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La saga des députés Le Pen, une histoire du Front national

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 21.06.2017 à 7 h 01

D'abord, il y a eu Jean-Marie Le Pen, en 1956 et en 1958, puis à nouveau en 1986. Ensuite, il y a eu Marion Maréchal-Le Pen, elle aussi plus jeune députée de France en 2012. Bientôt, il y aura Marine Le Pen, élue à sa cinquième tentative. Retour sur une histoire vide de lois mais pleine de bruit et de fureur.

Jean-Marie Le Pen à la Chambre des députés, en 1956, et à l'Assemblée nationale en 1986. Marion Maréchal-Le Pen à l'Assemblée en 2015. AFP / GEORGES BENDRIHEM / AFP / ERIC FEFERBERG / AFP.

Jean-Marie Le Pen à la Chambre des députés, en 1956, et à l'Assemblée nationale en 1986. Marion Maréchal-Le Pen à l'Assemblée en 2015. AFP / GEORGES BENDRIHEM / AFP / ERIC FEFERBERG / AFP.

Sur les vieilles images en noir et blanc, deux écharpes tricolores attirent le regard. Derrière les drapeaux, une foule s'est rassemblée pour rendre hommage à trois militaires exécutés par les indépendentistes algériens. Nous sommes le 13 mai 1958, la IVe République entre dans la phase finale de son agonie et deux parlementaires défilent au premier rang sous leur béret de parachutiste. Le premier s'appelle Jean-Maurice Demarquet, 34 ans, futur membre fondateur du Front national. Le second, dont les traits alors juvéniles vont hanter la vie politique française, est Jean-Marie Le Pen, bientôt 30 ans. Signe particulier: plus jeune député de France.

Soixante ans plus tard, l'Assemblée nationale s'apprête à accueillir pour la première fois sa fille Marine, facilement élue le 18 juin dans la 11e circonscription du Pas-de-Calais. Entretemps, Jean-Marie Le Pen y avait lui-même fait son retour en 1986, un quart de siècle après en être parti –un phénomène rare–, et sa petite-fille Marion y a siégé de 2012 à 2017, avant d'annoncer en mai son retrait de la vie politique. L'histoire de ces deux, bientôt trois, députés Le Pen, et de leur trois, bientôt quatre, mandatures nous raconte en creux celle de leur parti: ses origines, sa réputation, ses débats internes, son implication dans des mouvements qui ont structuré les droites françaises.

«Fasciste! Nazi!»

La matrice poujadiste, par exemple. Fin 1955, Jean-Marie Le Pen, jeune militant nationaliste de retour d'Indochine, pense se présenter en indépendant aux prochaines législatives quand il est invité à rencontrer Pierre Poujade, papetier du Lot dont le combat contre le fisc a drainé des dizaines de milliers de militants en deux ans. Lors d'un déjeuner au Zimmer, une brasserie de la place du Châtelet, Poujade lui propose de devenir avec ses troupes «le petit drapeau français sur le tiroir-caisse» de son mouvement de défense des petits commerçants. Il se présente dans la 1ere circonscription de la Seine, qui couvre notamment le Quartier latin, son terrain fétiche depuis qu'il a été élu président de la «Corpo» des étudiants en droit. La revue poujadiste Fraternité française dresse de lui ce portrait élogieux:

«Pupille de la nation, ancien président et actuel président d'honneur des étudiants en droit de Paris, ancien officier parachutiste de la Légion étrangère en Extrême-Orient, Jean Le Pen [il adoptera son prénom composé au cours de la campagne, ndlr] réunit, à 27 ans, des qualités indispensables pour avoir le droit de parler au nom de la jeunesse française.»

Avec un peu moins de 8% des voix, la liste qu'il mène obtient un siège face notamment au communiste Roger Garaudy, futur condamné pour négationnisme dans les années 1990, au candidat de droite Édouard Frédéric-Dupont, député de Paris quasi-inamovible de 1936 à 1993 (!) et au ténor du barreau Vincent de Moro-Giafferri, l'avocat de Landru ou Seznec. Le voilà plus jeune député du pays. Paris Match le surnomme «le Minou Drouet de la politique», en référence à une petite poétesse de 9 ans dont le livre est devenu un best-seller.

