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Le bilan de compétence des députés sortants

Jean-Laurent Cassely et Mathilde Dumazet, mis à jour le 19.06.2017 à 9 h 54

Éliminés par la vague d'élus de La République en marche!, de nombreux «professionnels» de la politique se retrouvent sans plan B. Adaptabilité, agilité, valorisation des acquis: deux coachs en évolution de carrière les aident à faire le bilan et à se projeter vers un avenir radieux.

Henri Guaino à l'Assemblée nationale, le 3 juin 2014. REUTERS/Philippe Wojazer

Henri Guaino à l'Assemblée nationale, le 3 juin 2014. REUTERS/Philippe Wojazer

Entrepreneur, producteur, Dir’ Com, économiste, chef de projet numérique: à l’heure où les métiers de l’entreprise privée font une entrée remarquée à l’Assemblée avec le raz-de-marée La République En Marche, dont de nombreux candidats viennent du monde «corporate», il se pourrait bien que d’anciens députés battus fassent le chemin en sens inverse… et se mettent à chercher du boulot dans le privé. 

À la question de savoir comment il allait gagner sa vie, Benoît Hamon, éliminé dès le premier tour, a répondu à Mouloud Achour qu’il allait «réfléchir dans les jours qui viennent». Comme Nathalie Kosciusko-Morizet, qui l’a admis publiquement, nombreux sont les élus de l’Assemblée à ne pas avoir prévu de «plan B» en cas d’élimination.

«En n’ayant que mon seul mandat parisien, je vais devoir trouver un autre emploi pour vivre», a expliqué l’élue parisienne, qui craint de ne pas être réélue.

Plus direct encore, l’ancien député Les Républicains de la Drôme Hervé Mariton, qui a lui choisi de ne pas se représenter, a admis sur le plateau de France 2 qu’il «cherchait du boulot». «Trouver un boulot quand on a été député socialiste, c’est compliqué. Beaucoup vont être au chomedu», explique un député européen sur France Inter.

Bilan de compétences et fiche de poste

Si certains ont –largement– atteint l’âge de la retraite et que d’autres, nombreux, bénéficient d’une réintégration à leur ancien poste dans la fonction publique, la réorientation professionnelle s’impose comme une nécessité pour les élus battus qui n’ont pas de plan B. Et pour cause: député n’est pas un métier. Comme l’explique Bérangère Touchemann, coach en transition de carrières, qui anime le blog Coaching de Carrière:

«Le job de député correspond à deux choses: participer au travail législatif (proposer des lois ou des amendements, les examiner et les voter) et contrôler le gouvernent (par des séances de questions au gouvernement, l'évaluation des politiques publiques, et le vote de motions de censure). Or, cette fiche de poste n'existe ni ailleurs dans le public, ni dans le privé...»

Les anciens élus vont donc devoir se prêter au jeu du bilan de compétences pour montrer qu’ils savent faire des choses, démentant en cela la sagesse populaire qui les soupçonne traditionnellement du contraire. Et, première surprise, ce ne sont pas ces savoir-faire législatifs accumulés par les élus qui leur seront particulièrement utiles pour négocier leur réorientation et rebondir dans le monde de l’entreprise. «La principale chose que les députés savent faire ce n'est pas du travail législatif, mais c'est… de se faire élire!», poursuit, lucide, Bérangère Touchemann. Un savoir-faire qui se décline en plusieurs compétences:

«- Savoir communiquer oralement: avoir le sens de la répartie et du verbe, prendre la parole en public, négocier finement, montrer ce que l'on fait.
- Savoir réseauter: connaître les décideurs politiques, mais aussi les chefs d'entreprises, les lobbies, entretenir des relations avec eux. S'insérer dans l'économie locale.
- Savoir manager: mener son équipe d'assistants parlementaires (et les faire bosser pour de vrai!)»

