Science & santé

Les Françaises bientôt autorisées à conserver leurs ovocytes

Jean-Yves Nau, mis à jour le 19.06.2017 à 12 h 52

Jusqu’ici réservée à quelques indications médicales l’autoconservation «sociétale» de leurs cellules sexuelles devrait prochainement s’ouvrir aux femmes qui souhaitent préserver leurs chances de fertilité. Pour la première fois l’Académie de médecine dénonce les dispositions de la loi de bioéthique de même que les interdits qui prévalent en France.

Photo prise le 30 novembre 2000 au C.E.C.O.S (Centre d'étude et de conservation du sperme humain) de Rennes montrant la préparation des ovocytes sous hotte stérile, avant la micro-injection des spermatozoïdes. AFP / MARCEL MOCHET

Photo prise le 30 novembre 2000 au C.E.C.O.S (Centre d'étude et de conservation du sperme humain) de Rennes montrant la préparation des ovocytes sous hotte stérile, avant la micro-injection des spermatozoïdes. AFP / MARCEL MOCHET

«Un enfant si je veux, quand je veux.»

C’est, en pratique, un prolongement de la célèbre formule féministe que permet aujourd’hui la conservation, par congélation, des ovocytes. Pouvoir stocker in vitro quelques-unes de ses cellules sexuelles, c’est poursuivre l’entreprise de dissociation de la sexualité et de la procréation, ouverte avec l’accès à la contraception hormonale et la dépénalisation de l’interruption de grossesse. Pour autant c’est aujourd’hui, en France, une technique sinon interdite, du moins très sévèrement encadrée: la conservation d’ovocytes par congélation ne peut y être proposée que pour des raisons médicales. Elle ne peut ainsi concerner que les femmes qui, souffrant de certaines affections cancéreuses, doivent subir un traitement toxique pour leurs ovaires et à celles souffrant d’insuffisance ovarienne prématurée ou d’endométriose.   

Une spécificité française

Imposées par la loi de bioéthique de 2004 (art L 2141-11 du code de la santé publique) ces restrictions engendrent, depuis quelques années, un nouveau commerce, et de nouvelles pratiques. Des femmes françaises vont à l’étranger (en Espagne, en Grande Bretagne, en Belgique, en Italie, maintenant en République tchèque) là où des cliniques privées mettent en œuvre cette technique (pour plusieurs milliers d’euros). Informées de la baisse de leur fertilité avec l’âge elles font prélever et conserver leurs ovocytes afin d’y avoir éventuellement recours plus tard (par fécondation in vitro) si, le moment venu, elles rencontraient des difficultés à concevoir de manière naturelle. Pourquoi leur interdire une telle possibilité?

Aux Etats Unis, Facebook et Apple financent cette démarche pour «favoriser l’épanouissement professionnel de leur salariées en leur permettant d’avoir des enfants plus tard», mais aussi l’armée américaine –pour couvrir les risques professionnels potentiels menaçant la fertilité de ses recrues.

En Europe de nombreux pays européens admettent (par une loi) ou tolèrent (par absence d’interdiction) l’autoconservation «sociétale» des ovocytes –à l’exception de l’Autriche, la France et Malte. Hors Europe elle est légale au Brésil, aux Etats-Unis, en Israël, au Canada et au Japon.

Depuis quelques années les interdits français suscitaient une controverse dans les milieux professionnels. La Société Européenne de Fertilité Humaine et d’Embryologie (ESHRE) soutient et justifie l’autoconservation des ovocytes de l’infertilité liée à l’âge. Depuis 2011 le Collège National français des Gynécologues et Obstétriciens Français (CNGOF) a pris position en faveur de cette démarche.

La levée de l'interdit

C’est dans ce contexte que l’Académie nationale de médecine vient, officiellement, de recommander au nouveau gouvernement d’autoriser les femmes françaises qui le souhaitent à pouvoir avoir accès à cette pratique.

Ces recommandations sont formulées au terme d’un rapport réunissant quelques-uns des meilleurs spécialistes du sujet. L’aura de cette institution, le consensus existant au sein de la profession médicale, les risques inhérents au développement des trafics à l’étranger de même que les positions féministes affichées dans le domaine de la PMA par le candidat Emanuel Macron 1 ne laissent plus aucun doute: les restrictions à l’autoconservation des ovocytes seront bientôt levées en France.