Jeune, mais prêt à mordre. La relecture des débats parlementaires de l'époque transpire une violence qui s'est estompée depuis. Propre à Le Pen, qui reproche à ses adversaires leurs «procédés qui [...] rappellent étrangement les méthodes hitlériennes» ou de le voir comme «le mélange d'un officier de SS et d'un agent de la Gestapo», mais également collective. Dès les premières semaines de son mandat, le nouveau député intervient en séance au milieu des lazzis («Fasciste! Nazi!» sur les bancs communistes, «À Moscou! À Moscou!» à l'extrême droite) pour combattre les tentatives d'invalidation de certains des 52 députés poujadistes:

«Quand un orateur du Parti communiste vient me donner des leçons de respect de la loi de mon propre pays, je me sens obligé de lui rappeler qu'avec ces cinquante-deux hommes sont entrés à l'Assemblée les 80.000 cadavres de la guerre d'Indochine qu'il y a entre son groupe et nous.»

Cette première expérience parlementaire s'interrompt assez vite pour Le Pen, à sa demande. En octobre 1956, il obtient, avec son camarade Demarquet, l'autorisation de se mettre en congé de la Chambre pour s'engager six mois dans le premier régiment étranger de parachutistes en Algérie, où une guerre qui ne dit pas son nom entre l'armée française et les indépendentistes s'intensifie. Le dossier est l'occasion d'une rupture avec Poujade; il le poursuivra aussi des décennies plus tard, quand il sera accusé d'avoir participé à des tortures.

À son retour, le député Le Pen tente de faire examiner, en vain, un petit nombre de textes relatifs au conflit: un amendement sur la déchéance de nationalité des terroristes ou une autre invitant le gouvernement à faire du 14 juillet 1957 la «Journée nationale de l'Algérie française». Mais, dans cette lente agonie d'un régime, sa grande et sale heure vient le 11 février 1958 quand, s'exprimant sur le bombardement de Sakiet Sidi Youssef, il agresse l'ancien chef du gouvernement Pierre Mendès France:

«Vous n'ignorez pas, Monsieur Mendès France, que vous cristallisez sur votre personnage un certain nombre de répulsions patriotiques et presque physiques.»

Soixante ans plus tard, il répliquera au cinéaste Serge Moati, à propos de cet épisode: «J'ai le droit de dire que je n'aime ni la peinture de Chagall ni vos films ni la politique de Mendès, sans être taxé d'antisémitisme.»

«Si vous forcez la porte, je vous tire dessus!»

Ce combat contre l'Algérie, Le Pen le poursuit sous la législature suivante et sous une autre République, à une place en apparence plus respectable. La proportionnelle a laissé place au scrutin majoritaire, le parti poujadiste a quitté l'Assemblée. En novembre 1958, Le Pen est réélu député sous l'étiquette du Centre national des indépendants et paysans, parti de droite classique où se côtoient l'ancien chef du gouvernement Antoine Pinay et le jeune secrétaire d'État aux Finances de De Gaulle, Valéry Giscard d'Estaing.

Le Pen, qui s'est abstenu lors du vote d'investiture du Général à son retour au pouvoir en juin 1958, fait de même avec le premier gouvernement de la Ve République, proposant à Michel Debré une «période de fiançailles» de quelques mois.

Jean-Marie Le Pen, alors député CNIP, et son avocat à la sortie du palais de justice de Paris, le 30 janvier 1960. AFP.

Le choix par le gouvernement de l'autodétermination en Algérie le fait vite basculer et le sujet fournit dès lors, en dehors de quelques sorties sur les droits et la santé des étudiants (ses électeurs!), l'essentiel de ses interventions, au Parlement mais aussi en dehors. Ce qui lui vaut en janvier 1960, quand une insurrection des partisans de l'Algérie française secoue Alger, d'être arrêté à son domicile, villa Poirier à Paris. Pendant trois heures, il refuse d'obtempérer à la brigade territoriale venue sonner à sa porte, arguant qu'il ne sait pas s'il s'agit de faux policiers: «Si vous forcez la porte, je vous tire dessus!»

Quelques mois plus tard, il monte à la tribune de l'Assemblée pour défendre son collègue député Pierre Lagaillarde, l'instigateur de la «semaine des barricades», emprisonné à la Santé. En novembre 1961 encore, il est entendu par la police après être intervenu lors d'un meeting à la Mutualité où ont été ovationnés les noms de l'OAS et du général putschiste Salan.

