Parents & enfants

Peut-on vraiment citer «Star Wars» au bac?

Louise Tourret, mis à jour le 16.06.2017 à 16 h 17

Philosophie et culture populaire peuvent faire très bon ménage, mais pas n'importe comment.

Un élève pendant l'épreuve de philosophie, le 15 juin 2017, à Paris | Martin BUREAU / AFP

Un élève pendant l'épreuve de philosophie, le 15 juin 2017, à Paris | Martin BUREAU / AFP

Le 15 juin 2017, des bacheliers ont cité le groupe de rap français PNL dans leur copie de philo:

Parfois, ce sont les sujets qui demandent aux élèves de parler de leur culture, cela a été le cas en français, en filière ES, pour Sam, qui a choisi le sujet d’imagination à propos d’un extrait tiré d’Albert Camus (Le premier homme), dans lequel l’auteur décrit une séance de cinéma:

«À la manière des auteurs de ces romans, vous imaginerez le récit que pourrait faire un spectateur / une spectatrice d’une séance de cinéma qui l’aurait particulièrement marqué(e).»

«J'ai évoqué “Un prophète” de Jacques Audiard mais ça va, j’ai vu le film, il n’y a pas longtemps.» Pour Juliette*, professeure de français, c'est une bonne idée. Citer des références cinématographiques, comme Jacques Audiard, c’est très bien. Et citer des films plus populaires? «Pourquoi pas si, c’est bien amené et expliqué.» Tous les enseignants sont d’accord, pas de soucis avec les référérences issues de la culture si c’est fait sérieusement (mais, attention, ne pas confondre Jean-Pierre Foucault avec Michel Foucault, en philo).

Cinéma, séries, et même musique?

Pour Aïda N'Diaye, professeure agrégée de philosophie, qui, comme chaque année, vient de surveiller l’examen, la construction d'un récit, de personnages au cinéma sont des supports intéressant mais les paroles de chanson, c’est un terrain plus glissant:

«J'utilise parfois la chanson “Paroles” de Dalida en introduction du cours sur le langage mais ce n'est guère plus qu'un clin d'œil d'ouverture. Le problème lorsque les élèves citent un extrait d'une chanson qu'ils connaissent c'est que ce n'est généralement guère plus qu'une allusion qui tombe bien souvent un peu à plat...Le problème de la chanson, c'est qu'ils ont souvent moins de matière pour produire une réelle analyse. Cela peut servir d'ouverture par exemple, s'il y a dans le texte quelque chose qui se rapporte au sujet, mais dans la copie c'est souvent maladroit car à part citer une partie des paroles, on n'a souvent pas grand-chose de plus à dire sur une chanson. Il faudrait que l’élève soit capable d'analyser le texte en détail pour en sortir un contenu philosophique, cela s'y prête difficilement!»

Sacha Bénéteau est professeur de philosophie au lycée Parc de Vilgénis à Massy, il ne connait pas très bien le groupe PNL, même si son fils lui fait découvrir le rap, mais il est beaucoup plus encourageant :

«Les références à la culture populaire et à la culture qui tient à cœur des élèves sont vraiment les bienvenues. Mon problème, en tant que correcteur, c’est que les copies sont souvent vides, trop plates, trop neutres. Je le comprends, c’est le premier examen des élèves, mais j’aimerais trouver plus de références, en général, pas seulement classiques!»

Donc les références sont les bienvenues, mais il faut toujours, toujours, faire attention à bien expliquer de quoi on parle. Car, tous les enseignants n’ont pas vu Star Wars… ni écouté PNL. Aïda N’Diaye admet ne pas vraiment connaître l’œuvre du duo des Tarterêts:

«Les élèves citent parfois des références très récentes que, pour le coup, les enseignants ne connaissent pas toujours et dont le contenu philosophique n'est pas non plus toujours évident.»