«La situation française était devenue à la fois incohérente et éthiquement très discutable»

A dire vrai la situation française était devenue à la fois incohérente et éthiquement très discutable. La Loi de bioéthique du 7 juillet 2011 dispose ainsi que, pour encourager le don d’ovocytes, toute femme majeure n’ayant jamais procréé peut participer au don d’ovocytes.

En contrepartie, elle peut conserver (en prévention d’une infertilité ultérieure) une partie de ses ovocytes pour elle-même. La loi ouvrait ainsi la voie légale à l’autoconservation des ovocytes pour raisons «non médicales». Mais il fallait pour bénéficier de cette possibilité, accepter de donner une partie de ses cellules sexuelles à la collectivité (décret n°2015-1281 du 13 octobre 2015 signé de Marisol Touraine, ministre des Affaires sociales, de la Santé et des Droits des Femmes). «Ce sont là des conditions pratiquement irréalisables et contraires à la déontologie médicale» dénonce aujourd’hui l’Académie nationale de médecine.

Une avancée technique

Cette nouvelle possibilité est le fruit d’une avancée technique majeure: la vitrification, une «congélation ultra rapide des ovocytes à -196° C». Redoutée dans les années 1980 (on craignait des altérations du matériel génétiques) la vitrification a progressivement démontré qu’elle permettait de bien meilleurs taux de survie des ovocytes que la congélation lente jusqu’alors utilisée. Mieux: les taux de fécondation obtenus avec des ovocytes «dévitrifiés» est proche de celle obtenue avec des ovocytes frais.

Après une première naissance obtenue en 1999 au Japon la vitrification est autorisée en France depuis 2011 - avec une première naissance l’année suivante à l’hôpital Robert-Debré de Paris. Les spécialistes disposent aujourd’hui d’un recul suffisant pour valider la sécurité et l’efficacité de cette techniques: la plus grande série publiée fait état de la naissance après vitrification d’ovocytes, de près de six mille enfants dont l’état de santé, à ce jour, ne diffère pas de celui d’enfants nés après fécondation d’ovocytes frais.

On dispose d’autre part aujourd’hui de données assez précises sur l’évolution de la fertilité naturelle des femmes: elle chute progressivement à partir de 35ans et nettement à partir de 40 ans. Le taux de conception à douze mois passe de 75,4% à 30 ans à 66% (35 ans) à 44,3% (40 ans). Dès l’âge de 40 ans près de 80% des ovocytes soumis à fécondation présentent des malformations génétiques, ce qui induit un taux de fausses couches spontanées de 30%. Et contrairement à certaines assurances les techniques de procréation médicalement assistée (avec utilisation des ovocytes non conservés de la femme) ne permettent pas de lutter efficacement contre cette chute de la fertilité. Toutes ces techniques (inséminations intra utérines, fécondations in vitro, injection intra-cytoplasmique de spermatozoïdes), voient leur taux de succès diminuer dès 35 ans.

Prévenir l’infertilité liée à l’âge

En revanche, quand les ovocytes proviennent de donneuses «tiers» (réglementairement) âgées de moins de 37 ans, le taux de succès de l’AMP est de 50%, et reste encore de 46% au-delà de 40 ans. Dans le même temps les démographes observent un recul important de l’âge moyen des femmes à leur première maternité: de 24 ans en 1970, il est passé à 30,3 ans en France en 2014. Les mères de 40 ans et plus représentaient 1% des accouchements en 1980 - elles sont aujourd’hui 5%. Or il faut ici compter avec les risques médicaux et obstétricaux des grossesses tardives, tout particulièrement après 45 ans.

«Entre 45 et 50 ans, la pathologie gravidique augmente de fréquence: pré éclampsie, diabète gestationnel, obésité, utérus cicatriciels, grossesses multiples, avec un taux de césariennes de 30% à 90%. Même si le risque global est faible (8/100.000 naissances), la mortalité maternelle est 15 fois plus élevée après 45 ans, car les co-morbidités augmentant avec l’âge. Par conséquent, après conservation des ovocytes, toutes indications confondues, l’âge supérieur d’utilisation des gamètes conservés, donc des grossesses, ne devrait pas excéder 43 ans, (limite d’âge pour remboursement de l’AMP par l’Assurance Maladie), peut-être 45 ans (voire éventuellement 50 ans) sous réserve alors que l’état de santé, contrôlé, de la femme le permette. Il semble cependant difficile de laisser sans risque de surenchère, la notion «d’âge de procréer» à la seule appréciation des gynécologues, d’autant que psychologiquement il serait bénéfique de fixer une limite à l’âge ultime de la maternité. 