«Je plains les gens modestes et les humbles de ce pays, car je ne crois pas, monsieur le Premier ministre, à l'âme des coffres-forts»

Jean-Marie Le Pen à Georges Pompidou en 1962

L'indépendance de l'Algérie se rapproche. En avril 1962, quelques semaines après les accords d'Évian, Le Pen se rengorge, face au nouveau Premier ministre Georges Pompidou, d'avoir «joué le rôle bien délicat, difficile, voire dangereux de Cassandre». Puis lui lance, en allusion à son passé dans la banque Rothschild: «Je plains les gens modestes et les humbles de ce pays, car je ne crois pas, monsieur le Premier ministre, à l'âme des coffres-forts.» Le 5 juin 1962, il rappelle encore son attachement «fondamental» au principe de «l'Algérie, province française», citation à l'appui: «Est traître et félon celui qui rend une place et, comme disait Péguy, celui-là qui la rend ne sera jamais qu'un salaud.» Une époque s'achève.

À l'automne, la défection des députés du CNIP fait chuter le gouvernement et contraint De Gaulle à une dissolution victorieuse. Dans sa circonscription parisienne, Le Pen ne recueille que 16% dans une triangulaire qui voit l'élection du «gaulliste de gauche» René Capitant. «Le Parlement, ça ne représente plus rien. Il faut travailler les masses», lâche-t-il en guise d'épitaphe. Il devra atteindre près de vingt-quatre ans pour faire son retour sur ses bancs.

«Comme si vous pensiez que nous puissions transmettre le sida»

De ce retour, il dira à la revue d'extrême droite National Hebdo, dans une de ces métaphores mythologiques qu'il affectionne: «En revenant à l'Assemblée nationale après vingt-cinq ans d'absence, une odeur de décadence m'a pris à la gorge. Elle était dans un triste état. Je me fais l'effet d'Hercule dans les écuries d'Augias.» Dans l'hémicycle, le ton est plus solennel:

«Monsieur le président, monsieur le Premier ministre, mesdames, messieurs les députés, vous ne me croiriez sans doute pas si je vous disais qu'après vingt-cinq ans d'absence, j'aborde sans émotion cette tribune à laquelle j'accédai il y a déjà plus de trente ans.»

Nous sommes le 9 avril 1986 et Jean-Marie Le Pen est à nouveau député. Mieux, chef de groupe, et donc appelé à s'exprimer avec les ténors au cours du débat d'investiture grâce à une proportionnelle qui, même imparfaite, a offert 35 députés au FN. Trente-cinq députés rassemblés, un quart de siècle avant le Rassemblement Bleu marine, sous l'intitulé Front national-Rassemblement national, manière d'allier cadres du parti et notables de droite récemment ralliés.

Jean-Marie Le Pen à l'Assemblée nationale, le 9 avril 1986.

Le parti fondé en 1972, Le Pen le rappelle inlassablement, a obtenu 2,7 millions de suffrages, presque autant que les communistes –communistes qui quittent d'ailleurs l'hémicycle en guise de protestation quand il commence à parler. Notabilisé, ce Le Pen qui se plaint ironiquement que le «sieur de Latché», le «sire de Jarnac», ne l'invite pas à sa garden party élyséenne du 14-Juillet avec les autres présidents de groupe? Qui profite de son nouveau statut de député pour voyager, notamment aux États-Unis, où il rencontre Ronald Reagan? Pas si vite. Dès ce premier discours, il dénonce «le mensonge, les calomnies, les outrages et la désinformation» qui ont selon lui marqué la campagne électorale, puis enchaîne à l'adresse de Jacques Chirac:

«Nous n'acceptons pas, monsieur le Premier ministre, que vous ayez, en quelque sorte, bravé le pays en nous frappant d'une espèce d'apartheid politique, matérialisé de façon naïve, hier, par le fait que les bancs qui nous entouraient n'étaient pas occupés, comme si vous pensiez que nous puissions transmettre le sida! –un sida politique, s'entend, car j'espère que dans ce domaine, nous sommes au-dessus de tout soupçon!»

Quelques minutes plus tard, devant la presse, une partie de la droite n'hésite pourtant pas à faire l'éloge du revenant. «C'est toujours un agrément d'entendre un discours bien fait, quelle que soit la cause défendue», lance l'ancien Garde des Sceaux Jean Lecanuet, quand Valéry Giscard d'Estaing salue un discours «chaleureux et vivant». Le Pen n'hésite alors pas à se classer dans une «majorité anti-marxiste», anti-socialiste, et se dit prêt à voter au cas par cas des textes de la majorité. Mais il a pourtant décidé de ne pas accorder sa confiance à Jacques Chirac, qui désigne personnellement les députés de la majorité chargés de côtoyer ceux du FN (le célèbre «cordon sanitaire») et leur demande de ne pas leur adresser la parole.