Valoriser les «soft skills» parlementaires

«Le socle de compétences des députés est tout à fait transférable au privé», rassure Estelle Dufresnes, coach certifiée à Lyon. Mais la réussite professionnelle ne passe plus par la simple application de connaissances pures que «tout le monde peut avoir», prévient la coach. En revanche des capacités à «l’agilité, l’adaptabilité, la capacité à travailler sur des sujets transversaux, la capacité à créer», sont des ressources bien plus cruciales pour réussir dans un monde du travail bousculé par la transition numérique. Ce sont ces compétences relationnelles et humaines, qu’on appelle parfois des «soft skills», qui sont l’atout-maître des futurs demandeurs d’emploi, poursuit la coach:

«Les compétences reposent sur trois choses:

- le savoir (sur la législation, le fonctionnement du service public),

- le savoir-faire (les budgets, la rédaction des lois),

- le savoir-être: sur ce dernier point, les députés ont des ressources particulières puisqu'ils savent gérer le stress et leurs émotions.»

On commence à entrevoir une éclaircie dans le ciel couvert de l’après-mandat: experts dans l’art de communiquer, de réseauter, de convaincre et de manager, les anciens élus vont devoir s’orienter vers des métiers et des secteurs qui valorisent ces soft skills.

«Les députés qui réussiront leur reconversion sont ceux qui auront conscience de ce changement de paradigme –le fait de devoir travailler dans la diversité– et qui auront assez de souplesse pour s’intégrer et pourront sortir de leur zone de confort. La différence privé/public n’est plus tant au coeur de la question, on le voit bien avec le succès du mouvement En Marche!, dans lequel il y a une mixité entre les deux.»

Consultant, lobbyiste, conférencier

Concrètement, quels postes les anciens élus doivent-ils viser? «Des postes de direction générale et de comité de direction dans des entreprises», conseille Bérangère Touchemann. Autre porte de sortie, «le fabuleux métier fourre-tout de consultant. Un ex-député pourra intervenir en prestation pour n'importe quel client, entreprise ou collectivité, ou pour n'importe quelle mission: lobbying, conseil stratégique, conseil en communication, partage de carnet d'adresses, apport d'affaires.» Au soir du second tour, Bernard Pivot avait aussi des idées pour nos anciens élus, comme il le note dans un message sur Twitter.

Aux côtés des qualités humaines, les ressources sociales, le fameux réseau est un atout aisément transférable et valorisable de l’Assemblée aux postes de direction dans le privé: «Je dirais qu'il y a plus de facilités en rayonnant localement sur son fief d'élection, car le réseau est déjà tissé», poursuit Bérangère Touchemann. L’expérience acquise peut faire par ailleurs l’objet d’une transmission à un public: «Ils peuvent devenir conférenciers, remarque Estelle Dufresnes, car ce sont des gens qui, en général, ont une vision, une connaissance des rouages qu’ils peuvent partager».

Reste un passage difficile à négocier: le maintien du revenu et le confort de vie. Difficile de retrouver les 7185,60 euros bruts d’indemnités parlementaires, les 5.840 euros supplémentaires de frais de mandat, les déplacements gratuits sur le réseau SNCF et Air France (jusqu’à 40 vols par an, plus les «miles» accumulés), la prise en charge du courrier et les attentions diverses qui contribuent à un confort de travail incomparable.

«Les postes stratégiques dans certaines entreprises peuvent apporter ces niveaux de rémunération», explique Bérangère Touchemann. Toutefois ces places dorées sont évidemment rares, et l’élu en transition aura tout intérêt à mener un vrai travail d’introspection pour décider ce qu’il attend de sa nouvelle vie professionnelle… et ce qu’il peut raisonnablement en espérer!

Selon Estelle Dufresnes:

«La clé du coaching est l’alignement entre environnement, comportement, compétences et ressources, mais aussi avec des choses plus personnelles comme les valeurs, les croyances, l’identité. Les députés qui ne feront pas ce travail d’alignement risquent de rater leur reconversion.»

La coach a développé une méthode originale pour aider les individus dans ce moment charnière, qui s’intitule… «Marche et démarche»:

«On fait du coaching en marchant pour extraire la personne de son environnement, lui donner un autre référentiel et pour qu’elle puisse se projeter ailleurs, identifier ses peurs, ses talents… Il s’agit de les sortir de leur cadre habituel, de les en extraire pour qu’ils puissent mieux réfléchir à leur objectif réel.»

Une autre manière de se mettre en marche vers l’avenir.

Jean-Laurent Cassely
Jean-Laurent Cassely (982 articles)
Journaliste
Mathilde Dumazet
Mathilde Dumazet (12 articles)
Étudiante à l'école de journalisme de Sciences Po
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