Tech & internet

Mon père a 80 ans et il m'écrit des e-mails qui me rendent fou

Temps de lecture : 3 min

[BLOG] Mon père ne comprend rien au fonctionnement d'internet. Ni à ses usages. Ce qui ne l'empêche pas de m'envoyer des e-mails un brin surréalistes.

Flickr/Sven Van Echelpoel-Honey, we've arrived at the station now
Flickr/Sven Van Echelpoel-Honey, we've arrived at the station now

Mon père va sur ses 80 ans. Il coule des jours heureux dans une maison de retraite, il est en pleine forme, il mange, il joue aux échecs, il lit, il sort et de temps à autre, il m'écrit des e-mails. Comme fort heureusement, il ne possède pas d'ordinateur, il se rend à la bibliothèque municipale où hélas, trois fois hélas, l'accès à internet est gratuit.

J'avoue, je ne sais pas trop bien ce que mon père peut me raconter dans ses e-mails. C'est un tantinet confus, j'ai l'impression qu'il a peur que sa session se termine sans prévenir ou que le responsable du local informatique vienne lui annoncer qu'il se met en grève jusqu'à nouvel ordre : l'écriture est saccadée, les propos un brin décousus, il peut partir sur une grande explication mystique au sujet de notre nouveau président puis soudain, prendre la tangente, et au beau milieu d'une phrase, me raconter son dîner chez mon frère avant de rebondir sur les dernières frasques de Cyril Hanouna. Le tout sans aller à la ligne. On dirait un reporter de guerre qui écrirait sa dépêche au milieu des bombardements ennemis tout en dansant le foxtrot avec sa maîtresse.

Quand il estime avoir terminé son e-mail, il me l'envoie promptement avant de s'apercevoir qu'il a omis de me dire une information capitale ou que ses propos pouvaient porter à confusion: «À la ligne six de mon dernier e-mail, celui envoyé à 10h32, j'ai écrit que Cyril Hanouna est d'origine marocaine, c'était un erreur, je crois me souvenir que ses parents sont plutôt de Tunis. Lire donc, Cyril Hanouna est d'origine tunisienne. Je t'embrasse.» Ah.

Cinq minutes plus tard, en se relisant, il s’aperçoit qu'il a commis une vilaine faute d'orthographe ou de frappe. Ce qui me vaut un nouvel e-mail avec comme sujet, troisième e-mail du père, correction de la ligne 6: «À la ligne 6 de mon dernier e-mail, celui de 10h36, lire c'était une erreur et non pas un erreur, j'ai tapé trop vite, je t'embrasse.» Hein?

Si bien que lorsque je me réveille, j'ai une palanquée d'e-mails paternels qui m'attendent de pied ferme sous leurs intitulés menaçants: e-mail du père ; e-mail du père, correction ligne 1 ; e-mail du père, suite du premier e-mail avec correctif ligne 1. Rien que de lire leurs titres, j'en tremble d'avance. Parfois il y en a six écrits en moins de vingt minutes. Avec des rectificatifs, des corrections, des rectificatifs de correction, des corrections de rectificatifs, des rectificatifs de rectificatifs, des e-mails à tire-larigot, des e-mails d'un mot, d'une ligne, des e-mails en-veux-tu en-voilà, des e-mails sans queue ni tête, des e-mails qui se terminent tous sur un royal, «je t'embrasse».

Moi aussi Papa.

Mon père ne comprend rien au fonctionnement d'internet. Ni à ses usages. Il demeure persuadé que puisque je ne vis plus en France, je n'ai aucun moyen de savoir ce qui s'y passe. Comme si les nouvelles de France se perdaient quelque part au milieu de l'Atlantique. Ou que les sites d'information de l'hexagone ne fonctionnaient que dans le strict périmètre des frontières franco-françaises. Papiers, vos papiers!

J'ai eu beau lui avoir expliqué un milliard de fois avec la patience et la pondération qui me caractérisent le caractère universel du cyberespace, l'inter-connectivité des pays et des individus, la mondialisation de l'information, rien n'y fait: il me raconte très exactement des événements survenus en France comme si j'étais emprisonné dans un goulag, au fin fond de la Sibérie, sans aucun accès au monde extérieur. Et qu'il se fait fort de me narrer par le menu détail et le résultat des législatives et le déroulé de Roland-Garros et le dernier journal télévisé de David Pujadas.

Mon père, c'est ma Pravda à moi qui me parviendrait trois jours après sa date de parution.

Ce qui évidemment me rend fou.

De ce blog, mon père n'en sait rien. J'ai renoncé à lui expliquer. Pour lui, j'écris des articles. Quand je lui envoie un lien pour qu'il prenne connaissance d'une de mes chroniques à même de l'intéresser, il me répond invariablement:

«Merci de m'avoir envoyé le titre de ton dernier article. Pourrais-tu me dire le titre du journal dans lequel il est paru afin que j'en prenne connaissance? Avec un peu de chance, ils doivent l'avoir à la bibliothèque, ils sont abonnés à un nombre conséquent de quotidiens et de mensuels. Sinon, je l'achèterai en kiosque.»

De quoi?!!!!!

Décidément, comme la conduite automobile, on devrait interdire internet aux plus de 75 ans!

Pour suivre l'actualité de ce blog, c'est par ici: Un Juif en Cavale-Facebook

Laurent Sagalovitsch romancier

Newsletters

Souriez, Facebook regarde votre famille

Souriez, Facebook regarde votre famille

Le réseau social veux scanner vos profils pour mieux connaître votre foyer.

Va-t-il falloir économiser les données comme l’énergie?

Va-t-il falloir économiser les données comme l’énergie?

La quantité de données produite à l’ère du numérique croit de façon exponentielle. L’humanité produit ainsi en deux jours autant de données qu’au cours des deux derniers millions d’années. Les études révèlent des chiffres astronomiques: en 2020, l...

Les vidéos virales de recettes accentuent le phénomène de simplification de la cuisine

Les vidéos virales de recettes accentuent le phénomène de simplification de la cuisine

Les produits utilisés dans ces séquences, inoffensives en apparence, sont très souvent trop gras, sucrés et salés.

Newsletters