«Dans ces arènes, on va procéder à l'assassinat du Front national»

La décision de Le Pen divise au sein du parti: quand certains rêvent d'alliances, lui veut prendre le pouvoir à droite pour affronter François Mitterrand au second tour de la présidentielle 1988. Les premiers veulent faire du groupe FN la vitrine «respectable» du parti, mais celui-ci ne dispose alors pas des droits aujourd'hui accordés aux groupes minoritaires, et ne peut par exemple inscrire ses textes à l'ordre du jour. Le Pen est donc condamné au magistère de la parole, aux propositions sans lendemain sur le code de la nationalité ou le rétablissement de la peine de mort et à l'affirmation sonore de la préférence nationale, laissant ses lieutenants défendre les nombreux amendements déposés par le groupe.

Certains jours, il fait rire l'Assemblée, comme lors de ce débat sur la justice de juillet 1986 où il raconte comment il s'était fait prendre enfant après avoir volé des gâteaux à un pâtissier de la Trinité-sur-Mer, s'était fait rouer de coups de ceinture par son père marin-pêcheur puis mettre au coin une journée par son instituteur «socialiste» avec un écriteau marqué «voleur»: «À partir de cette expérience, j'atteste de l'efficacité de la répression sociale et de l'exemplarité de la peine, non seulement sur les coupables, mais même sur les petits camarades.» Mais c'est pour mieux cogner ensuite face à un député communiste, Guy Ducoloné, qui l'interpelle sur son arrestation quelques jours plus tôt aux douanes de l'aéroport JFK avec un revolver dans sa valise:

«Ça m'a appris qu'aux États-Unis en tout cas, la police de l'immigration était bien faite!
–Mal faite!
–Dois-je vous dire que je préfère avoir été interpellé à New York plutôt qu'à Moscou ou à Budapest?
–Vous aviez un revolver!
–J'ai un revolver pour me défendre contre les terroristes qui sont vos amis!
–Il n'y a que les tueurs qui ont des revolvers!
–Vous en savez quelque chose, monsieur Ducoloné, vous qui appartenez à un parti qui fait régner la terreur sur les trois quarts du monde!»

Comme c'est le cas hors de l'Assemblée, avec les épisodes des «sidaïques» ou du «détail» (qui forcera les députés frontistes à sécher une rentrée parlementaire), il sabote toute tentative de dédiabolisation. Déplore un jour que, quand on se plaignait de la hausse de l'immigration, «on n'était pas moins qu'un partisan d'Auschwitz, tout cela devant naturellement conduire au four crématoire». Après la vague d'attentats qui frappe Paris en 1986, il rappelle que «dans des circonstances identiques, un gouvernement démocratique comme l'est celui des État-Unis a placé dans des camps toute une population japonaise. Cela dès 1941!»

Le Pen se complaît d'autant plus dans son isolement que le nouveau gouvernement a rétabli le scrutin majoritaire, très défavorable à son parti. Réplique bravache: «Comme il s'agit –chacun le sait bien, même s'il fait semblant de croire le contraire– d'une mise à mort et que, dans ces arènes, on va procéder à l'assassinat du Front national, comme on le fit autrefois dans les arènes de Rome des chrétiens, permettez-nous au moins de vous saluer, César! Ave Caesar, morituri te salutant Il ne sera plus jamais élu à l'Assemblée, battu d'abord en duel par le socialiste Marius Masse à Marseille en 1988, puis par l'UDF Rudy Salles à Nice en 1993.

«Bientôt, notre Parlement ne sera plus qu'un musée»

En 2012, il songe pourtant à une nouvelle candidature –pour devenir le doyen, cette fois. Il cible la circonscription de Carpentras, ville où, en 1990, des militants frontistes avaient été accusés de la profanation d'un cimetière juif. Mais demande finalement à sa petite-fille Marion, fille de sa cadette Yann, de se présenter à sa place pour «laver son honneur». Longtemps réticente, celle-ci, déjà candidate aux régionales 2010 en Île-de-France, finit par accepter et déloge en triangulaire le député sortant UMP Jean-Michel Ferrand, en poste depuis 1986 et qui la qualifiait de «35 fillette».

Marion Maréchal-Le Pen lors de l'annonce de sa candidature aux législatives, le 11 mai 2012. BORIS HORVAT / AFP.

