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Pourquoi les 24 heures du Mans sont la plus grande course automobile

Eric Leser, mis à jour le 19.06.2017 à 10 h 19

Victime d’une malédiction, Toyota a encore échoué cette année pour sa dix-neuvième tentative au Mans. Porsche, qui a connu aussi des problèmes mécaniques, a pourtant réussi à arracher in extremis une dix-neuvième victoire.

Toyota maudit, à gauche, et Porsche béni, à droite. AFP

Toyota maudit, à gauche, et Porsche béni, à droite. AFP

Le Mans (Sarthe)

Il est difficile de faire partager l'expérience sensorielle des 24 heures du Mans. Les aficionados de la plus prestigieuse course automobile au monde le sont en général pour longtemps et y reviennent pendant de nombreuses années. Elle offre des sensations uniques: le hurlement métallique, lancinant et déchirant des moteurs, et les disques de frein qui rougissent la nuit dans les virages, les échappements lâchant des flammes saccadées. Le plaisir mécanique à l’état pur. Le Mans est le pèlerinage des nostalgiques de l’automobile triomphante, de la vitesse et de la fureur des machines. Pas étonnant si les 258.000 «pèlerins» venus cette années sont en majorité britanniques, allemands, scandinaves, américains et japonais. La passion automobile n’est plus française.

Pourtant, Le Mans n’appartient pas seulement au passé. Pour preuve, c’est la seule course automobile qui attire en si grand nombre les grands constructeurs mondiaux. Cette année, les six premiers du classement se sont affrontés les 17 et 18 juin. Volkswagen via sa filiale Porsche qui a arraché sa dix-neuvième victoire, Toyota, GM avec des Chevrolet Corvette, Renault-Nissan avec Alpine, Ford et Fiat-Chrysler avec Ferrari.

En 85 éditions, le Mans aura souri aux plus grands noms de l’automobile. A Bentley, à Alfa Roméo, à Bugatti, à Ferrari, à Porsche, à Matra, à Audi, à Ford, à Jaguar, à Mercedes-Benz, à McLaren, à Renault, à Peugeot, à BMW, à Aston-Martin, à Mazda… mais pas à Toyota, victime d’une vraie malédiction après dix-neuf tentatives infructueuses.

Enviée et convoitée

Aux États-Unis, au Royaume-Uni, en Allemagne, au Japon… les 24 heures du Mans sont une course légendaire, enviée et convoitée. En France, c’est un patrimoine à peine revendiqué dans un pays où les élites politiques et intellectuelles ont annoncé depuis longtemps la fin du rêve automobile. Trop polluant, trop machiste, trop dangereux, trop populaire. Seule la région du Mans se réjouit de voir arriver tous les ans pour un week-end de juin des centaines de milliers de spectateurs. Et cette année, miracle, France Télévisions a diffusé une grande partie de la compétition en direct.

Le Mans est l’une des rares courses automobiles, même l’un des rares évènements sportifs qui transcende sa vocation. Sa résonance à des milliers de kilomètres de la Sarthe est presque insoupçonnée… Toyota, numéro un ou deux de l'automobile mondial depuis trois décennies, a tenté en vain depuis 1985 de s’imposer dans la Sarthe. L’an dernier, son échec avait été l’un des plus cruels, ajoutant un nouveau chapitre au mythe de cette course née en 1923. Après 23 heures et 57 minutes de course, la Toyota de tête s’était soudain immobilisée devant la voie des stands à la suite d’une panne électrique mineure pour être dépassée dans l’ultime tour par la Porsche victorieuse...

Cette année, Toyota a vu dans la soirée de samedi et en l'espace de trois heures ses espoirs à nouveau s'évanouir. Deux de ses trois prototypes, qui dominaient en vitesse pure, ont été mis hors course après une défaillance mécanique et un accrochage. La troisième voiture a dû changer un moteur électrique et est tombée dans les profondeurs du classement. Pendant ce temps-là, l’une des deux Porsche rivales, la numéro un, a tourné comme une horloge... pendant vingt heures avant de tomber subitement en panne. La deuxième Porsche, retardée aussi par des problèmes de moteur électrique en début de course qui l'ont fait tomber à la 56ème position... a réussi ensuite une remontée fantastique pour prendre la tête à une heure de la fin de la course.

Au Mans, le spectacle est unique et le scénario dramatique. Pas étonnant si Hollywood adore cette course. Patrick Dempsey a couru au Mans à plusieurs reprises et parle «d'expérience spirituelle». Brad Pitt a donné le départ l’an dernier en présence de Jackie Chan et Keanu Reeves. Paul Newman a fini deuxième en 1979 et Steve McQueen s’est ruiné en faisant en 1970 un film devenu mythique baptisé simplement Le Mans. Une entreprise folle. Il a utilisé des dizaines de voitures de course, des Porsche, des Ferrari, des Lola…  filmées dans des conditions proches de la compétition et pilotées par les plus grands pilotes de l’époque, qui ont pris parfois des risques insensés. Le film, à mi-chemin entre le documentaire et la fiction, a été un échec. Il aura fallu quarante années pour qu’il soit reconnu à sa juste valeur.

