France

La pétition, la nouvelle arme des bacheliers

Louise Tourret, mis à jour le 15.06.2017 à 14 h 19

En période d'examens, les lycéens se sentent davantage autorisés à critiquer les épreuves, et ils ont internet pour se retrouver et s'organiser.

Des élèves lors de l'épreuve de philosophie,
 le 15 juin 2017 | Martin BUREAU / AFP

Des élèves lors de l'épreuve de philosophie, le 15 juin 2017 | Martin BUREAU / AFP

Chaque année, c’est un peu plus que la fois précédente: les bacheliers mécontents se font entendre. Cette année, la première pétition de protestation aura été lancée avant le début officiel des épreuves terminales, dès le 13 juin. Elle concerne la session des lycées de l’étranger et en l’occurrence les bacheliers qui ont passé l’épreuve en Tunisie:

«Nous demandons au ministère de l’Education nationale et académies concernées de bien vouloir revoir la difficulté du sujet de physique présenté aux centres étrangers en cette session de juin 2017.»

On y retrouve les classiques du genre, l’étonnement devant «une trop grande difficulté des exercices qui ne comportaient pas vraiment de questions classiques comme on peut le voir en cours». Le sentiment d’être traité de manière injuste en somme et la demande faite au ministère de l’Education nationale et aux académies concernées d’harmoniser les notes et de revoir le barème de l’épreuve «afin qu’il n’y ait pas de catastrophes».

Les lycéens se sentent autorisés à protester

Avoir une mauvaise note au bac ou échouer étant donc devenu plus qu’un échec, une catastrophe. Ces pétitions en lignes sont bien en passe de devenir une branche du marronnier baccalauréat alors que le phénomène a vraiment émergé depuis 2014. Le Monde nous le rappelait dès mardi:

«La première à faire date est celle de 2014, intitulée « Education nationale: Il faut arrêter le carnage des sujets du bac S ». Publiée sur Avaaz, elle concernait déjà les sujets de physique-chimie ainsi que ceux de maths. Signée près de 55.000 fois, elle avait suscité un appel de l’inspection générale à « la bienveillance » des correcteurs dans leur notation.»

Clara Jaboulay, présidente de l’UNL prend tout cela très au sérieux. Il faut dire que la syndicaliste lycéenne passe son bac en ce moment et qu'elle n'est pas particulièrement détendue à l'heure où nous lui parlons. Pour elle, la pétition de l’année dernière autour d’un sujet d’anglais dans lequel il fallait situer Manhattan à New York lui semble… normale. Les indignations lycéennes peuvent prêter à sourire (comme, par exemple, de voir des élèves insulter Victor Hugo) mais le constat est là: les lycéens se sentent davantage autorisés à protester, comme si donner son avis et faire partager son ressenti sur les sujets d’un «monument national» comme le bac allait de soi. Ce qui est un peu moins évident pour les générations précédentes dont, souvenez-vous, les commentaires et les indignations étaient réservés au cercle des proches.

Clara Jaboulay nous explique pourquoi tout cela est tout à fait naturel à ses yeux:

«On a grandi avec les réseaux sociaux, c’est notre quotidien et un lieu de mobilisation –ça a aussi été le cas pendant les manifs contre la Loi travail (avec 1,2 millions de signatures). Avec le bac, plein de gens se sentent concernés par la même chose et s’expriment, tout naturellement. Aujourd’hui Facebook, Twitter, les pétitions en lignes sont de vrais outils pour mobiliser, on peut partager des articles, se donner des rendez-vous, créer des groupes. Et savoir ce qui se passe un peu partout, en tapant par exemple “blocus” dans la recherche Facebook.»

Jimmy Losfeld, président du syndicat étudiant La Fage approfondit la réflexion:

«L’engagement du XXIe siècle est un grand sujet pour nous. Et cet engagement est aussi numérique. Les pétitions, les groupes Facebook et Twitter ne se substituent pas aux actions de terrains. C’est à la fois de la communication, un champ de viralité et du terrain. D’ailleurs, on organise nos grandes concertations par voix numérique, cela palie les difficultés à nous réunir au même endroit au même moment (on manque de temps et de moyens pour se réunir à 300.000) et ça permet de faire émerger d’autres paroles que dans les assemblées générales traditionnelles. Un étudiant peut parler et même faire le buzz sur les réseaux sans être forcément très éloquent, nous pouvons faire entendre une plus grande diversité de voix, c’est plus être plus juste.»

Une contestation saisonnière

Reste que ce moment de la fin de l’année est bien particulier, comme le constate Benjamin Des Gachons, directeur France du site de pétitions en ligne Change.org:

«Nous avons constaté que nous étions devenus un lieu d’émergence de cette contestation saisonnière. Et nous comptons beaucoup d’étudiants sur notre plateforme qui compte neuf millions d’utilisateurs. L’année dernière nous avons totalisé 68 pétitions en lien avec le bac ou les examens de fin d’année et 80.000 signatures. Un lieu où les bacheliers sonnent l’alarme et peuvent aussi faire des propositions.»

Tout cela se déroule après les examens, quand on n'a plus affaires à ses profs et à son établissement. C'est donc de manière autonome que les élèves réagissent, se regroupent, s'organisent. Même si des enseignants donnent également de la voix: la pétition de Françoise Cahen pour le présence d’auteures (ou autrices) a été signée par 20.000 personnes et elle a aboutit puisque Mme de Lafayette a bien été présente au programme des classes de première littéraire.

Pour Benjamin Des Gachons, Change.org a même son petit rôle à jouer dans l’éducation:

«On s’attend à accueillir encore pas mal de pétitions autour du bac cette année et on pourra également publier des droits de réponse, comme nous l’avions fait avec Najat Vallaud-Belkacem (sur le harcèlement scolaire et la création d’une journée national de lutte contre le phénomène) –on devient une courroie de transmission pour faire écho aux polémiques mais aussi y répondre.»

Du coté du ministère on affirme être à l’écoute, comme le rapportait nos confrères de l’Étudiant l’année passée:

«La prise en compte des pétitions ne dépend pas du nombre de signataires mais de la nature de l'erreur. Si l'on est en tort, alors il y aura un réajustement dans les barèmes.»

Sauf qu’aujourd’hui le ministère de l’Enseignement supérieur et de la recherche n’a pas grand-chose à répondre sur un sujet encore plus brûlant: les mobilisations d'étudiants autour du tirage au sort pour sélectionner les étudiants des filières les plus demandées à l’université, le fameux système «APB». Dans l’état actuel des choses, il semble qu'on ne puisse pas contourner ce qui s’apparente à une mauvaise solution pour tout le monde.

Pour Clara Jaboulay, future étudiante en sciences politiques, ce sera l’objet de mobilisation à venir et c'est aussi une inquiétude personnelle:

«Je suis en liste d’attente dans plusieurs universités et je vais peut-être attendre jusqu’au 19 juillet pour savoir ce que je vais faire. Avec APB, on est nombreux à avoir le sentiment de risquer de se faire avoir.»

C'est donc non seulement le bac mais aussi ABP (les pétitions existent cette année, comme en 2016) et la sélection dans les filières «en tension» qui feront l’objet de mobilisations numériques et amèneront les étudiants à s’engager à travers des pétitions et des groupes Facebook.

Louise Tourret
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Journaliste
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