Benjamine de l'assemblée cinquante-six ans après son grand-père, Marion Maréchal-Le Pen, est à ce titre chargée de tenir l'urne pour l'élection du président et voit donc défiler tous les députés devant elle, certains la saluant, d'autres l'évitant –elle dira plus tard à la journaliste Christine Clerc entretenir «plutôt des rapports de camaraderie» avec les jeunes députés UMP... Ses premières semaines à l'Assemblée sont en tout cas bien plus discrètes que celles de son aîné. Pour sa première intervention dans l'hémicycle, en juillet 2012, elle n'opte pas pour une question d'actualité sur un sujet polémique, mais pour une matière très technique: la fiscalité des produits pétroliers. Trois mois plus tard, elle dépose pareillement deux amendements plutôt anodins sur le traité européen, suscitant cette analyse du Monde:

«Au milieu de ces débats intimistes entre experts, Marion Maréchal-Le Pen passa presque inaperçue. Qu'elle s'exprime à la tribune en discussion générale dans un silence indifférent ou qu'elle défende deux amendements pas particulièrement partisans, la jeune élue semblait n'avoir de frontiste que le nom.»

Celle qui s'était dit, au soir de son élection, «porte-parole de cette jeunesse française», vote même pour certains textes gouvernementaux, comme la création du contrat de génération ou le projet de lutte contre la fraude fiscale. Elle se plaît aussi, à l'occasion, à transgresser la culture traditionnelle du FN, citant De Gaulle ou les propos de Philippe Séguin lors du débat sur le traité de Maastricht –«Cette exhortation n’a rien perdu de sa justesse, je dirai même, contrairement à certains d’entre nous, qu’elle n’a pas pris une ride»– ou attaquant le projet de loi renseignement, qu'elle estime, reprenant le qualificatif du juge antiterroriste Marc Trévidic, «dangereux»: «Je ne peux expliquer aux Français que leur sécurité se fera au prix de leur liberté.»

Mais son nom continue de sentir le soufre. En mai 2013, un amendement qu'elle a déposé sur la gestion des sites Seveso est d'abord approuvé par la majorité, puis refusé, suscitant ce commentaire: «Je pense que l’amendement était légitime sur le fond mais que l’auteure, a priori, l’est nettement moins dans vos esprits.»

«L'auteure» continue par ailleurs de défendre les fondamentaux du FN, comme la préférence nationale en matière de logement ou la suppression pure et simple de l'Aide médicale d'État. Si le ton ou le vocabulaire sont souvent plus policés que ceux du grand-père, les interventions moins souvent interrompues, elle ne recule pas devant les formules définitives, dénonçant un «braquage institutionnel» de l'Europe ou clamant à l'envi que l'UMP et le PS ont décidé de «brader» la souveraineté de la France:

«Bientôt, notre Parlement ne sera plus qu'un musée où l’on se promènera en famille le week-end pour contempler les fresques d'un passé révolu, et non une institution où se décide réellement l'avenir de la Nation…»

Parfois, elle semble retrouver des accents de son aïeul, citant Richard Nixon pour attaquer les élus communistes («La tactique soviétique est simple: ne jamais rien admettre, ne jamais présenter d’excuses») ou se campant en défenseure de la mémoire de l'Algérie française:

«Peut-on aimer un pays dépeint à longueur d’ouvrages d’histoire comme un repaire de colons tortionnaires? Peut-on respecter un pays dont la police de la République, selon ce qu’affirme le Président, par un jugement biaisé et sélectif, aurait envoyé dans la Seine des centaines de manifestants prétendument pacifiques?»

Elle adopte aussi la stratégie de la confrontation avec Manuel Valls, alors ministre de l'Intérieur, quand celui-ci classe l'extrême droite identitaire dans les formes de terrorisme: «Ne prenez pas cet air étonné! Vous m’avez regardé droit dans les yeux, en disant que le terrorisme est aussi le fait de l’extrême droite. Votre insinuation était assez grossière, et c’est choquant pour les Français que je représente.»

Deux ans plus tard, et Valls à Matignon, elle l'interpelle encore à proximité des élections départementales en lui reprochant un «mépris crétin» et des «prises de parole obsessionnelles» et «de plus en plus injurieuses» à l’égard du FN. Puis l'attaque, ainsi que Bernard Cazeneuve, au lendemain de l'attentat de Nice: «Deux cent trente-six morts en dix-huit mois: dans n’importe quel pays du monde, un tel bilan aurait entraîné a minima la démission du ministre de l’Intérieur, voire du Premier ministre.»