Un banc d’essai sans équivalent

Au Mans, la tragédie aussi n’est jamais loin. Pas moins de 22 pilotes y ont perdu la vie. Le dernier, en 2013, a été le Danois Allan Simonsen. La course a été le théâtre du plus terrible accident de l’histoire du sport automobile, le 11 juin 1955. La Mercedes 300 SLR de Pierre Levegh s’est envolée puis écrasée dans les tribunes après avoir heurté une Austin. Le pilote français est mort et les débris de sa voiture ont tué 82 spectateurs… A la suite de cette catastrophe, Mercedes s’est retiré de la compétition automobile pendant des décennies.

Mais la longévité du succès du Mans ne serait pas ce qu’elle est s’il s’agissait seulement d’une dramatique bien huilée qui parfois tourne à la tragédie. Cette course est couvée par l’industrie automobile, parce qu’elle permet parfois d’entrer dans la légende et surtout car elle offre un banc d’essai incomparable. Le Mans est à l’origine de bon nombre de progrès techniques, bien plus que la Formule 1. La course a permis de développer, entre autres, les freins à disques, les essuie-glaces, les phares, les pneus à carcasse radiale, les systèmes électriques étanches, les moteurs à injection, les systèmes d’air conditionné miniaturisés (indispensables pour maintenir la température à l’intérieur des cockpits à un niveau acceptable pour les pilotes).

Au Mans se sont affrontés des moteurs à essence avec turbo et sans, des moteurs diesels, des turbines à gaz, des moteurs essences hybrides électriques, des diesels hybrides électriques, des tractions avant, des quatre roues motrices… On y a vu il y a quelques années un véhicule delta avec une seule roue à l’avant et le constructeur Panoz vient d’annoncer l’entrée dans la compétition en 2018 d’une voiture entièrement électrique. Toyota explique que courir aux 24 heures du Mans avec un prototype hybride lui a permis d’améliorer la fiabilité et la puissance de ces Prius.

Pourquoi tant de diversité au Mans? Parce que c’est la course idéale pour tester. Elle dure 24 heures, l’équivalent de 17 grand prix de F1, sur un circuit de plus de 13 kilomètres avec une ligne droite de près de 5 kilomètres. Au Mans, les voitures sont à fond 85% du temps. La fameuse ligne droite des Hunaudières a été, pour des raisons de sécurité, coupée par deux chicanes pour ralentir les voitures qui à la fin des années 1980 atteignaient 400 kilomètres-heure… Cela ne les empêche pas aujourd’hui de dépasser 330 kilomètres-heure.

La course se déroule de jour comme de nuit, sous la pluie comme sous une chaleur écrasante, dans des portions de circuit qui la nuit ne sont pas du tout éclairées et avec la nécessité en permanence de doubler ou d’être doublé par des voitures d’autres catégories plus ou moins performantes. Cette année, les températures supérieures à 30 degrés ont beaucoup perturbé les délicats composants électroniques des hybrides Toyota et Porsche.

«La course choisit son vainqueur»

C’est une épreuve impitoyable qui ne pardonne pas la moindre erreur au matériel comme aux hommes. Plus de 5.000 kilomètres et à peine quelques heures de sommeil pour les trois pilotes qui se relaient environ toutes les trois heures. Il faut toujours quand l’un court qu’un autre soit prêt immédiatement à prendre le volant et le troisième doit s’alimenter, récupérer et tenter d’évacuer l’adrénaline pour pouvoir dormir un peu.

«Rien n’est jamais assuré», souligne l’écossais Allan McNish, qui a gagné trois fois l’épreuve avec Audi. «Vous pouvez avoir la voiture la plus rapide et avoir une crevaison à la 23e heure ou sortir de la piste parce que vous doublez un concurrent fatigué qui ne vous a pas vu venir et fait une manœuvre idiote.» «Plus vous venez au Mans, plus vous avez la conviction que cette course est imprévisible. Elle choisit son vainqueur…», ajoute Anthony Davidson, qui a piloté au Mans pour Aston Martin, Peugeot et Toyota, encore cette année, et n’a jamais gagné.

La pression sur les pilotes, les ingénieurs, les mécaniciens... est considérable. Tout simplement parce que les occasions ne se représentent jamais. Il n’est pas possible de se rattraper, de corriger un défaut de conception. Les 24 heures du Mans ne se déroulent qu’une seule fois par an et le scénario n’est jamais le même. Toyota comme Porsche peuvent en témoigner.

Eric Leser
Eric Leser (66 articles)
Journaliste
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