L’Académie nationale de médecine rappelle aussi les contraintes inhérentes au recueil et à la congélation des ovocytes:

«Le recueil des ovocytes exige d’abord une «hyperstimulation» ovarienne pour induire la croissance du plus grand nombre possible de follicules ovariens. La procédure exige un monitorage hormonal et échographique pluri-hebdomadaire jusqu’au déclenchement de l’ovulation. Vient ensuite la ponction ovarienne sous échographie par voie trans-vaginale, sous sédatifs ou anesthésie générale. La fécondation s’obtient majoritairement par injection intra-cytoplasmique de spermatozoïdes (ICSI). La démarche n’est jamais anodine, toujours pénible, elle expose à des complications aujourd’hui rares, parfois sérieuses ou sévères: le syndrome d’hyperstimulation ovarienne avec des kystes ovariens, éventuellement une ascite, des troubles hydro-électrolytiques, parfois des thromboses vasculaires. Les échecs de stimulation ovarienne, les ponctions «blanches» les échecs de recueil du sperme, mais surtout le nombre trop faible d’ovocytes recueillis au regard du nombre nécessaire pour assurer des chances de grossesse, conduisent à multiplier éventuellement les cycles de traitement.»

Après examen des différents aspects de la question (notamment éthiques) l’Académie nationale de médecine estime qu’il «n’est plus temps de s’opposer» à l’autoconservation des ovocytes «ni d’en critiquer les éventuelles conséquences "sociétales"». En l’état la loi de bioéthique est selon elle «inapplicable», le législateur n’en ayant perçu en temps voulu «les effets pervers». «Cette loi est médicalement et éthiquement inacceptable, souligne l’Académie. Il serait non éthique de la conserver en l’état. Il nous revient de le faire savoir et d’en recommander l’amendement».

Elle estime que le moment est venu d’autoriser en France l’autoconservation des ovocytes pour la prévention de l’infertilité liée à l’âge des femmes. «Cette démarche doit être réservée aux femmes majeures, sous réserve d’une information exhaustive sur les méthodes, leur coût, sur l’âge recommandé du recueil, avant 35 ans, et l’âge d’utilisation ultérieure des ovocytes, avant 45 ans, sur les chances de succès, les risques d’échecs ou de complications et les risques des grossesses tardives», ajoute l’Académie. Les femmes qui solliciteront cette procédure devront bénéficier de conseils et un «délai de réflexion» devra leur permettre «d’approfondir leur décision». Enfin les médecins concernés devront pouvoir s’assurer que la décision des femmes de conserver leurs ovocytes est «exempte de toute pression sociale, professionnelle ou commerciale».

Reste la question du coût et du financement de cette pratique. L’estimation des coûts de l’autoconservation des ovocytes varie beaucoup selon les sources: de 3000 à 6000 euros par cycle pour l’ensemble de la procédure en Europe. Selon l’Académie l’opinion la plus répandue en France est que son coût devrait revenir aux femmes elle-même. Elle fait toutefois observer qu’après une vasectomie, l’autoconservation volontaire du sperme peut être prise en charge à 80% par l’assurance maladie. A quel titre, de quel droit, l’autoconservation «non médicale» devenue légale devrait-elle être entièrement à la charge des femmes qui souhaitent procréer?

1 — Lors de la campagne électorale Emmanuel Macron avait déclaré être favorable à la «PMA pour toutes». Il avait notamment déclaré à Marie-Claire: « Ma conviction personnelle est qu’il faut étendre la PMA au nom de l’égalité hommes-femmes et du droit à l’accès à une prestation médicale. Mais je respecterai l’avis attendu du Comité consultatif national d’éthique et je regarderai aussi l’état de la société et des débats qui s’y jouent pour agir de manière apaisée ». L’avis du Comité national d’éthique est attendu avant la fin du mois de juin. Selon nos informations le comité technique de cette institution s’est d'ores et déjà prononcé en faveur de l’accès des femmes seules ou homosexuelles à la pratique de la procréation médicalement assistée. Retourner à l'article

Jean-Yves Nau
Jean-Yves Nau (800 articles)
Journaliste
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