Histoire

À qui appartient la langue française?

Christophe Benzitoun, mis à jour le 15.06.2017 à 16 h 13

Le français possède un usage ordinaire quotidien et une forme de référence utilisée notamment pour évaluer les locuteurs. Mais qui arrête cette forme de référence et comment se décide ses évolutions?

Page d'un dictionnaire sur le mot "recherché" | Arnaud Limbourg via Flickr CC License by

Page d'un dictionnaire sur le mot "recherché" | Arnaud Limbourg via Flickr CC License by

Depuis 2008, le projet Voltaire s’est spécialisé dans la certification et la remise à niveau en orthographe. Et depuis 2015, il publie un baromètre du niveau d’orthographe des Français, baromètre largement repris dans la presse début juin 2017. Or, de l’orthographe à la langue, il n’y a qu’un pas que certains journaux s’empressent de franchir, à l’image de ce sous-titre lu dans Midi Libre: «Au baromètre annuel publié par Projet Voltaire, la région joue les élèves modèles sur la maîtrise de la langue française».

Le bon usage n’est pas la langue

Cet amalgame entre orthographe et langue française est assez généralisé dans la population. D’où les levées de boucliers quand on aborde la question d’une réforme de l’orthographe. Ne pas respecter l’orthographe est souvent considéré comme une absence de maîtrise de la langue. Mais, si langue et orthographe se confondent, n’est-il pas étonnant d’avoir besoin d’une remise à niveau dans sa propre langue maternelle? Et quand on regarde les résultats du baromètre, les étudiants à l’université arrivent péniblement à maîtriser 45 % des règles de base (sans parler des collégiens et des lycéens). Est-ce à dire qu’après plus d’une quinzaine d’années d’études, ils ne connaissent pas une grande partie de leur langue?

En réalité, derrière l’orthographe se cache la notion de norme ou bon usage. C’est cette norme et non la langue qui n’est pas bien assimilée par un grand nombre de locuteurs du français. Et la norme ne se limite pas à la seule orthographe mais touche d’autres secteurs. Par exemple, la norme recommande de proscrire l’emploi de à cause que ou bien de si j’aurais su. Et effectivement, lorsque l’on entend ou lit l’une de ces tournures, ça pique les yeux ou les oreilles. Mais d’où nous vient ce réflexe quasi épidermique? Est-ce le génie de la langue qui prend possession de notre corps? Évidemment non. C’est le cercle familial et notre passage à l’école qui nous ont conditionnés à réagir ainsi depuis plusieurs générations. À force de se faire reprendre quand on est enfant, on acquiert une sorte de radar à tournures fautives.

Mais quel problème grammatical pose à cause que? Aucun! Il se forme sur la même base que à condition que et à mesure que qui appartiennent tous deux au bon usage. Et si suivi d’un conditionnel se retrouve dans les autres langues de la même famille que le français (italien et espagnol, par exemple). Alors, pourquoi rejeter ces tournures?

Des jugements à géométrie variable

À propos d’à cause que, l’Académie française considère qu’il s’agit d’un emploi vieilli. On retrouve ce point de vue dans des dictionnaires, parfois accompagné d’autres qualificatifs comme populaire ou vulgaire. Mais on ne sait pas à partir de quand ou de quoi on doit considérer qu’une tournure est vieillie, populaire ou vulgaire. Par exemple, pour le verbe pallier, voici ce qui est écrit sur le site de l’Académie française pour justifier qu’il ne se construit pas avec la préposition à:

«Un rappel de l’étymologie de ce verbe aidera peut-être à garder en mémoire tant sa signification que sa construction: le latin tardif_ palliare_, dont le français a fait pallier, signifiait à l’origine Couvrir d’un pallium, c’est-à-dire d’un manteau qui cache, dissimule.»

Dans le cas de à cause que, pourtant défendu par Bescherelle et Littré avec comme cautions Baudelaire et Sand, on considère que c’est une locution vieillie, et pour justifier l’emploi de pallier sans à on remonte jusqu’au latin! Se pose alors la question de savoir à quel moment on considère que le bon usage a évolué. Entre 1650 et 1835 s’opèrent des aménagements substantiels de l’orthographe tous les douze ans en moyenne. Durant cette période, les différentes éditions du dictionnaire de l’Académie française enregistrent ces modifications. Mais à partir de la seconde moitié du XIXe siècle, le statut de l’orthographe, et plus largement celui de la norme, change suite à la démocratisation de la scolarité. C’en est alors fini des mises à jour régulières et très peu de choses a bougé depuis 1835 dans les ouvrages de référence.

Qui édicte le bon usage?

On se retrouve donc dans une situation paradoxale: la langue française ne s’est pas figée une fois pour toutes en 1835 contrairement à son usage de référence. Et l’école tout comme les certifications du type de projet Voltaire ont besoin d’une certaine stabilité de la grille d’évaluation. Mais pourquoi ne pas considérer, pour reprendre les exemples du baromètre Voltaire, que à l’attention/à l’intention (considérée comme l’alternance la moins bien maîtrisée), avoir à faire à et biensûr ne sont pas des fautes mais représentent au contraire des évolutions de la langue française?

Et qui décide du choix des formes correctes? La chaîne des intervenants a été parfaitement décrite par Alain Berrendonner, en 1982, dans son ouvrage sur le discours normatif:

«Si l’on demande au maître de français comment il justifie son pouvoir normatif, il dira peut-être qu’il ne fait qu’enseigner ce qu’il y a dans le manuel. L’auteur du manuel, quant à lui, s’abritera derrière les instructions officielles, auxquelles il se conforme. Les inspecteurs responsables de ces instructions, si on arrive à les trouver, se retrancheront derrière les arrêts de l’Académie française, qui, elle, nous renverra au Bon Usage, au sentiment universel, à tout le monde. Mais tout le monde tient ses normes de son maître de français, bien sûr. Ainsi, la circularité des transferts-cautions est évidente: chacun est doté d’un certain pouvoir grammatical par le voisin, et c’est ainsi que le pouvoir s’exerce sur chacun.»

On voit bien, à travers cette citation, la place qu’occupe l’Académie française dans la définition du bon usage. Le ministre de l’Éducation nationale, Jean‑Michel Blanquer, propose même de consulter les académiciens pour savoir ce qu’il doit advenir de la notion de prédicat dans les cours de grammaire. Mais l’Académie n’a aucun pouvoir législatif sur la langue. En réalité, seul l’État a le pouvoir de modifier la forme considérée comme référence. Et c’est principalement à travers les programmes scolaires et les concours que la réglementation de l’État s’applique.

The ConversationEn résumé, il y a donc la langue, d’un côté, et la norme et l’orthographe, de l’autre. La langue a sa vie propre, évolue au gré des inspirations du moment des locuteurs qui la parlent ou qui l’écrivent. Elle ne se laisse pas dicter la forme qu’elle est censée revêtir et obéit à sa logique propre. C’est l’instrument démocratique par excellence et nous avons tout intérêt à ce que la norme colle au plus près de l’évolution de la langue. C’est donc tout le contraire de l’outil de sélection truffé de pièges redoutables qu’est devenue la norme. Et avec l’arrivée d’une certification, il y a un risque de freiner encore plus l’évolution de la norme. La langue française appartient à tous les francophones et il faut que chacun s’empare de la question de l’évolution de la forme de référence et de ses finalités.

 

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

The Conversation

Christophe Benzitoun
Christophe Benzitoun (2 articles)
Enseignant-chercheur en sciences du langage
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