être représenté, ne valent pas l’adhésion politique. Adhèrent politiquement au macronisme ceux qui pensent, rationnellement, que l’adaptation de notre vieux modèle à la réalité du monde est une obligation de survie. Ce que l’on appelle le social-libéralisme, ou la flex-sécurité, la bascule de la protection et des normes sur l’individu ou l’entreprise, est le projet des élites conscientes et éclairées, des entrepreneurs, des jeunesses ambitieuses. C’est une part vive, mais pas l’entièreté d’un pays. Elle rencontre le bonheur des directions européennes ou mondiales mais n’afferme pas la France entière. Le programme des meilleurs et des plus intelligents va enfin être appliqué? On saura, enfin, s’il nous était adapté.

Il y a, à cette perspective, des attentes, des appétences, des impatiences -depuis les temps que les «modernes» attendaient cela! Et du consentement. Et du refus. Et de la résignation, de l’indifférence fatiguée. Ici vient l’abstention, et ce qu’on peut en déduire. Elle ne remet pas en cause la légitimité du pouvoir et de l’Assemblée. Ces vocabulaires ne sont pas démocratiques: mais elle rappelle que le moment est relatif. Le triomphe politique n’est pas la conquête d’un pays. Un pays se donne en se dérobant, dans son quant-à-soi, une société se préserve, et aussi d’elle-même et de ses réjouissances: c’est même pour cela qu’elle reste à peu près libre, quand les pouvoirs -même les plus sympathiques- se grisent d’eux-mêmes.

Une poche de circonspection autour du pouvoir

Face à l’abstention, cette dérobade de l’électeur, les partisans les plus allants du Président Macron opposent un dépit, un déni et une agressivité. Dépit des dévots qui constatent que la procession n’attire pas les foules, en dépit d’une mise en scène chatoyante; agressivité des fidèles, qui s’alarment qu’on puisse contester le miracle dont ils attestent; inquiétude aussi des croyants, nos libéraux qui enfin touchent au but, qu’on puisse leur retirer l’accomplissement; déni du problème, puisqu’enfin, la marche triomphe! On se souvient –c’est déjà vieux– que les plans larges des télévisions, qui faisaient résonner le vide autour du nouveau Président Macron, le jour de son intronisation, avaient été mal pris.

L’abstention renouvelle ce vide: une poche de circonspection entoure le pouvoir, en dépit de son talent, de son intelligence, de sa justesse, de ce qu’il prétend en montrer. Il n’est pas tout. Le vide alentours n’est pas comblé. Macron occupe tout son espace, mais pas celui de autres; pas entièrement; ils sont, abimés, flétris, usés, encore là. Que croyait-on? Que la droite dure ou la gauche de pouvoir souffrent d’une médiocrité d’incarnation n’est qu’un contretemps; une circonstance; cela ne change rien à terme. Le temps est fini de l’héroïsation des politiques, de leur superbe en costume de bonne étoffe. Même le monarque sera rattrapé. Pas aujoud’hui, ni demain? Mais ensuite? Autant le savoir, avant de travailler. Il est temps, pour le macronisme, de faire sien la philosophie de son inventeur: Emmanuel Macron provoque un enthousiasme rare et d’immenses espérances; et en même temps, parfois, en dehors de sa marche, on s’en fout un peu. Cela n’empêchera rien.

Claude Askolovitch
Claude Askolovitch (131 articles)
Journaliste
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