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Quand Arte cache cet antisémitisme en Europe qu'on ne saurait voir

Daniel Vernet, mis à jour le 20.06.2017 à 12 h 34

La direction des programmes de la chaîne franco-allemande a décidé de ne pas diffuser un documentaire consacré à l'antisémitisme en Europe, le jugeant trop partisan. Certains y voient une volonté de «censure».

Extrait de «Élus et exclus. La haine des juifs en Europe»

Extrait de «Élus et exclus. La haine des juifs en Europe»

MISE À JOUR: Pour mettre un terme à la polémique, Arte a finalement décidé de diffuser le documentaire controversé ce mercredi 21 juin à 23 heures.

Les téléspectateurs français et allemands ne verront pas le documentaire Auserwählt und ausgegrenzt. Der Hass auf Juden in Europa («Élus et exclus. La haine des juifs en Europe»). La direction des programmes d’Arte a décidé de ne pas le diffuser, lui reprochant de n’être pas «équilibré». Ce film de 90 minutes avait été commandé en 2015 à deux cinéastes munichois Joachim Schröder et Sophie Hafner par la station de télévision de Cologne, WDR, et accepté par la conférence des programmes d’Arte.

Après un an et demi de tournage et 165.000 euros de budget, dont les commentateurs outre-Rhin ne se privent pas de faire remarquer qu’ils ont été financés par le contribuable allemand, via la redevance, le documentaire ne sera montré ni en France par Arte, ni en Allemagne par le WDR.

Pas de version française

 

L’objet du film était de montrer les manifestations dans les pays européens de l’antisémitisme moderne. Les formes de l’antisémitisme ont changé. Il s’appuie toujours sur les clichés traditionnels –les Israéliens empoisonnent l’eau destinée aux Palestiniens comme les juifs du Moyen-Âge étaient accusés d’empoisonner les fontaines– mais il s’est développé dans les milieux d’extrême gauche sous prétexte d’antisionisme. C’est en tous cas la thèse du documentaire bien résumée par une phrase de Sammy Ghozlan à Sarcelles:

«Jamais, j’en suis convaincu, les Arabes ne se seraient tournés violemment contre les juifs si on ne les avait pas convaincus qu’il était de leur devoir de se montrer solidaires de leurs coreligionnaires en Palestine», dit cet ancien commissaire de police, surnommé «le flic casher», interrogé par Joachim Schröder et Sophie Hafner.

Nous avons pu voir le film grâce au site internet de la Bild Zeitung qui l’a mis en ligne, le 13 juin, pendant vingt-quatre heures. Il est toujours visible sur YouTube en allemand; il n’existe pas de version française.

Le documentaire s’attache à montrer comment en Allemagne et en France l’antisémitisme s'exprime dans les manifestations de la gauche pro-palestinienne qui confond volontiers la Shoah et l’occupation israélienne des territoires palestiniens. À l’extrême droite, ce sont les dénonciations de «l’islamisation, l’américanisation, l’israélisation (de l’Allemagne)». À gauche, et dans certains milieux humanitaires, c’est la politique du gouvernement israélien, quand ce n’est pas l’existence même d’Israël, qui sont présentées comme la source de tous les maux et l’explication dernière du terrorisme dans le monde.

Une absence de perspective?

 

Arte se défend de toute volonté de «censure». Le directeur des programmes, Alain Le Diberder, reproche aux deux auteurs l’absence d’une «multiplicité de perspectives» et le non-respect du cahier des charges. D’une part, ils devaient s’adjoindre un troisième auteur, le psychologue israélien d’origine arabe Ahmad Mansour, qui vit depuis plusieurs années en Allemagne. Pour des raisons personnelles, celui-ci a dû se contenter d’un rôle de conseiller. Mais il a qualifié le film «d’important et nécessaire», en se demandant si les dirigeants d’Arte n’ont pas «un problème avec la réalité».

D’autre part, les auteurs devaient élargir le sujet à d’autres pays européens que l’Allemagne et la France, comme la Norvège, la Grande-Bretagne, la Hongrie et la Grèce. Il est vrai que le documentaire consacre près du tiers de son temps à présenter la situation au Proche-Orient et à donner une tonalité positive à la politique d’Israël. La conclusion implicite est que les manifestations antisionistes, anti-israéliennes, en France et en Allemagne, ne sont pas justifiées par le sort des Palestiniens mais s’expliquent par un antisémitisme qui ne veut pas s’avouer. La thèse est certes contestable. Mais ce n’aurait pas été la première fois qu’Arte aurait diffusé une émission sujette à de vives controverses, qui auraient pu être éclairées par un débat.

Une peur de stigmatiser?

 

Les critiques de la direction d’Arte, en France comme en Allemagne, soupçonnent un penchant pour le politiquement correct et une peur de «stigmatiser» les banlieues. C’est aussi la raison pour laquelle la Bild a décidé de montrer le documentaire: «parce qu’il atteste de l’existence dans de grandes parties de la société d’un antisémitisme qui est effrayant. C’est une responsabilité historique de s’attaquer résolument aux énormités, qui sont montrées» dans le documentaire.

Arte ne semble pas avoir été autrement scandalisée de cette diffusion qui fait bon marché de ses droits. La direction de la chaîne a même précisé qu’elle ne voyait «aucune objection à ce que le public puisse se faire son propre jugement sur le film». Pourquoi les téléspectateurs d’Arte n’ont-ils pu se forger leur propre jugement en le voyant sur leur chaîne préférée? Pour ne pas le légitimer, répond Arte.

Lourdeur institutionnelle

 

Peut-être les Allemands auront-ils plus de chance que les Français? La chaîne WDR est en train d’examiner «si le documentaire répond aux critères journalistiques et aux principes programmatiques». En attendant, la responsable des relations entre WDR et Arte, Sabine Rollberg, a décidé de prendre sa retraite anticipée. Elle a soutenu jusqu’au bout le film de Schröder et Hafner mais les péripéties bureaucratiques ne l’ont pas incitée à poursuivre, alors qu’elle était une des pionnières, il y a trente ans, au début de la chaîne franco-allemande, imposée par François Mitterrand à Helmut Kohl.

Cette affaire est aussi significative des lourdeurs d’une entreprise qui regroupe sous le label Arte une chaîne française et onze stations régionales allemandes. Chacune produit ses propres émissions, la production commune franco-allemande étant réduite à la portion congrue. Il est difficile de s’adresser en même temps à des publics qui n’ont ni les mêmes goûts, ni les mêmes habitudes, ni les mêmes horaires. Un seul exemple: l’émission d’information très franco-centrée, «28 Minutes», diffusée en France à 20h08, est proposée au téléspectateur allemand au milieu de la nuit à 3h45. Nous ne connaissons pas les chiffres de l’audience.

Daniel Vernet
Daniel Vernet (435 articles)
Journaliste
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