Et puis attention aux citations totalement à côté de la plaque qu’il vaut mieux éviter du type Fast and furious ou... la chanson de Baloo dans Le Livre de la jungle (de Disney). «Il en faut peu pour être heureux» est un grand classique des copies sur le bonheur, un peu lassant à la longue. Si vous êtes candidat en série technologique et que avez effectivement cité Baloo en réponse au sujet «Pour trouver le bonheur, faut-il le rechercher?», soyez philosophe, vous avez toutes les autres disciplines pour vous rattraper.

Au fond, quelle que soit la référence, il faut surtout assumer. Pour Aïda N’Diaye, le candidat doit aller jusqu’au bout de son idée et de son audace, si il y croit: «Le problème est que ce n'est pas toujours suffisamment construit/analysé... je pense que souvent les élèves n'osent pas forcément, ou alors qu’ils ne connaissent pas assez bien ce dont ils parlent.»

Donc citer PNL, oui, mais il faut le faire en se lançant dans une vraie réflexion sur le sens des paroles. Pour Sacha Bénéteau, l’esprit d’une bonne copie, PNL ou Platon, cela se résume en une phrase: «Une bonne copie de philo, c’est une copie qui réfléchit». Une approche aussi simple que compliquée (comme un sujet du bac).

Dans la catégorie culture populaire, je vous laisse apprécier ce petit rap qui pouvait servir de moyen mnémotechnique pour caser quelques citations, très classiques :

Pop philosophie

Mais, au fond, ce qu’il est important de dire ici, c’est que les élèves qui citent PNL ne sont pas dans la transgression ou le n’importe quoi. Ils collent à leur époque et vont dans le sens d’idées développées par des philosophes très sérieux. Le terme «pop philosophie» a été inventé par Gilles Deleuze dans les années 1970. La pop philosophie, c’est l’idée que la culture de masse est un support de réflexion. Idée que l’on a vu ressurgir dans les années 2000, où l'on s'est mis à beaucoup philosopher sur le cinéma, Aïda N'Diaye s’en souvient précisément:

«Il y a eu l'apparition de ce qu'on appelle la “pop philosophie” dans la tradition française et des ouvrages de référence comme l'ouvrage collectif sur Matrix qui compte Alain Badiou dans ses auteurs, date par exemple de 2003, les ouvrages de Thibaut de Saint Maurice qui traitaient le programme de terminale à partir des séries. Donc, il faut du temps que tout cela imprègne un peu le “milieu”, et qu'on arrive aussi à une génération d'enseignants pour qui ces références sont pleinement des classiques. Depuis trois ans maintenant, une formation nous est proposée sur l'utilisation des films et des séries en cours de philosophie.»

Les films et les séries constituent un matériau de choix car ils peuvent être analysés finement. Parmi ceux qui ont popularisé le concept, Olivier Pourriol, écrivain, auteur de Cinéphilo. Il donne des «cinéconférences» dans lesquelles il utilise le cinéma pour faire comprendre des concepts philosophiques, «mais pas pour les remplacer», car, pour lui, «la pop culture est surtout efficace pour tisser le lien avec les références classiques, et les faire comprendre». Autrement dit, si c’est un très bon outil pédagogique, il faut le manier avec précaution et exigence:

«L'expression “pop culture” est très trompeuse, et peut faire croire qu'il suffit d'être un consommateur de films ou de chansons pour se cultiver. Citer de la “pop culture” sans être ridicule demande un excellent niveau à la fois d'expression et de pensée. Je le déconseillerais donc à ceux qui se sentent fragiles sur ces plans. C'est un exercice qui réclame à la fois la maîtrise de la culture classique, et la capacité à tisser des liens entre pop et classique –autrement dit, c'est deux fois plus difficile.»

Il existe donc quelques copies en France qui citent des rappeurs ou Le Livre de la jungle, et qui auront une excellente note. On aimerait les lire.

Louise Tourret
Louise Tourret (164 articles)
Journaliste
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