«Vous vous souvenez de la manière dont votre grand-père parlait de Mme Veil?»

Si, faute d'appartenir à un groupe, elle ne peut faire examiner de propositions de loi (elle en signe ou cosigne une quinzaine, dont une avec des députés UMP sur le «génocide vendéen»), elle manifeste deux centres d'intérêt facilement identifiables –l'un qui le rapproche de sa tante, l'autre un peu moins. Le premier est la question russe: elle interpelle Jean-Pierre Chevènement, en commission des affaires étrangères, sur la «russophobie d’une partie de la classe journalistique française», critique la non-livraison de deux frégates Mistral ou les sanctions commerciales contre la Russie ou reproche au gouvernement de méconnaître «le passé fraternel de la France et de la Russie», s'attirant ce jour-là des murmures approbateurs sur les bancs de certains députés LR.

«Deux cent trente-six morts en dix-huit mois: dans n’importe quel pays du monde, un tel bilan aurait entraîné a minima la démission du ministre de l’Intérieur, voire du Premier ministre»

Marion Maréchal-Le Pen

Le second, qui court sur tout le quinquennat, des débats sur le mariage pour tous à ceux sur l'interruption volontaire de grossesse, est celui de la procréation et des questions de bioéthique. En 2013, la députée du Vaucluse signe, avec Gilbert Collard et Jacques Bompard, une grosse vingtaine d'amendements sur l'ouverture du mariage aux couples de même sexe. Qu'il s'agisse de vider le projet de sa substance, ou plus spécifiquement de reconnaître une clause de conscience pour les maires, d'empêcher l'«immigration nuptiale» depuis les pays où le mariage gay n'est pas reconnu, d'interdire l'adoption ou la PMA pour les couples homosexuels ou d'obtenir «un état des lieux de l’application de la théorie du gender en France», tous sont repoussés.

Soutien actif, contrairement à Marine Le Pen, de la Manif pour tous, elle se présente comme la pasionaria parlementaire du mouvement en dénonçant dans l'hémicycle les méthodes du gouvernement face à «la vaste mobilisation populaire contre le mariage et l’adoption homosexuels: publication de chiffres falsifiés, propagande antifasciste, répression lors de manifestations, prisonniers politiques».

«La sécurité, première des libertés»: Jean-Marie Le Pen et sa petite-fille Marion sur une affiche de campagne des régionales 1992.

Un positionnement proche des milieux catholiques traditionalistes qu'elle va maintenir tout au long du quinquennat, reprochant à la gauche de «maquiller l’euthanasie sous le nom de sédation “profonde et continue”», pointant ses ambiguïtés supposées sur le sujet de la gestation pour autrui ou critiquant, sur l'extension du délit d'entrave à l'IVG, «un véritable féminisme patriarcal» qui semble voir les femmes comme «des êtres complètement stupides». Au cours de ce dernier débat, fin 2016, elle cite régulièrement l'esprit (supposé) originel de la loi Veil, s'attirant une des rares mentions de son aïeul dans l'hémicycle, signée de la vice-présidente PS Sandrine Mazetier: «Vous vous souvenez de la manière dont votre grand-père parlait de Mme Veil?»

En 2012, quand sa petite-fille avait été élue, Jean-Marie Le Pen avait jugé que la présence de trois générations de Le Pen en politique prouvait qu'il s'agissait d'une «bonne race». Cinq ans plus tard, en rupture avec le FN, il a qualifié la décision de Marion de ne pas solliciter un nouveau mandat (ce qui a fait perdre la circonscription au parti) de «désertion». Tout en estimant qu'elle a un «charisme» certain pour remplacer sa tante, dont il a réclamé la démission de la présidence...

Marine Le Pen, qui, jeune étudiante en droit, hantait les couloirs et la bibliothèque de l'Assemblée pendant la première cohabitation, avait tenté elle aussi de devenir la plus jeune députée de France, mais avait été envoyée dans une circonscription parisienne ingagnable en 1993, dans un contexte national peu porteur. Elle a ensuite échoué trois fois dans le Pas-de-Calais, à Lens en 2002, à Hénin-Beaumont en 2007 et 2012, avant que la quatrième ne soit la bonne. Elle arrive à l'Assemblée après son père mais aussi sa nièce, et plus contestée en interne qu'il y a cinq ans. La politique aime les dynasties mais défie parfois la chronologie.

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (938 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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